VERS L’ORIENT – 7.  premiers tours de roue

 

 

 

La veille, il était déjà pas loin de minuit lorsque le Simplon-Direct-Orient a quitté la gare de l’Est et ses tristounettes décorations de Noël, en direction première de la Bourgogne. Tracté au départ par une motrice élec­trique de la renommée série ‘BB’, celle qui a équipé depuis quelques années les grandes lignes françaises vers le sud et l’est, le long convoi gagne rapidement sa pleine vitesse dans la nuit. Quelques heures plus tard, on atteint la gare de Dijon d’où s’engage un trajet plus sinueux en direction du Jura et de la Suisse. Bien que la vitesse initiale se soit tempérée, on commence alors à être assez sérieusement balloté, surtout dans nos voitures de queue où l’inertie est maximale. Décidément, ce successeur de l’Orient Express n’a pas le don d’évoquer le doux bercement de son glorieux ancêtre, celui qui prélude à l’endormissement dans un vrai lit moëlleux habillé de fin draps brodés au chiffre de la Compagnie… Ici, tout n’est plus que vacarme, couvertures brutes qui grattent et bleus aux hanches et aux épaules pour qui s’aventure à parcourir le couloir et les soufflets qui cisaillent entre les wagons!

Pour ce début du trajet, je voyage seul dans le compartiment-couchettes où j’ai pu négocier mon transfert afin de laisser Annabelle et son barda prendre tous leurs aises. Mais à Dôle, en pleine nuit, un volumineux person­nage à l’accent rocailleux  prononcé, et qui exhale un puissant fumet d’ail et d’alcool, m’y rejoint bientôt. Je le jauge immédiatement comme un redoutable ronfleur poten­tiel, ce qui se vérifie malheureuse­ment bientôt: notre compartiment sera donc sonorisé chaque nuit sans presque discontinuer jusqu’à Ljubljana. Logée seule à trois compartiments de là, dans celui où je l’ai abandonnée avec ses bagages, Annabelle y béné­ficie désormais de la discrimination sexuée que le règlement de  stricte moralité de la Compagnie Internationale des Wagons-Lits maintient encore en vigueur à cette époque-là, en dépit de la libéra­tion des mœurs qui serait censée avoir perverti l’air du temps après 1968… Son espace vital que j’ai donc déserté est devenu tacitement, du coup, un ‘compartiment-dames’ dûment étiqueté et placé sous la vigilance du conducteur assermenté de notre wagon. La voilà donc pratiquement assurée de ne plus être importunée jusqu’à l’arrivée, sauf intrusion nocturne en chemin – hypothèse peu proba­ble – d’une autre voyageuse qui embarquerait à une escale de la route. Ma collègue va donc pouvoir reposer au calme et étaler confor­tablement son barnum aux contenus toujours aussi mystérieux pour moi; il me faudra patienter jusqu’au surlendemain pour voir se lever en partie le voile…

Les voitures-couchettes sont en queue de convoi, à l’évidence pour limiter les allers et venues et préserver la tranquillité de leurs rares passagers. Faute de trouver le sommeil, j’arpente à intervalles réguliers les couloirs du train, souvent encombrés dès qu’on traverse les voitures à compartiments assis pour tenter d’accéder au wagon-restaurant, curieusement placé en tête, juste derrière la motrice. Une fois parvenu jusque-là et attablé devant un café, j’ai bien du mal à laisser la rêverie du voyage me gagner et commencer à produire ses effets oniriques escomptés. En fait, on est encore bien éloigné de l’imaginaire de l’Orient-Express auquel je m’étais laissé trop vite prendre lors la confirmation de mon voyage. Dans l’ambiance lambrissée du Quai d’Orsay que je découvrais pour la première fois quelques temps avant le départ, lorsqu’on m’avait remis mon ordre de mission, mes visas, mes instructions et ma réservation de train pour Téhéran, j’étais loin d’imaginer les conditions réelles de ce début de voyage. J’ignorais même alors que le légendaire palace sur roues mythifié par Agatha Christie avait cessé de circuler depuis belle lurette, que ses sublimes voitures Pullman couleur de nuit, blasonnés d’or et déco­rées de fine marqueterie finissaient de pourrir, dispersés dans divers dépôts perdus à travers l’Europe entière. Et que son remplaçant rebaptisé Simplon-Direct-Orient avait vraiment peu à voir avec son ancêtre, trajet mis à part. Bien grand fut donc mon désap­pointement lorsque je découvris en Gare de l’Est les voitures SNCF vertes et grises (dites de type ‘DEV’) typiques des années d’après-guerre, éclairées de néons blafards, habillées intérieurement de formica grisâtre et aux banquettes tendues de plastique rugueux couleur ‘vert-wagon’. Il ne leur manquait même pas le panaché d’effluves musquées si caractéristique de cette époque, mêlant tabac brun refroidi, relents acres de sueur vieillie et souvenirs de pique-niques à base de charcutaille et d’oranges pelées. Certes, c’est le meilleur camouflage possible pour une traver­sée incognito des Pays de l’Est; mais pas de quoi se prélasser ni inspirer l’abandon aux splendeurs fantasmées de l’Orient…

