Quand la Perse se réveillera…

 

 

Le chaudron perpétuellement bouillonnant du Proche et du Moyen Orient est à peine attiédi sous des cessez-le-feu précaires que l’Iran, pourtant auréolé de ses victoires sur l’ennemi héréditaire sunnite, voit la contestation populaire embraser les rues de ses villes. Les manifestations contre une théocracie hors d’âge y sont le fait des plus pauvres et des jeunes, la plus large majorité de la population iranienne; celle-là même qui avait massivement soutenu jusque là le régime des mollahs.  Si l’exaspération sociale des moins nantis est une cause suffisante de mobilisation, certains agitateurs ont sans doute aussi reçu l’inspiration et la dynamique contestataire depuis l’extérieur du pays.

En l’occurence, on doit admettre que l’Oncle Sam confirme ici son légendaire manque de subtilité dans les manœuvres de déstabilisation dont il est coutumier de longue date vis-à-vis des régimes adverses à ses intérêts primaires. Mais, comme toujours, la rusticité intellectuelle des cow-boys de Lengley, exécuteurs bien rodés de ces basses œuvres diplomatiques apporte la preuve renouvelée de son efficacité immédiate, lorsqu’il s’agît de contrarier l’influence grandissante d’un pouvoir menaçant les protectorats régionaux américains.

Voici 25 siècles, la Perse avait engendré le plus grand empire de l’Ancien Monde. Après 1200 ans ou presque de sa domination sur l’Orient, de la Méditerranée à l’Indus,  les Arabes l’investirent et le démantelèrent. Pour longtemps? En apparence seulement: en réalité, dès les premiers pas de l’Islam conquérant, les Perses, convertis de force et d’assez fraîche date, firent sécession religieuse et instaurèrent le shIÎsme, base d’une rébellion perpétuelle contre le califat arabe sunnite. Fort d’une civilisation millénaire, cimenté par sa dissidence religieuse, l’Iran a toujours maintenu un « Chiîstant » oriental, lequel a désormais retrouvé son rang de puissance régionale majeure, reconquérant ses emprises idéologiques et territoriales jusqu’aux rives de la Méditerranée et renouant de manière privilégiée avec une Russie revigorée par le déclin de l’Empire Américain et son repli straté­gique et peu glorieux des théâtres conflictuels du Moyen Orient. Le soutien le plus paradoxal à ce réveil de l’Iran vient du clown tragique, fossoyeur historique de la première puissance mondiale du XXème siècle, qui, dès son élection, a fait de la Maison Blanche un Disneyland ubuesque. Le réveil de l’imperium Perse et l’efficacité de son softpower, autant que le hardpower de ses supplétifs irakiens ou libanais quadrillant son vaste « croissant » régional peut donc à juste titre inquiéter Washington, devenue désormais impuissante de le contrecarrer, du moins à court terme.

Les manifestations populaires de masse que vit actuellement l’Iran ne sont certainement pas le fruit d’une simple bouffée de chaleur intempestive des laissés pour compte du régime des Mollahs. Mais l’instrumentalisation de ces mouvements d’agitation, attisés aussi par  l’ennemi sunnite héréditaire, par Israël et par leur sponsor commun US, a aussi d’autre leviers moins facilement prévisibles; il est ainsi probable que les « démocratures » russe et turque ne se contentent certainement pas d’un rôle d’observateurs passifs de la contestation sociale actuelle que doit encaisser la République Islamique. Sans être nécessairement solidaires de ceux des américains et de leurs protégés régionaux, leurs visées trouvent un intérêt évident à une déstabilisation contrôlée de l’Iran.

A l’image d’un chaudron d’huile bouillante, l’Orient profond et mystérieux – selon les clichés rebattus mais pertinents – offre la perpétuelle convection de courants aléatoires et dangereux. Ces mouvements complexes semblent indécryptables pour un observateur crispé sur ses certitudes rationnelles d’occidental; son arrogance culturelle le pousse alors à plonger le doigt dans la marmite en espérant en contrarier l’imprévisible mécanique des fluides. Le seul résultat avéré sera de s’y brûler cruellement, sans modifier en quoi que ce soit les pulsions versatiles – stochastiques dirait un mathématicien – venues des tréfonds du récipient.

Pourtant, les cycles de fièvres et de violences qui caractérisent sans disconti­nuer l’histoire contemporaine du Moyen Orient sont largement moins ésotéri­ques et indécodables qu’il n’y paraît. Dans ces contrées qui furent la matrice millénaire de nos civilisations, les pulsions qui meuvent et alimentent ces cycles restent élémentaires; elles sont basiquement communes à notre espèce et constantes au fil des Temps. Par conséquent, les schémas d’affrontements culturels n’ont changé que de formes et de modalités depuis des millénaires. Dans leurs principes fondateurs, ils affichent une certaine constance qui ne peut que contrarier les tenants d’une Histoire en perpétuel renouvellement. Une fois libéré de ses pesants archaïsmes idéologiques, l’empire Perse pourra se réveiller vraiment et contribuer à rétablir les équilibres d’un Moyen-Orient encore otage pour le moment des puissances occidentales qui l’ont dépecé et asservi à leur convenance depuis tout juste un siècle.

11 janvier 2018

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