Depuis les origines de l’Histoire, les écrits ont témoigné combien les contrées du Levant ont eu le pouvoir d’exercer leur fascination sur les esprits occidentaux, et aussi régulièrement suscité leur concupiscence dévastatrice. Sans remonter bien au-delà de l’Antiquité, les conquêtes d’Alexandre, celles de Rome ou les Croisades bien plus tard en sont les illustrations les plus flagrantes. Plus pacifique, mais non désintéressé, le périple de plus de vingt cinq ans de Marco Polo vers la lointaine Chine part de Venise, d’abord en bateau jusqu’en Palestine, ensuite sur terre à travers tout le Moyen Orient, puis le continent asiatique; ce qui en fait évidemment une expérience d’une richesse culturelle et humaine sans pareille. Au siècle suivant, l’Empire Ottoman verrouille les passages vers l’Asie Centrale, l’Arabie, la Perse et l’Inde, ce qui initialisera la mondialisation en lançant les flottes portugaises, puis hollandaises sur les voies maritimes contournant l’Afrique à la conquête commerciale de l’Extrême-Orient; toutefois, nombre de hardis voyageurs de la Renaissance, tel le naturaliste Pierre Belon du Mans [1] continueront à parcourir longuement les terres du Levant pour en observer la nature et les mœurs qu’il perçoivent alors, et pour longtemps encore, comme totalement exotiques.
Plus près de nous, le fantasme orientalisant reste aussi une projection mentale d’européen essentiellement issue du siècle des Lumières, puis de notre héritage culturel plus récent forgé par le mouvement Romantique. Dès lors, c’est assurément le voyage en Orient, entreprise individuelle et initiatique par essence, qui créée les formes du tourisme moderne; lequel s’était originellement fondé sur le goût pour les ruines antiques et la curiosité pour les peuples qualifiés littéralement ‘d’étranges’ [sic] par les auteurs médiévaux et leurs suiveurs. Ce qualificatif à double sens, conduira à celui d’étranger qui, bien sûr, discrimine immédiatement l’Autre, mais qui est aussi le moteur premier de la quête de dépaysement, voire de confrontation, générateur du voyage moderne d’agrément. Notre imaginaire contemporain de l’Orient s’est donc fondé sur ses références archéologiques, ses modes de vie perçus comme arriérés, mais pleins de raffinements, voire de voluptés. Le tableau à la fois condescendant et idyllique qu’on s’est projeté en Europe des contrées d’outre-Méditerranée était biaisé par de solides préjugés qui ont campé un ailleurs quelque peu redoutable, supposé barbare et imprévisible, et donc constamment risqué pour le voyageur tout imprégné de sa suprématie culturelle de ‘civilisé’. Quelle ironie…
Au XVIIIèmesiècle, les voyageurs curieux venus d’Europe, plutôt bienveillants en intentions, n’en furent pas moins précurseurs des désirs de conquête ou de ‘pacification civilisatrice’ qui suivirent. Ainsi, l’expédition d’un Bonaparte en Egypte est bien l’un des repères ambigus de ce mouvement mêlant la soumission militaire des peuples ‘visités’ et l’étude anthropologique de leur impressionnant et prodigieux passé. Par la suite, certains de nos peintres ou écrivains les plus notoires du XIXème siècle ont accompagné très régulièrement la colonisation européenne d’un Orient fantasmé qui débutait – indistinctement à leurs yeux – aux rivages de la Méditerranée de Constantinople jusqu’à Tanger. En 1832, Eugène Delacroix arrivant au Maroc écrit: » Je croyais rêver. J’avais tant de fois désiré voir l’orient que je les regardais de tous mes yeux et croyant à peine ce que je voyais » . Une multitudes d’artistes Romantiques et postérieurs, et de nombreux écrivains, tels Gustave Flaubert ou Théophile Gauthier ont livré leurs représentations sublimées de ces contrées ‘barbaresques’. À nouveau aliénés à cette époque par les puissances européennes, ces territoires ont formellement subi leurs tutelles jusqu’au milieu du siècle dernier, et en sous-main aujourd’hui encore, derrière des alibis diplomatiques et humanitaires du meilleur aloi; sauf, bien sûr lorsque – selon un réflexe immémorial – nous dégainons chasseurs bombardiers et missiles de croisière pour imposer nos conceptions pacificatrices…
Après l’ère coloniale et des protectorats, au terme des années 1960, l’ancien ordre géopolitique de ces régions avait sérieusement basculé avec la révolution égyptienne, les indépendances maghrébines, les dictatures turque et iranienne, notamment. Mais les cultures et les mentalités locales, comme celles des anciens tuteurs occidentaux encore souvent présents n’avaient évidemment pas suivi pour autant, loin de là. Ni les modes de vie quotidienne ou les infrastructures du Moyen Orient ou du Maghreb, pour leur plus grande partie. Vu d’Europe, et pour quelques temps encore, le plaisir initiatique de la découverte de l’Orient restait donc assez proche de ce qu’il avait pu être auparavant, pour peu qu’on profite des moyens traditionnels de déplacement hérités d’un âge d’or du voyage aristocratique à l’européenne voué à disparaître peu de temps après, au bénéfice du tourisme de masse et de consommation boulimique, aseptisée et instantanée.
Dans le registre d’alors, le mythique Orient-Express peut résumer à lui seul la quintessence du voyage vers l’exotisme oriental tel qu’il pouvait encore se concevoir pour la haute société à son apogée des années Trente [2]. Bien plus qu’un simple moyen de transport, ce train de luxe a été, jusqu’en 1939, le symbole par excellence de la fascination exercée par Constantinople, ‘Porte de l’Orient’, sur les élites européennes ou américaines de la Belle Époque et des Années Folles. La Seconde Guerre Mondiale, puis la Guerre Froide ont bien sûr mis un terme à la grande époque de cet Orient-Express. Mais, voici un demi-siècle et pour une brève période, il était redevenu possible à quelques déclassés ou marginaux d’emprunter à nouveau en routine sa route ferroviaire de légende restée aussi lente et aventureuse qu’autrefois. C’est ce temps à la fois proche et déjà singulièrement lointain dont le présent récit témoigne. Toutes les expériences ou impressions rapportées dans les épisodes suivants du récit sont celles dont la mémoire précise a survécu jusqu’ici chez l’auteur; elles sont fidèles à la réalité vécue, le plus honnêtement possible derrière les brumes du temps écoulé; les autres moments vécus et ressentis, dont les contours se sont sélectivement floutés ou même dissous en cinq décennies, n’auraient sans doute pas apporté plus d’éclairages décisifs à ce récit dont la vocation sans ambiguïté reste de témoigner d’une initiation de jeunesse singulièrement marquante et unique.
___________ ( À SUIVRE —– 2. du voyage introspectif ) —————————–