La nuit est déjà venue alors que le Direct-Orient approche au ralenti du centre d’Istanbul. Depuis les fenêtres du train qui tangente longuement la Mer de Marmara, on aperçoit par moments les lumières des cargos convergeant vers le goulet d’entrée du Bosphore, ou en débouchant en sens inverse. Au final, juste après avoir contourné le vaste domaine de Topkapi où l’on devine tout juste la masse des palais assez chichement illuminés à cette époque, le train nous débarque à la gare centrale de Sirkesi, sur la rive sud de la Corne d’Or [1]. Cette arrivée en cinémascope, qu’un des équipiers de la Compagnie nous commente en français approximatif avec la passion de celui qui retrouve ses repères familiers, redonne soudainement à notre Express une partie du prestige qu’il a perdu sur son glorieux ancêtre: la scène qui défile sous nos yeux est bien la même qui s’offrait aux voyageurs pionniers du siècle précédent, et les noms de lieux emblématiques qui s’égrènent pendant ce final évoquent immédiatement la Constantinople impériale. Indubitablement, les choses sérieuses commencent.
Depuis un moment, on a déjà pu pressentir que les deux heures et demie du retard pris au fil du trajet depuis Paris vont précariser nos chances de correspondance avec le Vangolü Express. Ce train partant pour Téhéran depuis la gare lointaine de la rive asiatique, il faut un délai suffisant pour traverser la ville occidentale et le Bosphore avant de la rejoindre. À notre arrivée à Istanbul-ouest, à la sortie même du quai, le comité d’accueil de la Compagnie des Wagons-Lits confirme en effet aux passagers concernés ce pronostic pessimiste. On apprend alors que le train Istanbul-Téhéran, non content de ne pas nous avoir attendu, aurait quitté la gare d’Asie très ponctuellement, afin d’anticiper les risques d’importantes chutes de neige prévues sur le trajet pour le lendemain. Par conséquent, nous voilà contraints à une escale prolongée de plusieurs jours, les deux seules rames existantes du nouveau Vangolü Express n’assurant qu’un aller-retour par semaine. En compensation de cette attente forcée, la Compagnie offre un hébergement dans un des meilleurs hôtels de la ville et l’indemnisation forfaitaire des frais courants de séjour. De fait, ce privilège semble ne concerner que nous deux, en qualité de passagers de première classe au départ d’Istanbul: pour le parcours asiatique, le ‘Ministère des Étranges Affaires’ – comme on l’appellent plaisamment les mauvais esprits – nous a en effet consenti des réservations en sleeping-car . Par la suite, on comprendra que cette générosité imprévue doit beaucoup au tarif promotionnel et relativement dérisoire de cette section de trajet, comparé à celui de la précédente.
Dans l’état de malléabilité que chacun peut éprouver au terme de près de quarante huit heures continues de voyage plutôt harassant, nous cédons aux offres lénifiantes de la Compagnie. Et puis, un certain fatalisme à l’orientale nous gagnant sans doute, on se dit que l’autoritaire patron qui nous attend dans son fief de Susiane – en principe avant trois jours – ne saurait nous tenir rigueur de ce retard conséquent, mais vraiment indépendant de notre volonté. A posteriori , j’avoue aussi ne pas être fâché à ce moment précis de l’opportunité d’une pause impromptue et salutaire avant la séquence suivante du voyage, qui s’annonce largement deux fois plus longue, et plein d’incertitudes quant à ses conditions logistiques. De même, encore un peu frustré – malgré toute la philosophie dont je suis capable – de ma traversée très virtuelle de la Cité des Doges la veille, je me réjouis de l’opportunité d’une parenthèse de ballade dans l’ancienne capitale ottomane. Formellement, il restera simplement à établir le contact avec notre Consulat local pour faire aviser la Mission en Iran de notre retard.
Néanmoins, la profusion et l’apparente clarté des justifications reçues à propos de notre correspondance manquée me laisse sur une impression confuse d’insincérité de nos interlocuteurs si zélés; il y a sans doute un excès de miel dans l’enrobage de l’accueil et de la prise en charge qu’on nous sert, et cela suffit à m’alerter. À l’époque on laissait volontiers les usagers des transports dans l’ignorance complète des causes de contretemps ou de retards; ou bien on les leur annonçait in extremis , sans ambages ni recours possible. Au contraire, de nos jours, les clients des compagnies de transport ont acquis le réflexe contentieux; pour les informer, les compagnies ont donc fini par mettre au point un double langage très élaboré qui combine transparence limitative et insincérité de circonstance. Ceci leur permet d’entretenir l’illusion d’une parfaite objectivité factuelle sur les causes d’un retard ou d’une avarie, tout en occultant les vérités jugées inavouables. On pourrait parier que les experts qui ont conçu cette communication policée ont hérité du savoir-faire oriental, ou l’art de la dissimulation et du double langage enrobé de sucreries douceâtres est une seconde nature, héritée d’une culture millénaire du mensonge diplomatique… C’est à Istanbul, en décembre 1972, que j’ai vécu ma première initiation en la matière, voici pourquoi.
