Sur la rive asiatique, l’agglomération d’Istanbul des années 1970 n’est encore pas très étendue et on en est assez vite sorti; ensuite, le train roule un bon moment en parallèle à une route dont le trafic assez dense se signale par les flots de phares automobiles qui la balisent à distance. Lorsque cette route vient finalement tangenter au plus près la voie de chemin de fer, notre contrôleur accourt vers moi pour signaler qu’un taxi roulant à tombeau ouvert et klaxon bloqué nous lance des signes désespérés et hurle par sa fenêtre ouverte pour qu’on fasse stopper notre convoi. De toute évidence, notre chauffeur d’Istanbul semble s’être lancé à notre poursuite ! Le contrôleur du bord affirme qu’il est hors de question d’arrêter ce train international sans urgence absolue et avant le premier arrêt régulier programmé à mi-chemin d’Ankara, à 300 km de là… Sourd aux objurgations quasi-hystériques d’Annabelle, qui a été prévenue, et aveugle à la liasse de dollars qu’elle agite en appât sous le nez du contrôleur, il rejoint ses collègues penchés aux fenêtres pour commenter entre eux la folle chevauchée qui leur est offerte en spectacle. Après un moment qu’Annabelle vit comme une véritable torture, les tracés de la route et de la voie ferrée se dissocient, et on perd de vue notre héroïque poursuivant. Il s’est écoulé une vingtaine de minutes depuis le départ du train, et celui-ci a atteint sa sage allure moyenne de croisière du début du parcours, soit 70-80 km/h en pointe au mieux; elle diminuera presque de moitié dès que nous atteindrons les voies à la fois instables et enneigées de l’Anatolie centrale, mais pour l’instant le Vangolü Express fonce vers l’Orient à toute vapeur.
Le train semblant prendre encore un peu plus de vitesse, l’espoir qu’une voiture nous rejoigne au premier arrêt d’ici le milieu de la nuit relève désormais de l’utopie. Au-delà de la cinquantaine de kilomètres déjà parcourus depuis la gare de départ, on imagine mal aussi que le chauffeur d’un taxi urbain – quelle que soit son âpreté au gain – puisse s’engager dans une dangereuse route de nuit à aussi longue distance et sur un pronostic de réussite aussi improbable.
Peu à peu remis de nos émotions du départ mouvementé et du dernier épisode de fol espoir, nous prenons enfin possession de nos confortables cabines doubles du wagon-sleeping de 1èreclasse dont nous sommes les uniques passagers. Chacun de nous dispose d’une de ces cabines doubles qui font salon, et dont un côté est converti à la nuit en confortable chambre à coucher disposant même d’un coin-toilette individuel. Dans un délai assez court, Annabelle surgit en tenue de soirée de sa cabine mitoyenne de la mienne, larmes séchées et remaquillée. Sans doute pour conjurer ses émotions, elle manifeste le besoin pressant de se rendre au wagon-restaurant, ce qui me convient opportunément, malgré l’heure tardive. Nous apprendrons bien vite que les deux wagons-restaurant et demi qui constituent le cœur névralgique du train en son centre assurent, bien entendu, un service complet et continu de jour comme de nuit. C’est là que nous passerons à intervalles réguliers de longs moments de convivialité avec les autres passagers qui peuplent les voitures de seconde classe et sont tous ‘on the road’ vers leurs propres mirages orientaux, en direction symbolique ou réelle de Katmandou où ils se sont collectivement donné rendez-vous dans un futur encore indéterminé pour la plupart d’entre eux…
Attablés dans les effluves de kebabs qui grillent sur les foyers à charbon flambant sans retenue ni le moindre souci de sécurité à l’extrémité du wagon-restaurant, nous avons vite fait de nouer les premières connaissances avec des voisins canadiens ou finlandais, pour commencer. Partageant avec eux nos premières impressions devant les rakis ou bières glacées habilement renouvelées par les serveurs, nous nous éternisons d’emblée dans cet endroit chaleureux. On échange banalement sur nos origines et les diverses expériences du début de parcours. L’épisode de notre embarquement ‘à la volée’ au départ d’Istanbul, auquel nombre de ces passagers ont assisté fait des gorges chaudes; l’anecdote de la valise orpheline et de la tentative du taxi stambouliote pour nous rejoindre fait florès, et Annabelle elle-même – les boissons de réconfort aidant sûrement – semble avoir consommé son deuil et être même à deux doigts d’en plaisanter.
