VERS L’ORIENT – 21. premier contact muet

 

Aucune pause n’a été consentie depuis les huit heures au cours desquelles notre vaillant chauffeur, parfois au seuil de l’assoupissement, n’a jamais renoncé pour autant à sa recherche prioritaire de performance maximale. Mettant à profit l’accalmie relative d’une route qui s’assagit soudain en abordant la plaine, et étant parvenu à tirer Anabelle de son profond sommeil parmi ses précieux bagages, nous nous coalisons pour exiger de Mohamad une halte hygiénique et réparatrice. Un modeste village de piémont avant la ville d’Andimeshk trouve son agrément pour nous permettre de prendre enfin pied au sol après ces heures interminables de randonnée sauvage non stop. Ce modeste village quelconque de bord de route se présente comme une escale privilégiée pour les routiers rescapés de la traversée précédente des montagnes qui y stationnent en nombre; il est constitué de quelques rangs de maisons basses en pisé ou de parpaings de ciment brut et affiche ainsi le répétitif standard rural de toute cette région, y compris avec sa pompe à essence et son imposant panneau publicitaire Coca-Cola tout-à-fait dignes de la mythique Route 66… L’accueil est austère: pas de cafeteria ou équivalent à cet endroit d’apparence à peine civilisée, et pourtant relai évident de voyageurs sur un axe majeur de circulation. Seules quelques baraques foraines paraissent distribuer du thé et des en-cas aux passagers de minibus et aux chauffeurs routiers qui s’y agglutinent.

Cette option ne convient visiblement pas à Mohamad; et il guide Ali pour un arrêt devant une maison d’apparence tout-à-fait banale, un peu en retrait de la route principale. Cela attire instantanément une nuée d’enfants curieux, presque tous vêtus de l’uniforme règlementaire et très british d’apparence de l’école qu’ils viennent sans doute de quitter, vu l’heure: pour les garçons, pantalon, chemise blanche et cravate; pour les filles corsage, jupe plissée sombre et socquettes blanches, le tout étrangement redrapé sous de longs tchadors gris foncé à ramages tout aussi tristes, hâtivement resserrés sur ces tenues par trop occidentales… En arrêt à distance respectable de notre véhicule, ce comité d’accueil plutôt silencieux jette des regards biais sur notre descente, chuchotant des commentaires ou feignant une souveraine indifférence devant cet équipage exotique pour lui. Au premier abord, aucun geste de sympathie ou d’hostilité ne se manifeste; il n’y a visiblement pas de harcèlement à redouter de ces enfants, si différents en apparence des premiers auxquels nous avons été confrontés au petit matin au sortir de la gare de Téhéran. Puis arrivent bientôt des adultes locaux, déambulant comme par hasard dans les parages, et affichant une feinte indifférence; rien que des hommes, tous imberbes et vêtus d’une longue chemise de coton plus ou moins clair, portant par dessus des vestons avachis par l’usage. Certains affichent une barbe drue, mais seulement naissante, dont je comprendrai la provocation ultérieurement: c’est la manifestation de ces croyants zélés à qui la Loi civile en vigueur interdit tout signe trop ostensible de leur foi, voire de leur fanatisme; comme elle impose l’uniforme aux écolières, sans pouvoir réprimer vraiment qu’elles sortent leurs tchadors de leurs cartables, pour s’y envelopper aussitôt le portail de sortie d’école franchi…

En ces premiers instantanés de prise de contact avec la réalité profonde de l’Iran d’alors, les femmes que l’on aperçoit au loin gardent leurs distances, et même louvoient pour nous éviter. Aucune ne semble vraiment voilée, même si les amples foulards flottants qu’elles portent négligemment, à première vue, sont promptement ramenés sur le bas du visage et du corps dès qu’un regard semble focaliser sur l’une d’entre elles. C’est une vision vraiment nouvelle pour nous: dans ces années-là en effet, en France, aucune femme n’est voilée, à l’exception des religieuses catholiques; et il ne viendrait même pas à l’idée de nos ménagères d’origine maghrébine de garder pour sortir le court fichu clair qu’elles portent accessoirement chez elles pour ‘faire la poussière’… Alors, à ce moment-là, dans ce village où je débarque, il m’est bien sûr impossible de décoder ces jeux exotiques de grands voiles, qui évoquent des réflexes infantiles de pudeur bien surprenantes chez des femmes largement adultes. En découvrant cela, on a la sensation d’être brusquement immergé dans un jeu de rôle plutôt pervers.

