À la fin des Trente Glorieuses, la croissance exponentielle du transport aérien s’engage pour le dernier tiers du XXèmesiècle. Dans le domaine des liaisons internationales, l’aviation civile mute rapidement vers la propulsion à réaction, qui franchit d’un seul trait les longues distances et réduit à quelques heures des trajets aériens qui étaient encore, peu de temps auparavant, bien longs et entrecoupés d’escales multiples. Mais, il y a un demi-siècle, le voyage par les airs reste toujours un privilège peu abordable au commun des mortels; à cette période, et pour quelques années encore, seule une minorité d’oisifs plutôt aisés y ont accès, ou bien les hommes d’affaires (le concept de femme d’affaires étant toujours pratiquement dans les limbes, et pour un certain temps encore).
Ainsi, même nanti d’un ordre de mission officiel du Ministère des Affaires Étrangères, le jeune doctorant que je suis dans ces années-là ne peut donc prétendre gagner l’Iran en quelques heures de Boeing 707. D’ailleurs, à ce moment, seules quelques liaisons aériennes hebdomadaires directes existent entre Paris et Téhéran, et les tarifs les plus économiques représentent plusieurs mois de salaire d’un employé d’alors. Mon administration de tutelle a donc jugé que mon statut ne justifiait pas une dépense aussi somptuaire. Pour atteindre ma lointaine destination, il reste donc assez opportunément – pour quelques temps du moins – l’alternative ferroviaire, lente et laborieuse, mais très économique. Justement – à mes yeux de néophyte du moins – cette solution nimbée de mythe et d’aventure me semble bien préférable. Elle promet une intronisation graduelle et mesurée aux arcanes d’un Orient toujours aussi fascinant qu’il avait pu l’être, par le passé, pour les premiers voyageurs occidentaux à s’y être aventurés en toute lenteur. Loin de ressentir ce mode imposé de transport comme une brimade, j’y vois au contraire un privilège propre à enrichir notablement l’expérience nouvelle que je m’apprête ensuite à vivre sur le site multimillénaire de Suse.
Le soir du 17 décembre 1971, avec la décontraction feinte d’un baroudeur du rail déjà aguerri par de précédentes incursions ferroviaires à longue distance, je rallie le quai du Simplon-Direct-Orient, destination Istanbul. Avec une indifférence de circonstance – pour la galerie s’entend – mais pas peu fier au fond, je m’apprête à embarquer pour un premier segment européen de mon parcours, soit à peu près 3.000 km de trajet ferroviaire assez tortueux. Le voyage est planifié pour une quarantaine d’heures environ, escales, arrêts, attentes techniques et multiples contrôles frontaliers compris. Pour la suite du voyage jusqu’à sa destination iranienne ultime, une correspondance de quelques heures est prévue à Istanbul, d’où un autre train devra nous assurer le relai jusqu’à Téhéran. Pas loin de 3.000 km de plus, après quoi il faudra gagner par la route la destination finale du village de Shush’Daniel, dans la lointaine province du Khouzistan.
Avec ses aléas, ce trajet de 6.600 km au total, prévu en principe pour durer cinq jours et nuits en continu, va carrément prendre moitié plus de temps. Loin d’être contrariant, cet ample délai se révèlera au contraire pleinement conforme à mes rêves d’aventures et à mon vœu initial de temporiser sagement ma découverte de l’Orient. Pour l’archéologue, plus l’approche est longue, laborieuse et pleine de rebondissements, plus la découverte finale est gratifiante dit-on… Effectivement, ce voyage au long cours me laissera tout le temps de transiter mentalement et de m’installer d’emblée et en profondeur dans l’univers culturel entièrement nouveau dont j’ai charge, avec d’autres, d’explorer les plus lointaines origines. L’enjeu intellectuel est de taille pour moi; en effet, concernant l’archéologie orientale, j’ai alors pour seul bagage académique les cours de Licence suivis à la Sorbonne et mes lectures spécialisées plus récentes pour préparer cette mission. De fait, ce bagage élémentaire n’est pas ce qui justifie principalement ma participation aux recherches sur le célèbre site mésopotamien. Depuis trois ans en effet, pour préparer ma thèse à la croisée des Sciences de l’Homme et de la Terre, j’ai intégré une équipe de géophysiciens développant les méthodes nouvelles de télédétection et d’interprétation des vestiges archéologiques encore enfouis; je me rends donc à Suse à ce titre, pour radiographier à grande échelle les entrailles de ce précieux gisement et y pronostiquer, en quelque sorte, de futures découvertes. Par conséquent, cette spécialité de l’Archéométrie alors tout juste naissante s’enveloppe du halo magique qui nimbe encore ce que l’on encensera quinze ou vingt ans plus tard au titre des ‘nouvelles technologies’.
À cette heure tardive de soirée hivernale, il n’y a vraiment pas foule à la Gare de l’Est [2] que sa relative désaffection de ces années-là rend un peu plus glauque, si c’était encore possible. Le pesant héritage historique imprégnant ces lieux de sinistre mémoire ne doit pas suffire à désenchanter tout rêve idyllique de voyage: on a donc pendouillé de-ci, de-là quelques piteuses guirlandes lumineuses de saison dont les dérisoires clignotements achèvent de plomber l’atmosphère… Malgré tout, je suis porté par le parfum d’aventure qui reste attaché à ma destination lointaine de ce moment si marquant. À ce moment solennel, je n’ai pu priver mes parents, frère et sœur de m’escorter, ce qui gâche un peu, à mes yeux, la sobriété que j’aurais souhaitée pour ce départ. Déjà de longue date, je m’étais pourtant rendu farouchement indépendant du lien familial quotidien; mais, en ce moment d’exception, il aurait été indélicat de frustrer les miens d’un tel parfum d’aventure. Dans la petite délégation familiale que je précède d’un pas décidé vers le quai d’embarquement du Simplon-Direct-Orient, il n’y a pas vraiment de malaise, mais une distance involontaire et manifeste avec des spectateurs presque muets venus assister à mon départ. Ce soir-là, sur le quai humide et frisquet, il devient définitivement clair que nous nous sommes perdus de vue depuis bien plus longtemps qu’avoué entre nous; peut-être même depuis toujours, ou presque ?
—————————– ( À SUIVRE —– 6. une compagne de voyage —- ) —————————