Après Homère et son ‘Odyssée’, et les innombrables récits plus récents d’expériences personnelles du voyage, dont quelques uns confinent parfois au chef-d’œuvre, il semble arrogant de vouloir se frotter à ce genre littéraire. Qu’on se rassure, ce texte n’a pas la prétention d’ajouter son grain de sable à la pyramide littéraire… Au premier abord, l’exercice parait pourtant presqu’aisé d’accès, pourvu d’être capable de retracer en termes clairs les faits et impressions qui jalonnent tout déplacement hors des sentiers battus du quotidien. Mais ici, l’ambition n’est justement pas de raconter un voyage et ses péripéties pour en vanter le pittoresque; il s’agît bien d’une introspection vers les profondeurs d’une destinée de voyageur-né, d’éternel nomade de la vie en quête de racines aussi mouvantes qu’incertaines. Ce récit ne risque pas d’abuser des anecdotes dont le demi-siècle écoulé s’est heureusement chargé de faire le tri drastique. Si quelques unes, d’apparence futile, ressurgissent au fil du récit, c’est qu’elles ont un sens marquant ce premier grand voyage initiatique, rien de plus. Errant perpétuel, le récitant s’est toujours senti partout chez lui, parce que venu de nulle part ou presque; pour lui, l’essentiel a été, et reste aujourd’hui encore de s’imprégner de certains moments du voyage, y trouvant de minuscules indices de son identité génétique et culturelle mouvante et incertaine. À bien des égards, la chronique de ce voyage au long cours échappe donc sans peine au genre du compte-rendu; car, la plupart du temps, le fil chronologique du récit n’est que prétexte à rendre compte d’une lente imprégnation de l’ailleurs, d’une expérience plus philosophique du voyageur qui n’est devenue entièrement manifeste et décryptable pour lui qu’a posteriori, souvent même très longtemps plus tard.
Généralement, on part en voyage pour des raisons de sens commun, sans avoir élucidé intégralement au préalable les motivations les plus profondes, et parfois contradictoires de l’acte du déplacement; c’est ici le cas, comme pour tous ceux qui ont à se rendre au loin par nécessité professionnelle ou les autres – heureux oisifs bien plus nombreux – qui disent partir avant tout ‘pour découvrir d’autres horizons’ , ce qui est l’alibi le plus souvent invoqué. Mais c’est aussi le cas des pèlerins, par exemple, auxquels ont pourrait prêter des intentions initiales plus mystiques, et qui, la plupart du temps, attendent finalement du chemin lui-même des éclaircissements sur les véritables motivations de leur engagement.
Considérée au premier degré, une fois sa victoire sur Troie consommée, la traversée qu’entreprend Ulysse pour regagner Ithaque le place dans la posture somme toute banale de tout guerrier pressé de retrouver ses pénates. Pourtant, au terme de ce périple épique, on retient que le mouvement et les avatars du voyage accompli par le héros sont en fait aussi métaphoriques que les distances qu’il est supposé parcourir [1]. À l’évidence, son déplacement dans l’espace méditerranéen et les obstacles qui le contrarient ne fondent donc pas le message littéraire de l’œuvre attribuée à Homère. Ce que l’on retient de ce récit, c’est l’isolement du héros dans sa condition d’homme, et les mutations progressives de points de vue qui s’imposent à lui, le confrontant à sa vérité profonde. Ses compagnonnages perdus en route ou les rencontres d’occasion qu’il doit rompre pour reprendre la mer sont des péripéties qui laissent finalement le héros absolument seul pour atteindre enfin sa destination, en recodage lacanien pour accomplir sa destinée. Plus près de nous, dans le récit de sa traversée du Désert des déserts au sud de l’Arabie, Wilfred Thesiger confirme tout aussi clairement que « ce que je cherchais, à travers les épreuves qu’impose l’exploration des déserts et au contact des peuples qui les habitent, c’est la paix de l’âme. Certes, j’avais assigné un but à chacun de ces voyages, mais il n’avait en soi que fort peu d’importance. […] ce n’est pas le but qui importe, mais le chemin qu’on accomplit pour l’atteindre, et, plus le parcours est difficile, plus le voyage a de prix » [2].