Après les angoisses de la route meurtrière, pour cette première pause que l’on rêvait relaxante, une certain sentiment de malaise est palpable. Mohamad négocie on ne sait quoi, dans sa langue mais avec le ton autoritaire et cassant que l’on commence à découvrir chez ce Janus, et il est assez évident qu’il contribue ainsi à accentuer la tension ambiante: les habitants ne s’y sont pas trompés, ils ont bien réagi à l’instinct à un style qui évoque la terrifiante police politique du régime, la Savak dont je finirai par me voir confirmer plus tard certaines accointances de notre intendant. Comme dans tous les régimes totalitaires, il y est sans aucun doute contraint du fait même de son emploi au contact permanent de l’ambassade française et de la venue constante à Suse de chercheurs et d’invités de toutes origines qui exigent la plus grande vigilance… Bref, en attendant, l’intervention de Mohamad nous donne enfin accès à une collation improvisée chez un particulier réquisitionné, et instaure un cordon sanitaire vis-à-vis de toute tentations de familiarité entre la population locale et nous, enfants compris. Malgré tout, à l’arrivée de galettes de pain chaud et de thé venant d’une maison voisine, tentant de détendre l’atmosphère, je vante sobrement l’authentique hospitalité orientale qui nous est si aimablement offerte; mais la sèche injonction de notre mentor à l’adresse de l’homme qui livre cette frugalité se passe de traducteur: ayant alors appris seulement quelques rudiments de farsi, je n’ai néanmoins aucune peine à saisir grosso modo qu’elle est indigne des seigneurs français tout juste débarqués de leur lointaine planète ! Après quelque temps, les effluves de charbon de bois venus de l’extérieur nous préviennent de l’arrivé imminente sur la table de kebabs parfumés posés sur un lit de riz safrané où gît un carré de beurre et un jaune d’œuf, prêts à être incorporés: un plat à la fois rustique et raffiné, digne de notre jeûne prolongé depuis près de 24 heures et de notre rang de dignitaires étrangers en herbe ! Ce plat traditionnel que je découvre pour la première fois deviendra un ordinaire quasi-quotidien pour les mois suivants, sans que je m’en lasse jamais.

Dès ce premier moment d’immersion réelle, j’ai immédiatement compris qu’il faudrait saisir ensuite toute occasion d’échapper à la tutelle de notre mission officielle pour découvrir sans filtres la réalité de ce pays; ce qui fut fait en excursions non autorisées les jours de repos, suivies au retour de colères froides et rappels à l’ordre sans aménité du grand patron ! Ainsi, quatre mois plus tard, assistant clandestinement et à mes risques et périls – de jour seulement – aux rituels publics de l’Ashoura, la grande fête annuelle de l’Islam shi’ite, je mesurerai combien cette première halte routière improvisée lors de mon entrée dans cette province si particulière d’Iran m’avait déjà offert un avant-goût des profondeurs de ce pays. Comme la démonstration vaine d’un régime voulant occidentaliser à marche forcée une population modelée par ses traditions séculaires et voulant espérer la voir renoncer à ses convictions et ses réflexes organiques. Quelques années plus tard, le régime ‘éclairé’ du Shah disparaissait sans éclats et les horloges culturelles de l’Iran se recalaient bien vite et presque naturellement plusieurs siècles en arrière; du moins pour la plus grande partie de sa population, élites sociales exclues. Dès lors, les comportements du quotidien, à peine étouffés et demi-voilés un court moment, reprenaient ostensiblement leurs plein cours, signes de religiosité et de totale discrimination sexuelle en tête. La Révolution Blanche avait été inspirée au pouvoir en 1960 par la CIA et relayée par une aristocratie et une classe dirigeante iranienne sortie des universités occidentales et totalement coupée des réalités sociales et mentales de son propre pays. Logiquement, elle n’a constitué qu’un entracte parfaitement artificiel d’à peine une décennie dont l’extrême précarité s’est manifestée à mes yeux dès ces premiers contacts avec l’Iran réel; et mes longues conversations avec les authentiques princesses et filles de hauts ministres qui venaient pour des stages distrayants sur nos chantiers archéologiques ont confirmé d’emblée l’ampleur définitive du fossé des convictions. Partant, l’impuissance du régime du Shah à modifier un tant soit peu les mentalités et comportement sociaux était flagrante; pour moi, elle était même manifeste immédiatement après quelques minutes seulement dans le bouillon de culture d’un village posé au carrefour de deux mondes, entre Zagros et Mésopotamie.

 

—————————-  ( À SUIVRE  ——-  22.   arrivée en Susiane  ———-) ———————-

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