Assez tard nous regagnons l’arrière du train dans une certaine euphorie, en traversant les nombreuses voitures à compartiments d’où émanent des odeurs de patchouli, et où la fête nocturne bat souvent son plein. Parvenus à bon port, dans le contraste du silence feutré de notre voiture-pullman, on ne remarque pas tout de suite que le train a ralentit sa progression. Bientôt, il freine par intermittence, puis plus longuement et finit par stopper au milieu des faibles lumignons d’approche d’une gare secondaire. Côté cabine, ma fenêtre donne seulement sur la nuit noire; mais côté couloir, s’offre un spectacle surréaliste: à distance, on aperçoit en effet le balayage cahotique des phares d’une voiture en train d’approcher notre convoi par le travers des rails et d’escalader les ballasts du petit triage qui précède la gare, et où notre wagon de queue est à l’arrêt depuis quelques minutes. Mais notre taxi d’Istanbul – car c’est bien lui – ne parvient plus à franchir les obstacles les plus proches de notre train. Éclairé par les lanternes-torches des employés du train, le chauffeur termine donc à pied son invraisemblable parcours en charriant sur l’épaule la volumineuse valise restée en rade sur le quai de départ d’Istanbul! Nous ne sommes pas seuls à assister au final de cette héroïque course-poursuite de plus de trois heures, et les applaudissements fusent des fenêtres de l’arrière du train ou s’agglutinent les spectateurs désormais au fait du fin mot de l’histoire.
Cet hommage spontané est amplement mérité pour cet homme qui a probablement risqué sa vie pour mener une chevauchée aussi déterminée. Effectivement, au bas du marchepied, lorsque je finis par pouvoir saisir ses mains pour le remercier chaleureusement, il a le teint gris de terreurs accumulées et il tremble de tous ses membres de l’excitation des dangers – bien réels – qu’il a du affronter tout le long de sa route infernale. Mais, après ces courts instants de retrouvailles, dans le lointain, nos deux locomotives sifflent vigoureusement le rappel à l’unisson; et notre long convoi s’ébranle déjà sans transition, au ralenti, avec ses mouvements d’accordéon entre wagons. Alors, s’enfonçant dans la nuit, le héros du moment regagne son taxi abandonné entre deux voies proches. Avant cela, il m’a fièrement rendu, et sans même compter, les deux-tiers de la liasse de dollars que je lui tendais, juste le prix sommairement estimé de la longue course, assorti d’une forte prime de risque; avant de s’éloigner, il m’a fait traduire par notre contrôleur qu’il n’avait besoin que du prix de l’essence qu’il devait à son employeur. À ses dires, le reste est un cadeau de bienvenue aux étrangers, juste pour la beauté du geste et la fierté ottomane.
Notre contrôleur, qui est au principal le chef-conducteur des Wagons-Lits jouit à bord du train de toute l’autorité que lui confère son statut, confirmé par le port de l’élégant uniforme sombre et du képi galonné de la Compagnie. C’est celui-là même qui s’était refusé à faire stopper le convoi peu après le départ d’Istanbul, seulement pour faire grâce aux caprices d’une futile élégante parisienne. On peut comprendre l’intégrité de cet employé modèle… Néanmoins il n’est pas peu fier de l’exploit de son compatriote. Nous sommes en Orient, où tout reste possible, même l’inimaginable. Installés dans mon compartiment-salon, à l’abri d’oreilles indiscrètes, ce même conducteur nous explique donc en confidence qu’il a brièvement interrogé le chauffeur du taxi sur les causes de son acharnement à nous rejoindre aussi loin et la manière dont il s’y est pris pour faire stopper le convoi en pleine nuit. En fait, en l’absence de toute communication mobile possible à l’époque, la clef de l’exploit, c’est le sens collectif de l’honneur des taxis et porteurs de la gare d’Orient d’Istanbul. Tandis que notre chauffeur s’élançait héroïquement et à corps perdu à notre poursuite, chacun s’est mis, comme convenu avec lui en un éclair, à activer ses réseaux de contact et à faire téléphoner dans toutes les gares du parcours, jusqu’à ce qu’un beau-frère de cousin de l’un ou l’autre, agent de service dans l’une d’elles, finisse par accepter de ‘dresser l’embuscade’ qui obligerait le train à stopper illégalement quelques minutes. Par chance, la trajectoire de la route nationale et de la voie ferrée vers l’est ne se dissocient que de loin en loin et la voiture, surtout poussée à fond, roule bien plus vite que le train sur ce parcours, ce qui a permis au chauffeur d’anticiper à vue le passage du convoi, et son arrêt espéré.
Bien plus tard dans l’existence, en Extrême Orient, je vivrai souvent au quotidien l’obsession permanente de mes vis-à-vis asiatiques de ne surtout pas ‘perdre la face’, quelles que soient les circonstances. Ma première initiation à cela remonte à ce premier passage par Istanbul, à cette anecdote de la valise oubliée sur un quai et à la chevauchée héroïque d’un chauffeur de taxi turc. Le sens de l’honneur à la chinoise n’existe pas chez nous; il commence bien à Istanbul, dès la porte occidentale d’accès à l’Orient franchie.
——————— ( À SUIVRE —– 13. à travers l’Asie Mineure —– ) —————-