VERS L’ORIENT – 3. éloge de la lenteur

 

Ce récit retrace la progression très tempérée d’une lente croisière ferroviaire de plus d’une semaine depuis la France vers le cœur de l’Iran. Cela se passe vers la fin de ce que l’on désigne avec une certaine nostalgie  comme ‘les Trente Glorieuses’ : dans le même temps, à cette époque de progrès technique triomphant, on parachevait les essais du supersonique franco-britannique baptisé Concorde avant d’en lancer bientôt les vols commerciaux. Dès lors le même parcours Paris-Téhéran pourrait être bientôt envisagé en moins de trois heures… Justice immanente ? En l’an 2000, une stupide tragédie mit un terme, et pour longtemps, au développement des successeurs du supersonique Concorde. Ce rappel à la raison empêcha encore un certain temps d’en faire l’outil de transport en routine du tourisme de masse; mais cela ressurgit désormais avec le dernier projet hypersonique de la firme Boeing permettant un aller-retour Paris-Tahiti dans la journée, si on le souhaite… Toutefois, une question demeure: à quoi bon rallier cent fois plus vite et sans la moindre transition une destination dont la découverte se flaire et se déguste par avance avec la lenteur adaptée ?

Aujourd’hui, on peut envier de grands voyageurs tels Ibn-Al-Battuta, Rudyard Kipling, Alexandra David Néel ou Albert Londres, et tous leurs semblables des temps héroï­ques où l’approche des contrées lointaines imposait obligatoire­ment le large délai d’accommodation indispensable à toute initiation… Aujourd’hui nul n’est plus à l’abri de la dictature de l’instantanéïté: l’expansion incontrôlée de cette terrifiante pandémie sociale éveille chez un petit nombre la conscience d’un paradoxe vital: le temps étant précieux, il faut absolument réapprendre à le ‘perdre sagement’. Actuellement, un écrivain-voyageur comme Sylvain Tesson, par exemple, nous conforte donc dans l’espoir que toute distance n’est peut-être pas définitivement abolie pour qui sait vraiment ce que voyager peut vouloir dire, que ce soit à travers les steppes du Kazakhstan ou chemin faisant sur les ‘chemins noirs’ de nos campagnes françaises…

Certes, au début du troisième millé­naire, les occasions sont devenues rares de pouvoir parcourir des immensités désertes à dos de chameau ou de cheval; néanmoins, de temps à autre, une poignée de bienheureux allumés tente encore l’aventure à moto, et même à vélo, le plus lentement possible… Sans parler des purs marcheurs qui font aussi parfois – mais pas automatiquement non plus – de vrais penseurs et d’honnêtes écrivains. Dans tous les cas, lorsqu’il est délibérément vécu comme un parcours initiatique, le voyage nous rend bien plus malléable qu’à l’ordinaire. A minima, il prédispose à une meilleure réceptivité de ce qui vous attend à son terme, dont on espère toujours que cela diffèrera vraiment du quotidien banal et familier qu’on laisse derrière soi; cette quête d’un inconnu qui doit rester assez largement imprévisible pour rester attirant peut se réduire en termes un peu élémentaires à la notion générique d’exotisme.

Voici plus de deux cent ans, le jeune Lord Byron partait de Falmouth à la découverte de l’Orient en un périple de près de deux années passant d’abord par Lisbonne, puis Malte, la Grèce et Constantinople. Ce voyage résume le concept fondateur de ‘Tour’, tel que l’entendaient les élites britanniques du XVIIIème siècle, aristocrates oisifs ou Antiquaires lettrés, qui fondèrent la curiosité romantique pour l’Orient lançant la vogue du ‘tourisme’. À l’exact opposé, le Tour du Monde en 80 jours illustre l’absurdité poussée à son extrême dans ce domaine. Le sens commun actuel voit toujours un chef-d’œuvre dans cette parabole romanesque d’une boucle planétaire. En réalité, le livre de Jules Verne exalte un contresens absolu des vertus du voyage, perverti ici par l’arrogance toute occidentale d’un héros maniaco-dépressif et blindé de naissance contre tout risque d’être imprégné un tant soit peu par les cultures traversées durant son obsessionnelle course contre le temps. Au final, sans déprécier le talent de son auteur, ce roman est la négation même de l’expérience personnelle que devrait nourrir tout déplacement au long cours. Sa morale se résume à cela: rien ne saurait contra­rier la course effrénée au record, nulle faiblesse ni compromis­sion; et l’argent-roi est là en permanence pour neutraliser tous les obstacles, acheter les consciences et rappeler à tous les peuples soumis qui gouverne le monde. À défaut d’un voyage de découverte, cette  course est une fin en soi ; et, à son terme, elle rapatrie dans son confort initial et préservé un être fondamenta­lement inchangé parce qu’invariable dans sa conviction de suprématie culturelle. Finalement, ce que Jules Verne a vraiment pressenti et décrit, c’est seulement la parfaite métaphore du touriste contemporain ! Même si Phileas Fogg ramène comme souvenir sa princesse indienne en trophée à Londres, il n’en demeure pas moins aussi corseté qu’au départ dans son arrogance toute victorienne et ses confortables manies de célibataire. Au surplus, contre toute moralité, il est même encore un peu plus fortuné, grâce au produit de son pari gagné.

