VERS L’ORIENT – 15. patchouli et rose tyrien

 

 

 

Dès le premier jour de notre entrée en Asie, au cours de nos pérégrinations d’un bout à l’autre du long convoi et de nos premiers contacts de hasard engagés ‘au feeling’ avec certains groupes de voyageurs occidentaux, il se confirme bien que les passagers autochtones y sont effectivement en minorité. Par contre, plusieurs centaines de jeunes européens et américains chevelus et bigarrés forment l’essentiel de la communauté humaine embarquée à Istanbul. Dans une touchante unanimité, tous – ou presque – ne rêvent que d’atteindre Katmandou comme plaque tournante de leur destination orientale ultime, encore indéterminée pour la plupart d’entre eux.

Comble du romantisme, et fascinant bonus pour les recrues de fraîche date du Flower Power, dont certaines affichent naïvement des signes distinctifs vestimentaires encore un peu trop neufs d’aspect, quelques vieux routards approchant parfois la trentaine sont eux partis, il y a déjà des années, de San Francisco même! De provenances moins emblématiques pour l’époque, la plus forte proportion de cette population se révèle plus prosaïquement issue des Midlands, de Liverpool ou de Londres, et aussi des pays scandinaves et d’Allemagne; les français sont assez minoritaires, et il y a aussi un certain nombre de transfuges échappés du carcan encore verrouillé du bloc communiste de l’Est. À de rares exceptions près, les européens du sud brillent par leur absence, sauf quelques italiens et espagnols qui paraissent un peu égarés dans l’ambiance massivement anglophone et nordique du moment.

Avec le recul du temps, la candeur ambiante de ces tribus idéalistes peut sembler évidemment un peu dérisoire aux générations d’aujourd’hui. Pourtant, il faut bien admettre que nos compagnons de bord du Vangolü Express n’envisagent dans leur ensemble, et assez sincèrement, aucun projet de retour, que ce soit à court et même à plus long terme. Et que ceux qui y songeraient peut-être déjà se gardent bien de le laisser paraître; à supposer même qu’ils s’avouent aussi prématurément cette rupture sociale, dans cette première étape de leur ‘route’ personnelle, encore perçue à ce stade comme un engagement irréversible. Comparée au banal et pénible trajet du Direct-Orient sur le continent européen, la traversée de l’Anatolie instille dans chaque esprit, y compris le mien, l’espèce de sérénité qui ne s’impose qu’au cœur même du transport à longue distance, comme lorsqu’un navire a atteint la pleine mer et pris son rythme de croisière, et ses passagers établi leurs repères et leurs routines. Alors on se sent vraiment parti vers un ailleurs et l’on a plus vraiment d’urgence, voire d’envie immédiate à atteindre le terminus; bien au contraire, on se laisserait assez volontiers aller à souhaiter rouler à l’infini, jusqu’à épuisement de sa propre capacité de rêverie. Pour la première fois, je constate pleinement que ceux qui ne savent pas goûter à ce ‘lâcher prise’ n’ont définitivement rien compris à l’essence même du voyage.

Avec Annabelle, nous sommes les seuls passagers à bénéficier chacun d’une cabine double, dans l’un des deux spleeping-cars très cossus du convoi (l’autre restera intégralement vide d’occupants tout au long du trajet). Bien entendu, cela forme contraste avec le reste du train, constitué en majorité de voitures à compartiments assis, confortables, mais assez rustiques, et dont l’occupation est presque maximale. La position de queue de nos voitures de 1èreclasse, et la vigilance des deux conducteurs de Wagons-Lits qui se relaient jour et nuit pour en garder l’accès et nous y servir avec zèle nous isole des sections plus ‘populaires’ du train. C’est pour moi une première expérience vraiment étrange, n’ayant jamais été habitué au moindre privilège. Au surplus, deux vastes fourgons à bagages et marchandises interposés avant nos voitures en accentuent encore plus l’isolement; avant d’atteindre la dernière des voitures ordinaires qui inaugure l’entrée dans ce que je considère instinctivement comme le ‘corps vivant’ du train, il nous faut donc franchir cette zone neutralisée par un couloir latéral. Puis, jusqu’aux deux imposantes locomotives à vapeur qui nous tractent à la tête du long convoi, une série d’une bonne douzaine de voitures à passagers encadre le centre vital du Vangolü Express: constitué de deux wagons-restaurants Pullman capables d’accueillir sans discontinuer d’amples compagnies de convives, ce centre de notre village roulant est complété vers l’avant d’un demi-wagon qui héberge cuisines et cambuse, et où sont stockées les réserves et l’intendance. Une bonne douzaine de cuisiniers, serveurs et barmen se relaient pratiquement jour et nuit pour assurer un accueil et un service continus. On ne risque vraiment pas de mourir de faim, ni d’ennui dans ce train…

