Le succès d’un long voyage dépend aussi de certains détails triviaux. Lors d’un trajet de cette ampleur, les bagages prennent donc une importance qui transcende largement leur caractère bassement utilitaire, surtout si le parcours risque d’être ponctué d’aléas, et si le séjour à son terme est prévu pour une longue durée.En ces temps presque archaïques des années de fin de la France gaullienne, la valise à roulettes intégrées qui fait aujourd’hui l’unité sonore de toutes les plateformes de transport collectif, gares et aéroports, n’est même pas encore inventée, et l’ambiance chorégraphique des gares est, de ce fait, bien différente d’aujourd’hui. En effet, à cette époque et depuis un siècle ou plus, le menu peuple arpente toujours les halls et les quais en charriant des sacs entoilés et valises de calibres et couleurs variés faites de bois enduit ou de carton gauffré dont les poignées lâchent régulièrement au moment le plus critique. Les rares passagers cossus qui persistent à voyager par le train sur la fin des Trente Glorieuses, eux, sont encore précédés comme autrefois de porteurs athlétiques charriant sur de hauts et solides ‘diables’ en bois sacs et valises de cuir ou malles griffées constellées d’étiquettes d’hôtels témoignant des déambulations internationales et du standing de leurs propriétaires aisés. Dans le même temps, un célèbre fabricant américain a aussi entrepris la conquête de l’Europe, proposant ses modèles révolutionnaires en plastique moulé à cerclage métallique, offrant une légèreté et une solidité inusitées jusque-là ; mais ce type de bagage coûteux et fonctionnel au design avant-gardiste, destiné en priorité au voyage par les airs, reste encore peu fréquent dans les trains.
J’ai veillé à la plus grande sobriété possible en ce qui concerne mes propres bagages. Bien que le séjour iranien soit programmé pour près de cinq mois, j’ai saisi en l’occurrence l’occasion de mettre à profit ma petite expérience acquise à l’occasion de quelques embarquements d’adolescent comme mousse d’occasion à bord de chalutiers et thoniers des armements de Concarneau. J’y avais appris des aînés la rationalisation la plus stricte du bagage, et comment le composer à la fois discret, solide et sans aucun superflu. Le coûteux équipement électronique mis à disposition par mon laboratoire pour mes travaux de terrain a déjà été acheminé par la valise diplomatique, ce qui me dispense d’avoir à le trimbaler. Ce fameux soir de grand départ vers un long séjour en Orient, mon bagage au long cours est donc spartiate et portable facilement en toutes circonstances. Ce sera l’exact opposé en ce qui concerne ma future compagne de voyage, que je vais rencontrer pour la première fois sans plus tarder.
Quelques semaines auparavant, notre directeur de mission m’a fait connaître que sa nouvelle secrétaire particulière devait participer à ce voyage. Tout en faisant allusion à ses faibles prédispositions pour une telle aventure, il me fait alors comprendre qu’il compte bien sur ma petite expérience de voyageur au long cours pour l’aider en toute circonstance, tout en m’incitant à garder une distance respectueuse avec cette jeune fille à laquelle il se dit particulièrement attentif. Dès lors, sa réputation de séducteur et de polygame invétéré m’ayant été signalée d’avance par une collègue, je comprends à demi-mot le message sous-jacent à ses recommandations. Ensuite, mon premier et bref contact téléphonique avec cette future compagne de voyage fixe simplement avec elle le rendez-vous de départ sur le quai d’embarquement du Direct Orient, au pied même de notre wagon-couchettes. En ce soir de décembre, je découvre donc avec une certaine prévention celle qui va partager mon aventure [1] et ne semble a priori pas douée de sens pratique, ni de réalisme. En effet, d’après le signalement sommaire dont je dispose, je l’identifie bientôt et sans grande peine durant son approche sur le quai à peu près désert, et je reste interloqué de son équipage: elle s’avance en majesté, précédée d’un haut diable poussé par un porteur, dont l’invraisemblable cargaison le masque presque entièrement. Serait-elle accompagnée et voyagerons-nous finalement à plusieurs, sans qu’on ait songé à m’en prévenir? Ou bien envisagerait-elle vraiment d’embarquer pour son seul usage cette pile entière de valises géantes, sans souci des milliers de kilomètres ponctués de ruptures de charges hasardeuses qui nous attendent ?
Plutôt accoutumé au style peu sophistiqué généralement rencontré chez mes consœurs d’alors en quête d’adoubement dans le milieu assez rustique des chantiers archéologiques français, je ne m’attendais pas au personnage franchement atypique qui se profile à ma rencontre. Cet être d’aspect apprêté et presque androgyne, cette trop maigre silhouette cliquetante sous un attirail de bijoux voyants et trop élégamment vêtue en la circonstance est nappé d’une surabondante chevelure de jais frisée. Profil d’oiseau, dos arqué en tension et regard noir en biais, et presque inexpressif, elle dégage une beauté atypique et assez dérangeante au premier abord. Lorsqu’elle a surgi de derrière sa pile de valises, présentations faites a minima, j’exprime donc sans transition mon inquiétude sur son excès flagrant et déraisonnable de bagages. Rien n’y fait: de son oeil dépourvu de toute émotion qui me deviendra familier par la suite, la donzelle me toise avec une indifférence teintée d’un léger mépris. Sans transition, et avec des manières de princesse, elle somme son porteur de transvaser l’intégralité de son chargement dans l’étroit compartiment à couchettes superposées qui nous est affecté, et qui s’en trouve immédiatement saturé ! Dès après le départ, je négocierai donc avec notre conducteur des Wagons-Lits un arrangement, facilement obtenu dans un wagon pratiquement désert, pour m’attribuer un autre compartiment, abandonnant à Annabelle la jouissance entière du sien… Cette dernière, en réponse à ma question « comment comptez-vous gérer trois valises géantes et vos deux volumineux sacs de voyage avec seulement deux bras fluets ? » me rétorquera seulement: « j’ai absolument besoin de tout cela, j’ai veillé à ne prendre qu’un minimum indispensable d’affaires pour mon séjour ».
Confronté pour la première fois à une logique aussi paroxystiquement féminine, je me dis que l’expérience du sexe opposé que je croyais maîtriser à peu près depuis mon adolescence ne m’a peut être servi de rien. Pourtant, j’ai eu une sœur cadette à la personnalité très affirmée; et j’ai notamment vécu trois années avant le Bac où nous n’étions quotidiennement guère plus de deux à trois garçons pour plus de quarante filles en classe d’un lycée fraîchement converti à la mixité; j’y ai noué de francs et solides copinages avec quelques unes, et des amourettes avec certaines autres, comme il se doit en pleine montée d’hormones… Cela aurait dû forger mon expertise, non? Devant Annabelle, je pressens immédiatement que la complicité qui aurait pu s’instaurer entre jeunes gens de même génération n’est pas vraiment au programme et que la simple coexistence pacifique se présente même assez mal pour un si long parcours. Aussitôt, et par exception, je décide donc de déconnecter les réflexes spontanés de serviabilité auxquels mon éducation m’a conditionné de longue date, en me jurant in petto de ne prêter aucun concours à la manutention des délirants bagages de la compagne de voyage qui m’est parachutée par le sort. De fait, trop pétri de savoir-vivre et encore vulnérable à une culpabilité inculquée, je ne saurais pas tenir bien longtemps cette résolution. Par la suite du voyage, on va bientôt voir ce que ces maudits bagages réservent d’effets aussi imprévisibles que leur surnombre, leur taille et leur poids disproportionnés …
————————- ( À SUIVRE —– 7. premiers tours de roue —– ) ——————————