A divers degrés, tout voyage au long cours – au sens premier d’un mouvement continu de déplacement – pour peu qu’il s’effectue à un rythme mesuré, est donc avant tout une manière de se rendre disponible et de s’aérer l’esprit en prenant ses distances avec la vie courante, très littéralement. Dans l’idéal, le trajet vers un ailleurs, surtout lorsque ce dernier est encore inédit ou mal défini pour le voyageur qui s’y aventure, n’apparaît alors plus comme une triviale formalité technique de transfert vers une destination; il est bien l’essence même du voyage. À l’extrême, la destination peut donc être constamment repoussée à plus tard, à plus loin, et même aller jusqu’à devenir définitivement virtuelle. C’est d’ailleurs ce que vivent – de nos jours encore – les rares voyageurs qui embarquent comme simples passagers payants pour des semaines à bord de cargos ou de pétroliers en direction de nulle part, et atterrissent au final à l’écart de toute zone civilisée sur les terminaux portuaires parfaitement anonymes de no mans’lands quasi désertiques. Ce genre extrême du voyage est aux antipodes absolues des croisières dysneylandisées qui sillonnent principalement les mers chaudes du globe. Seuls quelques croisiéristes alternatifs et radicaux se risquent à des traversées spartiates et sans aucun but gratifiant sur un quelconque porte-container; ce faisant, ils assument jusqu’au bout, et sans renoncement possible une fois embarqués, l’expérience d’une banalité poussée à l’extrême, et d’une totale neutralité du cadre de leur voyage, comme de sa destination purement logistique, parfaitement anonyme et sans saveur. Dans ce mode ultime de voyage dépouillé de tout artifice, seule demeure l’expérience humaine d’essence quasi monacale au contact limité à un équipage qui peut être ukraïno-philippin ou greco-africain, et surtout le chemin intérieur parcouru au bout du compte.
Bien entendu, dans le déplacement à longue distance, le mode de transport choisi, qui détermine la durée du trajet et son rythme de progression favorise ou non la subtile alchimie de distanciation avec le quotidien et de confrontation à soi-même. En outre, tout déplacement est générateur de situations – voire d’épreuves – qui sont le plus souvent imprévisibles par avance; cela est source d’anecdotes plus ou moins signifiantes dont le compte-rendu détaillé au retour peut finir par exaspérer ceux qui doivent en subir ensuite le récit. Mais on peut aussi les considérer comme un avantage intrinsèque au voyage, et même implicitement espéré par le celui qui l’accomplit. Sur ce point, il est assez évident que des modes de transport tels que le bateau et le train l’emportent haut la main sur tout autre modalité de déplacement. En effet, l’un et l’autre rendent leur passager captif et entièrement dépendant d’un réduit mobile progressant à vitesse relativement tempérée, ce qui le soustrait pour un temps à ses contingences quotidiennes. De plus, au final, et à la différence du bateau, qui impose la bulle d’abstraction intégrale de l’espace marin, le train offre l’avantage d’une certaine perméabilité avec les espaces traversés; ce qui fait pénétrer en douceur ces univers successifs, avec une proximité, et même des occasions de contacts réguliers avec leurs réalités graduellement changeantes; qu’il s’agisse des gens ou des paysages. Dans son wagon, on peut rester à l’abri des vitres et contempler le spectacle extérieur; mais on peut aussi ouvrir la fenêtre, écouter la rumeur ambiante et humer l’air; et même descendre un moment aux arrêts à la rencontre des autochtones, ou bien partager avec ceux qui embarquent en cours de route. En train, on peut même s’organiser des escales de séjour à la carte, ce qui n’est pas très courant sur les bateaux de plaisance, sauf de très rares spécialisés dans le cabotage régulier.
L’automobile, quant à elle, ne permet plus cette subtile dialectique ferroviaire qui mixait – avant les TGV s’entend – intimité et distanciation à volonté. Certes, en autorisant la plus grande liberté d’initiatives pour un cheminement très littéralement terre-à-terre, la voiture offre l’avantage depermettre l’immersion physique intégrale dans les milieux traversés; mais, du coup, la capacité onirique de ce mode trivial de déplacement est bien moindre que celle du train. Bateau, train ou même voiture: rien de commun, bien sûr, avec la brutalité absolue de l’avion dont la bulle volante totalement étanche à toute réalité fait aussi complète abstraction des durées et des distances, annihilant tout espoir de transition tempérée: ce vecteur d’uniformisation globale de la planète prive ainsi le voyageur des indispensables délais d’acclimatation mentale à un ailleurs qu’il se borne à violer sans le moindre préambule, ni aucun ménagement.
—————- ( À SUIVRE —– 3. Eloge de la lenteur ) —————————————————