Lors de la première nuit à bord, nous avons tenté avec Annabelle une première incursion vers ces salles de restaurant, histoire de se remettre des émotions d’un départ un peu bouleversant. À ce moment, le fameux bagage des toilettes de ma compagne de route, resté en rade sur le quai de départ d’Istanbul, était préjugé définitivement perdu; mais pour les observateurs du rocambolesque embarquement des deux seuls passagers de 1èreclasse, c’est évidemment devenu un prétexte à commentaires tout trouvé, et l’occasion de nouer un peu ironiquement contact avec nous. Pour les passagers trop éloignés de la queue du train pour avoir assisté en direct à notre prestation théâtrale initiale lors de l’embarquement en panique, le ‘téléphone turc’ (ou ‘iranien’ c’est selon) a parfaitement fonctionné pour répandre la rumeur sur toute la longueur du convoi. Avant même de sortir de nos quartiers réservés pour une immersion dans la micro-société à la fois locale et nomade, nous sommes donc repérés et attendus sans grande indulgence. Il va sans dire que, vu de l’extérieur, l’aspect général de nos wagons-pullman et le decorum un peu suranné du personnel en uniforme qui nous est ostensiblement affecté dès le départ peut laisser augurer des intérieurs somptueux et un service exclusif. Même si la réalité des sleepings de 1ère Classe du Vangolü Express n’est plus à la hauteur légendaire des palaces roulants de l’entre-deux guerres, cela instaure d’emblée un clivage social très marqué avec le reste du convoi.

Escortés aimablement par notre conducteur sanglé dans son élégant uniforme à lisérés, bien décidé à manifester son autorité aux yeux de tous, et sa fierté d’avoir la sauvegarde de quasi-diplomates (!) envoyés en Iran par le Gouvernement français, nous remontons à sa suite les couloirs du train. Avec nos dégaines d’étudiants sages, nous ne passons pas inaperçus aux yeux de ceux qui nous inviteront plus tard à partager d’odorants enfumages qui contribuent à sceller les solidarités de cette communauté en rupture toute provisoire avec ses racines assez généralement bourgeoises. Mais, au premier contact, inévitablement, quelques quolibets impertinents, le plus souvent en anglais, fusent des portes toutes largement ouvertes des compartiments d’où émanent des touffeurs d’écurie et de peau de mouton à peine retraitée mêlant son odeur âcre du suin aux effluves entêtantes du patchouli; et la mise trop recherchée d’Annabelle est accueillie par quelques louanges parfois goguenardes, ou des sifflements admiratifs, qu’on peut aussi penser un peu ironiques pour certains. Ayant enfin atteint la première salle de restaurant, l’accueil y est plus indulgent de la part des troupes de hippies qui le peuplent à cette heure de pointe, pourtant fort tardive; assez vite, les échanges s’engagent dans un carré de plusieurs tables ou circulent les odorantes cigarettes orientales, les verres de raki et les bières frappées. On découvre aussi là, pour la première fois, la présence à bord de nationaux turcs, ainsi que de kurdes, et même quelques iraniens – des hommes exclusivement – qui restent évidemment entre eux et groupés par affinités linguistiques et même tribales, et repartent sans s’attarder, une fois leur collation terminée, vers l’avant du train qu’ils semblent occuper en majorité. Tiens donc ? Hasard des réservations ? Ou réitération du curieux phénomène d’apartheid ferroviaire déjà constaté entre travailleurs immigrés et routards sur le tronçon européen du parcours ?

