En début d’après-midi, l’arrivée en gare de Venise est véritablement surréelle: le blafard soleil hivernal tente de percer un brouillard qui persiste à troubler la vision au-delà de quelques mètres, et, tandis que nous ralentissons pour l’arrêt, les pancartes suspendues à intervalles réguliers annoncent le nom magique de ‘Venezia’; sauf qu’elles sont coiffées d’un bonnet de neige et surchargées de stalactites de givre rebroussées presque à l’horizontale par le blizzard qui a précédé ! À cette vision déroutante, on projette l’image de ce que peuvent être devenues les gondoles du Grand Canal ou la Place Saint Marc…
Quel que soit le pays traversé, les paysages de gares vus d’une fenêtre de train à l’arrêt sont très rarement évocateurs de la ville desservie. Ici, en l’occurrence, l’imaginaire est vraiment mis à rude épreuve pour faire coïncider le signal quasi polaire de ces pancartes avec les représentations picturales classiques de la lagune qui ressurgissent à l’esprit, et la lumière dorée sur les toits de la Cité des Doges que l’on ne peut néanmoins s’empêcher de fantasmer… Pendant l’assez longue station en gare de Venise, blizzard et neige tourbillonnante se relancent en force, et on ne distingue même plus la façade des bâtiments bordant le quai à quelques mètres de notre train. Pas question de descendre donc, ce dont le personnel de bord nous a d’ailleurs dissuadés pour cause de multiples manœuvres de recomposition du convoi. En quittant la gare de Venise ce jour-là, l’impression d’avoir traversé un rêve persistera un bon moment. Et, à la réflexion, l’idée que ce rêve a pu être, à sa manière, une expérience personnelle aussi forte que la réalité elle-même à deux pas de laquelle on est passé sans pouvoir y mettre le pied. En tous cas, après quelques heures de méditation, alors que le train est reparti et chemine plus lentement qu’auparavant vers Trieste, je suis saisi d’une certitude nouvelle: même vécu comme une telle abstraction, à contre-emploi de tous les clichés reçus, le transit par Venise a bien joué son rôle. Mon passage vers l’Orient commence enfin à prendre sens et corps.
En fin de journée, passé Trieste, juste avant l’entrée en Yougoslavie un nouveau changement de traction devient vite manifeste avec les coups d’accordéon imprimés au convoi par les relances poussives de sa locomotive à vapeur, sa lenteur nouvelle et l’intrusion par des fenêtres entr’ouvertes des odeurs et des escarbilles du charbon brûlé. Avant la tombée de la nuit, les courbes enchaînées de la trajectoire de notre convoi permettent d’apercevoir la machine à vapeur qui halète à sa tête, frayant, comme dans un film d’époque, sa route dans les vallées sinueuses et enneigées de la Slovénie.
Bien que le cadre de nos spartiates wagons made in France soit resté aussi austère depuis le départ de Paris, et dorénavant quasi désert, l’ambiance du reste du train a changé; les immigrés d’origine italienne, et les rares femmes ou enfants qui les accompagnaient parfois sont tous descendus aux arrêts entre Milan et Venise. Le Direct-Orient est devenu exclusivement un convoi d’hommes; et, d’un bout à l’autre, on n’y entend plus un mot de français, les musicalités italiennes se sont éteintes et seuls les accents gutturaux des balkans dominent dans les couloirs. D’autres perceptions sensorielles ont aussi changé: les sonorités ambiantes du train et ses odeurs reprennent une tournure archaïque et quasi-rurale disparue d’assez longue date en France. Il n’y a rien de désagréable, au contraire, à percevoir ainsi les senteurs de fromage aigrelet ou de cochonnaille fumée qui se répandent lorsque les paniers à provision s’ouvrent pour le rituel des repas, qui prend toute son ampleur pour rompre l’ennui du voyage. Le soir venu, en parcourant les couloirs, on voit donc surgir sur les tablées improvisées dans chaque compartiment quantité de produits locaux sans doute glanés auprès des colporteurs accourus aux fenêtres du train à chacune des innombrables gares d’étape de ce soi-disant Express qui tourne plutôt à l’omnibus! À cela s’ajoutent les senteurs de tabac oriental qui dominent désormais largement, réapprovisionnements sur les quais aidant, et contribuent bien sûr à la mutation d’ambiance. Entre deux arrêts, les paysages des Balkans d’alentour sont jalonnés de repères visuels qui ne nous sont plus très familiers; tout cela concourt à instiller un reconditionnement psychologique progressif, accordé au rythme quasi-musical de la progression du train. Tout cela pourrait suffire à faire ressurgir une part de l’imaginaire de l’âge d’or de l’Orient-Express; mais il y a aussi des ruptures brutales et des chocs qui brisent toute sérénité du parcours.