N’ayant jamais été habitué à voyager dans un grand confort, depuis ma prime jeunesse et jusqu’à cette époque, je ne suis pas vraiment frustré par la couchette de seconde classe dont m’a gratifié la générosité légendaire de l’administration française pour ses sans-grade… D’ailleurs, ce jour-là, la voiture-lit de queue du Simplon-Direct-Orient est l’unique exemplaire de ce type que compte notre convoi, dont le reste est en places assises; en outre, cette voiture-lit est mixte, moitié première classe, et moitié seconde; faute de clients, la section ‘premières’ restera d’ailleurs verrouillée sur tout le trajet. Avant ce soir-là, j’avais déjà éprouvé à quelques reprises l’inconfort spartiate des couchettes de seconde classe des années 1960 pour certaines traver­sées nocturnes de la France. La promiscuité dans les étroites cabi­nes, générale­ment odorantes et surchauf­fées, les cahots incessants des wagons d’alors, encore mal suspendus, le vacarme du tac-a-tac répétitif et obsédant des roues à chaque joint des rails courts m’ont toujours empêché d’y fermer l’œil; sans compter les arrêts en gares d’étape, pas moins d’une trentaine sont programmées sur le trajet Paris-Istanbul !  S’y ajoutent en plus les arrêts intempestifs et toujours inexpli­qués en rase campagne dans le grincement des freins… Les contrôles frontaliers à répétition achè­vent aussi de hacher le parcours, surtout dans la traversée princi­pa­lement nocturne des Pays de l’Est.

Jusqu’à Istanbul, je passerai donc l’essentiel de mes nuits dans le couloir à fumer, lire, rêvas­ser ou tenter d’échanger un moment avec les rares compères insomniaques de ces voitures-lits qui ne prédisposent pas au repos. Néanmoins, elles sont probablement encore trop coûteuses pour la majorité des passagers de ce train international, qui s’entassent à huit par compartiment assis, module courant du reste du convoi. Dans ces wagons de fabrication yougoslave, parmi leurs ballots, affalés ou enchevêtrés tant bien que mal sur les sièges, ces voya­geurs prolétaires sont parfois accompa­gnés de jeunes enfants à demi-tarif, ou gratuits et en surnombre qu’il a donc fallu caser jusque dans les porte-bagages. Pour compléter la déchéance des servi­ces à bord de ce piteux succédané d’Orient-Express, le wagon-restaurant présent au départ de Paris, et d’ailleurs très peu fréquenté, disparaîtra précocement avant l’aube, dès l’arrêt de Dôle, emporté à sa suite par la motrice que l’on échange déjà pour une autre, de race helvétique.

Le jour venu, une vente ambulante apparue dans la mati­née à partir de Lausanne quittera peu après le convoi à Brig-Simplon, lors des manœu­vres du troisième changement de motrice, avant la traversée du tunnel vers l’Italie. Ensuite, d’abord jusqu’à Venise et Trieste, puis à travers les démo­craties populaires des Balkans, le ravitaillement dépendra de vendeurs, présents assez aléa­toire­ment aux arrêts forains sur les quais des principales gares du parcours. Après la traversée de la Suisse centrale, et un long arrêt au vaste triage frontalier de Brig-Simplon pour les manœu­vres préparatoires au célèbre tunnel, le train débouche en Piémont italien pour atteindre Milan deux heures plus tard environ, puis Vérone et enfin Venise en début d’après-midi. Ce jour-là, la vaste plaine du Pô est uniformément blanche de neige et son infini se perd dans un brouillard léger, mais persistant. Bien que le plein jour soit venu, difficile de profiter du paysage dont la monotonie n’est pas propice à m’éveiller du semi-coma d’une nuit précédente sans sommeil, ou presque.

En début de matinée, à Domodossola, au débouché du tunnel du Simplon, l’embarquement d’une vente ambulante nous a offert l’occasion d’un petit déjeuner dans la cabine d’Annabelle. Le conducteur des wagons-lits vient de la réagencer en ‘version jour’ et sa passagère s’emploie à remettre de l’ordre dans ses multi­ples bagages, dont je ne parvient toujours pas à percer les secrets intimes; elle ne m’expliquera que plus tard, dans notre suite d’hôtel à Istanbul, pourquoi elle a embarqué une telle surabondance de vêtements et chaussures, sans compter un volumineux sac rempli de cosmétiques et produits de toilette divers. À cette occasion j’entreverrai donc pour la première fois les succes­sions de tenues de jour et de soirée dont elle changera quotidiennement, ou presque, pendant les cinq mois de son séjour à Suse, à la plus grande satisfaction de son patron, et à l’étonnement général de ses collègues de la mission, bien plus sobres en matière d’apparence. Dans ses trois valises et ses deux sacs de voyage, Annabelle a donc embarqué le strict nécessaire pour paraître chaque jour sous d’autres atours, et même se changer le soir venu pour le dîner et d’éventuelles occasions festives. Sans oublier les mutations et variations savantes de coiffure, de maquillage, de bijoux et d’accessoires auxquelles le sac de voyage d’une quinzaine de kilos est exclusi­vement voué…

En dépit de mon expérience supposée des filles de tous acabits, il faut reconnaître que je n’ai jamais été confronté jusque-là à une personna­lité aussi obnubilée de son appa­rence, ce qui me la rendra finalement presque inté­ressante, sinon sympathique. À partir d’Istanbul seulement, elle deviendra donc, pour le reste du trajet, partie intégrante de l’exotisme inédit de ce voyage, qu’elle n’a d’ailleurs pas fini d’animer de ses péripéties vestimentaires. Pour ma part, passé ma réticence initiale, je me sens soulagé de pouvoir finalement établir le dialogue avec elle avant notre arrivée à Téhéran. Toutefois, après notre arrivée, et l’installation pour de longs mois à la mission de Suse, nous n’aurons plus que de très rares contacts de pure convenance, et même aucune évocation de notre aventure conjointe et pourtant peu commune du trajet aller.

 

————– (À SUIVRE  —–  8.  rêve vénitien et réalité socialiste — ) —————————

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