VERS L’ORIENT – 14. duels de locomotives

 

 

 

Après la Cappadoce, encore relativement peuplée de villages que l’on aperçoit de loin en loin, les paysages se désertifient progressivement jusqu’à s’ensauvager parfois complètement, des heures durant, pendant la seconde moitié du trajet à travers le Kurdistan turc. Parvenus sur les hauts plateaux orientaux de l’Anatolie, traversés pour partie durant la deuxième nuit, le tracé de la voie s’assagit en une longue sinusoïdale, qui chemine presque à plat, sans être rectiligne pour autant. Cela permet à notre train de reprendre une vitesse plus régulière, et même de tenter des pointes qui font haleter avec frénésie nos deux locomotives dans le silence profond de la nature environnante. À près  de 1.500 m d’altitude en moyenne, l’air extérieur est glacial et d’une sécheresse absolue, et la nuit d’encre laisse porter le regard à des distances considérables sur les vastes étendues pelées et inhabitées – en apparence seulement – dont je découvre pour la première fois l’ampleur et la désolation. Dans l’obscurité ambiante, que seules parasitent les faibles veilleuses de mon compartiment et du couloir adjacent, le moindre lumignon extérieur, même lointain, est immédiatement décelable. À plusieurs reprises au cours de cette nuit étoilée, on apercevra ainsi dans le lointain les lueurs un peu vacillantes de lampes à pétrole éclairant chichement un hameau perdu, ou ce qui semble tel; et même d’un feu ouvert réchauffant un campement de bergers, ceux que nous verrons mieux, le jour suivant, engoncés dans leurs épaisses pelisses bouclées, conduisant parfois leurs troupeaux jusqu’aux approches de la voie.

Mais, durant la nuit, ce qui est identifiable sans ambiguïté, la lumière précédant le son, c’est la puissante lampe frontale d’une locomotive ‘adverse’ fonçant à notre rencontre à vive allure sur la voie unique… La première confrontation de ce genre entre monstres d’acier se présente heureusement sans angoisse; nous sommes en effet déjà stationnés depuis un bon quart d’heure au moins sur une voie de garage parallèle à l’axe unique de circulation lorsque je repère dans le lointain le projecteur de tête du convoi arrivant en sens inverse. Quelques instants plus tard, on commence à percevoir le hurlement de son sifflet à vapeur, de moins en moins assourdi comme la distance diminue; quelques derniers kilomètres encore, alors que le puissant faisceau lumineux grandit à vue d’œil, et le souffle du croisement s’accomplit dans un grand vacarme. En dépit des sécurités ostensiblement prises pour dissuader tout risque de collision, la scène, très cinématographique, reste quand même un peu impressionnante. On ne peut s’empêcher de frissonner rétrospectivement en songeant aux centaines de kilomètres solitaires déjà parcourus par notre convoi sur cette voie unique au cours des heures précédentes, presque ‘à l’aveugle’ semble-t-il.

D’ailleurs, vers la fin de cette nuit mémorable, l’affaire prend tout son sel avec l’introduction inopinée de la testostérone des chauffeurs turcs de locomotives dans le petit jeu des croisements. Pendant la séquence hitchcockienne digne de la mort aux trousses qui s’annonce, et pour des raisons encore non élucidées pour moi, les nôtres et ceux d’en face semblent avoir soudain décidé tacitement de part et d’autre que, cette fois, aucun ne céderait le passage. Pression de vapeur à fond et tous sifflets bloqués, nous fonçons donc à la rencontre d’un adversaire aussi déterminé que nous à rejoindre au plus vite le Paradis promis par le Prophète ! Alerté par d’angoissants sifflements lointains, accroché à ma fenêtre grande ouverte malgré le froid, je réalise d’abord que le point lumineux que je vois grandir progressivement au loin est encore à distance plus que respectable; et qu’une illusion d’optique assez analogue à celle que j’ai déjà vécu en haute mer me le fait percevoir bien plus proche qu’il n’est peut-être en réalité. Il reste donc un peu de temps, semble-t-il, pour que l’un des deux convois accepte de ralentir et se gare comme on l’a déjà fait, pour laisser la voie libre au plus prioritaire… Néanmoins, aucun des deux trains ne ralentit, et tout concourt à une issue en catastrophe. Des pensées paranoïaques m’assaillent vraiment: un signal d’arrêt obligatoire et de mise en garage au prochain refuge a dû être grillé par l’un ou l’autre des compétiteurs, ou bien il n’a pas fonctionné à temps ? Ou encore l’un des chauffeurs a identifié – grâce à sa table horaire embarquée – l’un des vis-à-vis honnis qui lui impose depuis des mois au même endroit sa priorité de passage, au prétexte de son retard systématique sur son tableau de marche ? Que sais-je ? Celui d’en face a peut-être un jour jeté un regard en biais sur la femme de l’autre, alors qu’elle lui apportait sa gamelle au dépôt des locomotives? Bref, c’est peut être une affaire d’hommes, à régler sérieusement entre moustachus… Et nous en serions alors devenus les otages impuissants…