Par exemple l’irruption inopinée de miliciens patibulaires qui réitèrent en pleine nuit et sans ménagements des contrôles de papiers pourtant déjà effectués avec zèle lors du premier passage de frontière. À la grande époque de l’antique Orient-Express, le conducteur en charge de chaque sleeping-car détenait en dépôt les passeports de tous ses passagers, qu’il était inconvenant de déranger à tout bout de champ. A bord du Direct-Orient, pour le trajet initial en ‘zone libre’ de Paris à Trieste, cette tradition a été maintenue; ainsi, les frontières vers la Suisse et l’Italie ont été franchies sans même que l’on s’en aperçoive. Mais avant l’entrée en Yougoslavie, le conducteur des Wagons-Lits est venu nous restituer les passeports qu’il avait en garde jusque-là, en s’excusant presque. En effet, les autorités des Républiques Populaires ont à cœur de confirmer en face-à-face à chaque passager du train – surtout aux non-nationaux en transit – que chacun reste étroitement surveillé jour et nuit, et strictement ravalé au sort des ressortissants locaux, sujets à autant de vérifications discrétionnaires que leur arbitraire en décidera. Ainsi, entre Ljubljana et Zagreb, les contrôles invasifs d’identité rappellent à qui de droit qu’on a bien quitté depuis un moment les terres dégénérées du capitalisme et leur laxisme policier. Ce harcèlement nocturne de pure forme n’a toutefois rien de comparable avec celui – bien plus angoissant – que j’avais pu subir, quelques années auparavant, dans une mémorable traversée ferroviaire de l’Allemagne dite Démocratique vers la Pologne: pas moins de douze contrôles dument tamponnés de vert sur mon passeport, par des phalanges de vopos, sanglés dans d’impeccables uniformes, armés jusqu’aux dents, munis de miroirs inquisiteurs, certains tractés par des bergers allemands (cela va de soi…); ceci pour un trajet d’à peine 300 km qui dura près d’une journée, avec un franchissement particulièrement alambiqué de l’enclave de Berlin-Ouest au beau milieu du trajet… Une réminiscence sans ambiguïté de l’ambiance nazie, absolument caricaturale, et pourtant implacablement assumée par des acteurs d’élite, triés sur le volet et d’une politesse impassible et glacée.
Au chapitre des désillusions du mythe de l’Orient-Express, il y a aussi ce qu’est devenu son ultime avatar, le Simplon-Direct Orient relancé l’année même de mon voyage. Au terme de vingt-quatre heures de confinement en étroite promiscuité et sans hygiène, l’ambiance des compartiments évoque assez peu le luxe du palace roulant hanté par les élites d’avant-guerre. Dorénavant, ce sont plutôt les effluves musquées des passagers et boucanées de leurs provisions de bouche qui se mêlent à des nuages tabagiques corsés; le tout étant rebrassé périodiquement par un retour puissant de vapeur chargée de charbon qui s’infiltre en permanence par les soufflets disjoints, ou dès qu’on ouvre une fenêtre, histoire de donner un coup de frais aux compartiments surchauffés. Cette pauvre humanité de tâcherons immigrés, renvoyés à leur pénates le temps que leurs collègues français, allemands ou suisses profitent de la fermeture de leurs ateliers pour la trêve dite des confiseurs, ne porte évidemment pas le cœur à réjouissances: la nuit, on ronfle dans l’inconfort; la journée on se dispute souvent pour des broutilles de coexistence pénible dans cet univers trop exigu pour rester si longtemps vivable en harmonie. Dans tout le convoi, un seul compartiment laissera entendre par moments des flons-flons d’accordéon et de chants repris en chœur, la slivovitsa ayant probablement aidé – pour un temps – à détendre l’atmosphère…
Croatie, Bosnie-Herzegovine et Serbie sont traversées de nuit, et plutôt au ralenti en raison du piteux état des ballasts mal entretenus de ces paradis socialistes. Les multiples arrêts de notre train international, et néanmoins omnibus, sont dans les capitales et principales villes du parcours, mais aussi des bourgades plus modestes en rase campagne. À chaque arrêt, notre train se déleste de quelques passagers, mais aucun nouveau venu n’y monte en remplacement. Mon compagnon de compartiment-couchette m’a heureusement abandonné dès Ljubljana, mais c’est à Zagreb que le convoi laisse à quai la majorité des voyageurs de nationalité yougoslave, sans qu’ils soient remplacés par d’autres. Au cœur de la seconde nuit de ce voyage, après avoir été bondé, c’est donc un train plus qu’à moitié vide qui reprend donc son chemin vers la Bulgarie. Passés les contrôles policiers réitérés durant la traversée de ce pays sous tutelle soviétique particulièrement rigide, et une fois repartis de Nis, puis de la gare centrale de Sofia, il ne reste plus à bord – semble-t-il – qu’une minorité de travailleurs turcs en route pour la destination finale d’Istanbul. Dans la phase finale du voyage, la frontière avec la Turquie d’Europe est franchie au milieu de la seconde journée, pour approcher enfin le Bosphore et sa métropole le soir même.
Pendant le trajet, l’occasion de remonter au-delà du wagon-restaurant, trop prématurément soustrait, jusqu’à l’amont train ne s’était pas présentée. Au creux de la seconde nuit, une brève incursion jusqu’aux voitures à compartiments de la tête de convoi me révèle qu’elles sont plutôt peuplées de routards essentiellement hollandais, scandinaves et anglo-saxons. Cette répartition tranchée de la population du train ne pouvait être due qu’à l’accouplement réalisé, probablement en gare de Brig-Simplon d’une série de voitures en provenance de Vienne, ce qui pouvait expliquer que ces voyageurs aient été ainsi préconstitués en groupe homogène.. De la sorte, le Simplon-Direct-Orient semblait pratiquer une forme d’apartheid entre immigrés du sud d’une part et nouveaux migrants venus des contrées nanties de l’autre… Parvenus à Istanbul, gare terminale de notre parcours, on verra donc descendre de la tête du train les passagers sac au dos, dans leur dégaine voyante et assez uniforme de chemises indiennes et de gilets rebrodés en peau de mouton retourné. Regroupés en ville avec leurs semblables de toutes provenances, ils constitueront par la suite le contingent largement majoritaire des passagers du Vangolü Express qui doit nous reprendre à son bord jusqu’à Téhéran.
———————- (À SUIVRE ——— 9. l’art oriental de la fable — ) —————————