En tous cas, les promoteurs de ce train de prestige reliant les deux capitales des puissances asiatiques les plus engagées dans l’occidentalisation l’avaient certainement imaginé bien autrement. Sans doute avaient-ils rêvé un « Orient-Express » des temps modernes convoyant l’élite cosmopolite des affaires et les forces vives de leur société civile, et non pas un ramassis de jeunes occidentaux en rupture de ban et en quête d’utopie juxtaposé – en parfaite étanchéité – à un prolétariat oriental migrant… La mixité sexuelle est évidemment limitée à la communauté occidentale, majoritaire à bord et très exclusivement blanche, à l’exception d’un ou deux musiciens venus des Caraïbes anglophones. Dans le microcosme de ce train qui convoie des centaines de passagers vers l’Iran, les premières classes restent désespérément vides, ce qui est habituel aux dires des employés de la ligne. Personne- sauf nous deux – n’à accès au quartier résidentiel strictement protégé de la queue du convoi, dont le nombre inaugural de voitures Pullman, l’an passé, aurait été rapidement réduit au strict minimum actuel. L’hospitalité que nos compagnons de route européens et américains nous offrent volontiers en seconde classe restera donc à sens unique, le passage vers la zone des sleepings  étant verrouillé depuis l’extérieur, un loquet intérieur nous permet seulement d’en sortir librement pour aller vers l’avant. En principe, ce passage entre les deux mondes doit être surveillé en permanence par l’un des employés de la Compagnie affecté au petit réduit de contrôle à la tête du wagon, et qui dispose de la clef carrée ouvrant le couloir et nos cabines lors de notre retour depuis les ‘quartiers populaires’. Heureusement, ces mesures d’apparence drastique se détendront bientôt avec la routine du voyage et la très faible charge de service que nous imposons en réalité au personnel de bord; ayant repéré que nous n’avons ni le profil, ni l’âge, ni le comportement de grands de ce monde, nos zélés cerbères du départ en profitent donc assez rapidement pour rattraper leur déficit de sommeil dans l’une des multiples cabines vacantes ou s’adonner frénétiquement à des parties de jacquet ou de dominos; ce qui permet à certains de nos récents et éphémères copains de deuxième classe de tromper leur vigilance, avec notre complicité active, pour venir découvrir le ‘fashionable district’ et partager dans le confort de nos salons quelques flacons de distillats d’origine anglo-saxonne, obtenues sous la table de l’obligeance vénale d’un serveur des wagons-restaurants. Mais, après un début de réunion où nous avons veillé à une certaine discrétion, la bonne humeur croissante de nos libations finit par atteindre un niveau de vacarme qui alerte nos gardes, entraînant l’expulsion sans ménagements de nos invités vers leurs réduits plus spartiates à l’amont du train. Nous sommes donc contraints de faire le chemin inverse, puisque rien – sauf les regards réprobateurs et mises en garde du personnel de veille – ne peut empêcher l’élite voyageuse d’aller s’encanailler dans les bas-quartiers du convoi !

Jusqu’à une heure très avancée de cette deuxième nuit à bord du Vangolü Express,  au sein d’une joyeuse communauté multinationale, nous rejoignions donc nos nouvelles connaissances pour rebâtir consciencieusement en leur compagnie, et de fond en comble, un monde décidément trop injuste et inégalitaire… Des heures durant, et en cette sympathique compagnie, d’abord au restaurant, puis dans quelques compartiments copieusement enfumés les palabres enflammées s’enchaînent jusqu’à l’épuisement. Les guitares à douze cordes et des percussions improvisées sur des valises et récipients variés soutiennent des reprises musicales des tubes pacifistes du moment, exclusivement en anglais comme il va de soi… Mais, peu à peu, l’enchevêtrement final des corps, poussant parfois jusqu’à de discrètes fusions, finit par éteindre les chansons et atténuer la ferveur des envolées politiques et philosophiques, qui cèdent le pas à des ronflements croissants, et aussi à quelques discrets gémissements sans ambiguïté. Dès lors, gagné par la torpeur, mais n’habitant pas sur place, je décide de laisser Annabelle à ses expériences de rapprochement interculturel devenu plus intime et sélectif – avec une ultime hésitation entre la Norvège et le Canada semble-t-il – pour regagner seul mes quartiers à l’arrière du convoi.