Malheureusement, c’est bien cette filiation de philosophie du voyage qui finira par l’emporter lorsqu’un autre britannique, Thomas Cook, invente vers 1870 les circuits et forfaits qui préparent l’industrie contemporaine du tourisme de masse calibré et sans surprises. Aujourd’hui plus que jamais, voya­ger de la sorte revient à promener à grand frais ses certitudes de dominant culturel et éco­nomique dans des contrées implicite­ment supposées plus arriérées que la sienne. À l’exception notable de la Chine et de certains de ses rejetons culturels, dont l’antériorité civilisée indispose aux entournures la plupart des occidentaux, même les moins cultivés, qui y prennent conscience de la relativité de leur propre histoire. Le voyage en mode post-contemporain pourrait donc utilement  consister à exporter ses doutes sur les préjugés qui nous intoxiquent encore, et accepter le risque de les voir confrontés à des révisions déstabili­santes… Désormais une frange ultramarginale de néotouristes bien-pensants se réconforte (à grands frais) d’aller dans ce sens par des pratiques ‘alternatives’ qui transposent jusqu’au cœur de la Papouasie notre concept de ‘fête des voisins’… leur impact est infinitésimal, sauf pour les astucieux tour-opérateurs venus butiner sur ce créneau, et sur la bonne conscience un peu niaise des missionnaires New Age venus d’Occident…

Aujourd’hui, alors que l’intégralité, des destinations touristiques du monde, ou presque, a été calibrée à l’aune du softpower nord-américain, des lieux communs tels que ‘les voyages forment la jeunesse’ ont définitivement perdu de leur sens. Les distances rendues virtuelles par l’avion et ses tarifications low cost  irrationnelles, les cadres de vie et repères de consommation et de loisirs standardisés d’un bout à l’autre de la planète, on est porté à douter sérieusement du profit qu’il y aurait à se déplacer au loin pour y retrouver partout les mêmes codes et repères du quotidien, les mêmes marques de shopping ou les mêmes expos blockbusters à quelques nuances anecdotiques près. Conçu hors de toute visée nostalgique, le récit qui suit n’a qu’une prétention de recul historique: son véritable intérêt est de refléter la fin pas si éloignée de nous d’une ère archaïque du voyage dont les origines remontent à très loin. Il témoigne de l’ultime étape de ce cycle extrêmement long, et désormais révolu, juste avant que la phase terminale de la mondialisation – sans doute la plus brutales depuis l’initialisation de ce processus par les découvreurs de la Renaissance européenne – n’ait imposé sans partage ses standards à la totalité de la planète.

Dans le récit à suivre, un jeune chercheur désargenté d’une vingtaine d’années doit rallier Paris à l’extrême sud de la Mésopotamie. C’est hier, en 1972; il a été invité à apporter son expertise scientifique fraichement acquise à Suse, berceau mondial et originel de la civilisation urbaine, à plus de 6.500 km de chez lui. Ce site multimillénaire et gigantesque alors exploité par les français depuis près d’un siècle est une référence prestigieuse pour un jeune chercheur. À cette période à la fois proche et déjà reculée,  le seul mode d’accès économique depuis Paris reste le train jusqu’à Téhéran, puis par la route jusqu’aux abords du Golfe Persi­que; soit un parcours transcontinental au cœur de l’hiver, qui va dépasser une bonne semaine, retards et aléas compris, et devoir franchir huit frontières politiques successives, et une mosaïque d’entités humaines et culturelles millé­naires, toutes fondatrices de nos références culturelles communes.

Pour l’heureux élu d’un aussi long voyage d’approche d’un Orient dont il ignore encore tout, l’intérêt est évident: autant, et même plus que les paysages traversés, c’est surtout l’expérience en termes humains et philosophiques qui va en faire un véritable parcours initiati­que. Au-delà des observations et expériences plus ou moins iné­dites qu’on peut tirer de tout transit d’une certaine durée, c’est évidemment son pouvoir ‘incuba­teur’ qui prime dans ce cas, et qui suscite, presque un demi-siècle plus tard, le témoi­gnage et les réflexions de celui qui l’a accompli. Ainsi, Ce récit auto­bio­graphique retranscrit l’approche privilégiée et graduelle d’un néophyte vers le cœur de l’Ancien Monde, là où surgirent de la nuit des temps tous les fondements communs à toute civilisation, y compris la chinoise; là ou naquirent l’agriculture, l’écriture, l’arithmétique et les sciences savantes et ésotériques; là ou furent inventées les lois, l’organisation politique et civique, l’urbanisme, etc.

Par conséquent, le compte-rendu des interminables nuits et jours enchainées à bord de trains devenus aujourd’hui d’un autre âge, ne suffirait pas à légitimer à lui seul un tel récit; comme fil-directeur, il met seulement en relief une vertu essen­tielle, la lenteur même de la progression et son échelle humaine qui donne à la transition de l’Occident vers l’Orient  toute la richesse et l’épaisseur voulue. Ce voyage, c’est la maïeutique qui permet au processus d’ouverture mentale à l’Ailleurs et à l’Autre de s’accomplir. Le luxe ultime du chemin de fer, puis de terre vécu à une échelle aussi distendue, c’est son tempo parfait pour s’immerger harmonieusement dans ses réalités quotidiennes pour de longs mois, et pouvoir ensuite y vivre et travailler en toute intelli­gence, et en meilleure connivence.

 

————- ( À SUIVRE  ——– 4. un Express pour l’Orient —– )  ———————————

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