La séance d’intimidation réciproque et la montée d’adrénaline auront duré un bon quart d’heure d’éternité, à n’en pas douter l’un des plus intenses de ma vie, pourtant déjà aventureuse et même ponctuée d’accidents. En réalité, après coup, et selon la version de notre crédible chef de train, l’adversaire, trop rapide, avait sans doute loupé la précédente zone de délestage où il aurait normalement dû se garer et stationner pour nous libérer le passage; du coup, il ne lui restait plus qu’à foncer pour atteindre à temps, si possible, le prochain garage – peut-être à une bonne dizaine de kilomètres plus loin – en nous invitant à ralentir par force signaux. C’est bien ce qui s’est passé, sauf que, de leur côté, nos propres chauffeurs, pour des raisons mystérieuses tenant probablement à leur parfaite connaissance de la ligne, des vitesses et des distances, n’ont pas semblé mollir un instant dans leur course devenue folle aux yeux des passagers totalement impuissants que nous étions.

Trois jours plus tard, à peine descendus du train en gare centrale de Téhéran, nous étions embarqués sans la moindre transition en direction du Golfe, dans la grosse Land Rover de la mission archéologique de Suse (v. chap. 17 – ‘Cap au Sud’). Roulant en permanence à tombeau ouvert et pied au plancher, le tout jeune chauffeur iranien – que je connaîtrai bien mieux plus tard – doublait systématiquement et sans visibilité les files de bus et de camions dans les virages de montagne, comme juste avant les sommets de côtes. Malgré la torpeur consécutive à la semaine passée dans le train et le manque de sommeil consécutif, je vécus donc dans une terreur perpétuelle et sans mot dire les 850 km de route nocturne, puis diurne pour atteindre la province méridionale du Khouzistan. À cent reprises, et même bien plus, nous nous retrouvâmes nez-à-nez, à pleine vitesse, avec des véhicules lourds ou légers tous klaxons bloqués… De brusques embardées à l’ultime seconde par l’un ou l’autre des chauffards affrontés, en général vers le fossé, nous sauvèrent la vie in extremis autant de fois que nécessaire. Durant ce trajet de la mort sur l’axe routier unique et principal à deux voies simples traversant alors tout l’ouest du pays, les trois passagers iraniens de notre véhicule n’exprimèrent aucune inquiétude; certains dormirent même la plupart du temps d’un sommeil paisible, car ils avaient fait la même très longue route en sens inverse la veille même.

Un mois plus tard, alors que j’avais gagné la totale confiance de notre vénéré directeur, j’eus le droit tant espéré de convoyer une équipe au volant de la grande Land Rover sur les pistes d’altitude conduisant aux zones tribales du cœur de l’Iran. À l’étape du soir, j’osai alors questionner avec tact notre jeune chauffeur attitré qui conduisait l’autre véhicule de l’expédition: « dis-moi Ali, quand tu nous a amenés depuis Téhéran le mois dernier sur cette route tellement dangereuse, pourquoi doublais-tu des files entières au moment le plus risqué ? » – Réponse (en français) de l’intéressé: « parce que c’est là justement que tous les autres ralentissent« .

Alors, mes pensées revinrent au duel des locomotives vécu auparavant en Anatolie, et je réalisai qu’à ce moment-là ma rationalité d’occidental n’était pas encore prête à accepter une conversion immédiate à la rationalité orientale, qui me devenait pourtant chaque jour plus familière et naturelle depuis mon arrivée.

 

————– ( À SUIVRE ——— 15.  Patchouli et rose tyrien ——— )  ——————–

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