En début d’après-midi du deuxième jour d’escale, le charme d’Istanbul est brutalement rompu alors que nous repassons un court moment à l’hôtel pour le contact informel prévu l’avant-veille avec notre représentant consulaire local. Il nous attend fébrile et nous avise alors de ne plus nous éloigner en restant joignables, car le train pour Téhéran serait susceptible de repartir plus vite qu’initialement programmé. De fait, deux heures plus tard, la réception de l’hôtel nous somme de plier bagages toutes affaires cessantes et nous fait embarquer dans un de ces massifs taxis locaux au profil surranné.
Pour atteindre la gare de Haydarpasa (ou gare d’Asie) sur l’autre rive du Bosphore, il existe un très commode bac piétons qui peut vous déposer directement au débarcadère du parvis maritime de cette gare. Mais le chauffeur, jugeant sans doute que le volume des bagages d’Annabelle rend cette solution pratique incompatible, prend l’option d’affronter les embouteillages sur notre rive et d’aller embarquer son taxi avec charges et passagers sur le grand bac principal qui traverse bien plus au nord. Peut-être est-il aussi motivé pour faire chauffer son compteur dans une course bien plus longue et lucrative ?
Malgré sa dextérité à se départir des inextricables thromboses de la circulation, il lui faudra plus de deux heures et demies pour faire le long et tortueux chemin, files d’attente au bac à l’heure de pointe et traversée comprise. Enfin parvenus à destination, il ne reste plus que quelques minutes pour traverser le grand hall de la somptueuse gare néogothique, trouver et atteindre le bon quai et embarquer au complet avec armes et bagages dans le train! À la descente du taxi, nous sommes immédiatement happés par un employé de la Compagnie des Wagons-lits, totalement paniqué par notre retard, qui rameute les porteurs alentour pour prendre en charge nos multiples bagages. Suivis d’un essaim galopant de porteurs et d’employés de la gare surexcités par le défi, et malgré une traversée de l’esplanade extérieure et du hall au pas de course, nous arrivons au bout du quai pour voir la lanterne rouge du dernier wagon de notre train s’éloigner: le Vangolü Expressvient de démarrer, pile à l’heure !
Dans le concert de hurlements qui vient des poursuivants du train, les fenêtres des derniers wagons se garnissent de spectateurs qui encouragent la cavalcade. Ce sont eux aussi qui récupèrent à la volée les bagages d’Annabelle que leur passent les porteurs qui semblent plus s’en soucier que de la propriétaire elle-même, que j’ai maintenant perdu de vue. À bout de souffle, mais sans cesser ma course, j’ai empoigné en marche le premier marchepied venu après le fourgon de queue et réussi à m’engouffrer dans le couloir du dernier sleeping-car. Depuis la descente du taxi, j’avais gardé mon sac de randonnée au dos et mon volumineux sac de voyage à la main que l’un des coureurs du quai m’aide à récupérer in extremis. Pendant ce temps, des gaillards solides et complaisants ont saisi à bras-le-corps (surtout le corps…) ma frêle compagne de voyage pour la propulser dans le wagon à la suite de ses valises.
Tracté par la vapeur, le long et lourd convoi a heureusement mis un certain temps à gagner en vitesse pendant cette folle séquence, forcément interminable pour ceux qui l’on vécue. Il roule encore à allure modérée dans la toute proche banlieue de la ville quand Annabelle éclate en sanglots: elle vient de contrôler les bagages regroupés à la diligence des employés du bord depuis les différents points de chute où le hasard les avait fait atterrir: il manque la plus grosse des valises ! Sollicité, le contrôleur tente de la convaincre dans son anglais approximatif que les porteurs turcs étant d’une intégrité au-dessus de tout soupçon, le bagage ne saurait se perdre, et qu’on fera téléphoner dès le prochain arrêt à Ankara pour s’assurer qu’il a bien été consigné à la Gare de départ. Annabelle ne veut rien entendre de ces propos lénifiants, que j’appuie évidemment, elle ne songeant qu’à la catastrophe d’être privée de toutes ses tenues ‘habillées’, malencontreusement regroupées dans cette seule et principale malle-valise…
Pour ma part, je ne nourris in petto aucune illusion, et suis d’emblée persuadé que les dépouilles de la belle ont d’ores et déjà été étalées à même le quai de départ pour un joyeux partage entre les porteurs devenus pillards, aucun n’ayant reçu la moindre gratification dans la folle précipitation d’embarquement; pas plus que le chauffeur du taxi d’ailleurs, qui doit ruminer le montant perdu d’une course si prometteuse à l’origine. Ces mauvaises pensées me seront bientôt retournées par les faits de la manière la plus cinglante. Le voyage sur le continent asiatique débute à peine, et il reste encore bien des choses à apprendre de la réalité orientale…
—————- ( À SUIVRE ——- 12. fort comme un turc… —— ) ——————–