En réalité, à notre arrivée tardive, le Vangolü Express sur lequel nous devions embarquer n’aurait pas pu repartir de son terminal d’Istanbul-Asie, pour la simple raison qu’il n’y était encore pas parvenu le matin même, en provenance de Téhéran. De fait, comme cela finira par être éclairci par la suite, son convoi avait été bloqué depuis la veille quelque part en territoire Kurde; assez probablement par la guérilla locale, en réponse à des exactions de l’armée turque sur un ou des villages de la région, selon la routine infernale amorçée là-bas depuis des lustres. En réalité, au moment même où nous débarquions à Istanbul, les renforts militaires dépêchés sur place par les autorités d’Ankara avaient sans doute déjà entrepris de libérer la voie et rétablir le passage de ce train, comme cela était déjà arrivé auparavant. Mais le délai dans lequel le convoi pourrait reprendre sa route pour gagner Istanbul restait encore incertain. D’où le roman qui nous était servi par la Compagnie, d’ailleurs relayé ensuite avec complaisance par notre représentant consulaire local.
Comme je finis par l’élucider ultérieurement, le Vangolü Express des années 1970 était un train ‘à haute valeur politique ajoutée’, si l’on peut dire, et il n’était pas question pour les officiels en charge d’inquiéter inutilement ses passagers internationaux, a fortiori lorsqu’ils étaient – comme nous – porteurs d’un ordre de mission officiel de la République Française ! Pour ma part, je n’obtins donc le fin mot de toute l’histoire que des mois plus tard, lors de mon debriefing de mission en Iran dans un petit bureau discret sous les combles du Quai d’Orsay. Au printemps 1972, l’occasion exceptionnelle m’avait en effet été donnée, sous couvert de prospections archéologiques, d’incursions en profondeur dans les zones interdites de sédentarisation forcée des tribus Bakhtiari ; face à mes interlocuteurs curieux du Ministère parisien, je troquais sans peine la bonne volonté de mon compte-rendu d’observateur contre la vérité de polichinelle qui se cachait derrière la correspondance manquée avec le Vangolü Express quelques mois plus tôt.
Quelle leçon tirer de tout cela ? Dès l’entracte impromptu d’Istanbul, j’avais commencé à comprendre sur pièces comment l’esprit oriental, pris à partie en l’occurrence entre les pressions des deux régimes totalitaires turc et iranien, pouvait gérer sa communication vis-à-vis de présumés benêts occidentaux. En conclusion, l’interruption brusque et prématurée de notre escale à Istanbul vint conforter mes présomptions qu’une fable nous avait bien été servie à notre arrivée. Alors que nous étions fatalement installés pour trois jours de farniente touristique dans la vieille capitale en attendant la correspondance régulière programmée, on vint littéralement nous kidnapper à la moitié de ce délai; ceci pour être embarqués dans des conditions rocambolesques à bord d’un Vangolü Express ressuscité qui – sans que nous le sachions à cet instant – avait fini par atteindre son terminus turc, et repartait pour Téhéran sans préavis ni délai. Plus question alors de timing réglementaire, la voie des hauts plateaux orientaux ayant été libérée et solidement sécurisée par l’armée régulière, nous n’avions plus qu’à obtempérer sans comprendre vraiment cette nouvelle péripétie…
Deux jours après, nous roulions à travers les étendues semi-désertiques d’Anatolie orientale, théâtre des incidents qui avaient en fait bloqué cette même rame du Vangolü Express quelques jours auparavant, incidents dont les causes et le bilan humain resteront à jamais inconnus. Soupçonnant déjà qu’on nous avait probablement enfumés dès le début dans un conte oriental, je ne fus donc pas surpris outre-mesure d’observer de loin en loin depuis le train de multiples escouades de militaires turcs patrouillant régulièrement aux approches de la voie ; ni de devoir cohabiter une journée durant avec ceux ostensiblement armés qui embarquèrent à bord de notre convoi, pour l’escorter pratiquement jusqu’aux approches de la frontière iranienne.
——————- ( À SUIVRE ——— 10. au seuil de l’Ancien Monde — ) ————————
[1] Inaugurée en 1890 comme terminus de l’Orient Express, la gare de Sirkeci est située au nord du vaste domaine impérial de Topkapi dans le quartier d’Eminönü