Arrivé là,  l’excitation née d’un abus de conversations passionnées et de boissons diverses qui m’avait poussé vers ma moëlleuse couchette me tient finalement en veille, et assez en alerte pour vivre finalement la ‘séquence émotion’ d’un duel angoissant entre deux trains affrontés sur la voie unique de circulation (cf. chapitre 14 précédent). Au petit matin, cette dramaturgie ferroviaire survenue au creux de la nuit ne semble pas avoir concerné Annabelle plus que cela. Et pour cause: occupée ou bien endormie dans son compartiment, elle dira ensuite ne s’être rendue compte de rien. Lorsqu’elle surgit de sa cabine double, elle affiche au contraire une distanciation on ne peut plus Zen pendant que je lui résume l’événement nocturne qui aurait pu nous être fatal. Ayant endossé un gilet fourré et rebrodé trop grand pour elle et fleurant l’omniprésent patchouli, son cou drapé d’une fine écharpe à ramages sur un fond rose tyrien, elle a ostensiblement amorcé un début de virage vestimentaire vers la culture hippie. Son œil de jais brille presque exagérément, et sa raideur habituelle de jeune fille gauche et plutôt empruntée a fait place à une langueur bienveillante toute nouvelle. Va-t-elle abjurer ses engagements professionnels et aller chercher, elle aussi, bonheur et illumination sur la route de Katmandou ? Bien que je ne sois investi d’aucune responsabilité de chaperon la concernant, je me figure tout de même un bref moment arriver seul sur le chantier de Suse et expliquer à notre très intimidant directeur, peu doué pour l’humour, que sa secrétaire lui a préféré, chemin faisant, un autre avenir avec un Viking bien bâti et trois fois plus jeune que lui…

La vision fugace du géant blond à longues boucles que j’entrevois se coulant derrière elle hors de sa cabine me confirme en effet la victoire nocturne au finish de la Norvège sur le Canada; le gaillard tourne aussitôt les talons et s’éclipse en catimini vers les ‘quartiers routards’ de l’avant du train, profitant au passage de l’absence de notre aimable cerbère de service, parti préparer notre petit déjeuner. Le Viking, en qui je reconnaîs l’un de nos animateurs musicaux d’hier soir, a sans doute contribué à la bonne humeur matinale d’Annabelle, et à sa conversion vestimentaire; en tous cas, il lui laisse provisoirement en dépôt son ample pelisse afghane en mouton retourné… À distance, il laisse dans son sillage de légères effluves d’herbacées orientales, assez clairement identifiables, qui expliquent aussi que l’éclat des yeux de ma compagne de voyage ne doit sans doute pas tout au khôl dont elle m’avait détaillé les vertus durant notre escale impromptue à Istanbul. Très inhibée au départ, cette compagne imposée m’avait plutôt mis mal à l’aise durant les premiers jours de notre voyage en commun; ce matin-là, me voilà plutôt rassuré des transgressions qu’elle commence à s’autoriser, selon toute vraisemblance. Pendant le petit déjeuner pris en commun dans ma cabine, dans une complicité discrète et de bon aloi, je l’encourage donc vivement à poursuivre sa fraternisation avec la seconde classe, et ses échanges linguistiques avec le presque sosie de Jim Morrison qu’elle a su y dégoter sans trop tarder! Les deux jours de voyage qui restent avant d’atteindre Téhéran ne peuvent que consolider une reconversion que je trouve tout à son avantage. Effectivement, lorsqu’on s’accorde le temps et la lenteur nécessaires, les voyages forment bien la jeunesse…

 

—————— ( À SUIVRE ——– 16.  expérience amniotique ——– )  —————————-

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