Contrairement à sa dénomination quelque peu abusive, il aura fallu vingt deux heures environ à notre soit-disant «Express» pour rallier la ville de Kayseri en Cappadoce centrale à celle de Van, aux approches de la frontière iranienne. Certes, une moyenne d’à peine plus de 40 km/h sur ce tiers du parcours peut être jugée indigne d’un express international ! Pourtant, en dépit des obstacles de force majeure imputés à la vindicte kurde, cette partie du voyage n’a finalement pas été la plus lente. Surtout que survient dans son final une traversée en ferry du grand lac de Van, avec embarquement d’une partie du convoi, locomotives et services exceptés. Cette rupture de charge, consécutive au choix fait par les constructeurs originels de la voie de ne pas affronter la topographie par trop accidentée de la zone sud du lac, impose des délais de manœuvre assez conséquents à chaque terminal du ferry. Avant l’aube du troisième jour, en atteignant la rive occidentale du grand lac, nous voilà donc transférés un peu par surprise et grelottants dans les vastes salons du gros ferry, tandis que notre voiture sleeping est engouffrée en soute aux côtés d’autres wagons de notre train entièrement démembré. De manière surprenante, et malgré la neige qui tombe plutôt dru, les grandes manœuvres logistiques, dont on ne voit rien, mais dont on perçoit le vacarme et les soubresauts lorsqu’un nouveau wagon est embarqué sont assez vivement expédiées; et le petit déjeuner est encore en cours quand on prend le large pour cette croisière de plusieurs heures vers le port de Van. Là, une fois débarqué, chacun retrouve assez vite ses quartiers dans un convoi recomposé où les locomotives, les wagons-restaurant et une partie des voitures de seconde classe ont néanmoins connu un échange standard entre les deux rives.
En repartant de la gare de Van en fin de matinée, il reste encore plus de 1.000 km à parcourir jusqu’à Téhéran, via Tabriz. La frontière proche est franchie sans s’arrêter en fin d’après-midi; sans grandes formalités non plus pour nous, des vérifications de passeports ayant été anticipées en cours de route. Par contre, dès l’entrée effective en territoire iranien deux heures plus tard, il semble que nos compagnons hippies réveillent tout le zèle des douaniers et policiers persans, en quête notamment de substances illicites, à ce que l’on finira par comprendre. Deux routards canadiens aux carrures impressionnantes de bûcherons (c’est trop beau, et pourtant vrai) finiront prématurément leur voyage prévu jusqu’aux supermarchés botaniques d’Afghanistan sous bonne garde dans le fourgon à bagages, et ne dépasseront pas la gare de Tabriz. Sûrement la dernière escale avant longtemps pour eux… Dans cette province de l’Azerbaïdjan iranien, malgré l’altitude, les reliefs sont moins accidentés que précédemment et le train roule à une allure plus régulière, mais pas vraiment plus rapide. La nuit est profonde, et il glisse dans un paysage uniformément nappé d’un épais manteau de neige que seule balaye la lampe frontale de la motrice à vapeur qu’on aperçoit au gré des sinuosités continues du parcours. Peu ou pas de croisements avec d’autre convois, bien que la voie ferrée soit encore et toujours unique. Confortablement calé sous la liseuse du sofa de ma cabine, je poursuis et achève finalement la lecture du volumineux Quatuor d’Alexandrie entamée en parallèle à d’autres ouvrages plus utilitaires dès le départ de Paris du Direct Orient, il y a une éternité semble-t-il…
L’escale de Tabriz – première grande ville iranienne sur notre route – a été franchie sans qu’on s’en apercoive, ou presque. Il faut dire qu’à l’heure du service de dîner, la nuit hivernale est déjà noire depuis longtemps, et qu’elle est d’autant plus avancée que le décalage avec l’Europe est maintenant très marqué. Enfin, à part la gare de cette métropole où notre convoi stoppe un moment sans s’attarder, et qui est bien chichement éclairée, on n’aperçoit rien de la ville elle-même, sauf quelques misérables lumignons de maisons à portée immédiate des voies ou les phares des rares voitures qui croisent au loin. L’absence quasi totale d’éclairage public et d’électricité dans la majorité des foyers et des commerces de cette première métropole iranienne rencontrée en chemin apparaît, au premier abord, comme une anomalie. Huit heures plus tard, Téhéran sera aussi plongée dans la même pénombre générale qui caractérise alors toutes les villes de ces régions, et à laquelle les occidentaux, débarquant de leurs propres cités, pourtant encore très raisonnablement illuminées à cette époque, ne sont absolument pas préparés. Après plusieurs mois de séjour et de déplacements dans le pays, on découvrira que dans l’Iran du Shah, où les castes supérieures vivent dans des quartiers réservés et équipés presque comme en Occident, seules quelques avenues principales sont jalonnées de lampadaires, les milliers de lampes à pétrole ou à carbure des petits commerces et de quelques particuliers assurant l’essentiel de l’éclairage local.
Après Tabriz, bien que les paysages que l’on devine alentour dans le halo lunaire soient toujours très montagneux, le train roule plus régulièrement et sans les multiples arrêts impromptus du trajet turc; mais l’allure du convoi demeure désespérément lente, en dépit du tracé peu mouvementé de la ligne, mais à cause du ballast toujours aussi instable qu’en Anatolie, et pour les mêmes raisons sismiques. Il nous faudra donc la nuit entière pour rejoindre finalement Téhéran que notre bien mal nommé ‘Express’ atteint finalement près de trois jours et demi après son départ d’Istanbul ! Cette dernière nuit à bord a été beaucoup moins enjouée et festive que les précédentes; pour de multiples raisons: l’arrestation des deux canadiens a évidemment jeté de ‘mauvaises vibrations’ chez nos compagnons routards; l’unique wagon-restaurant, désormais iranien, intégré au convoi pendant sa recomposition au sortir du ferry, n’a plus facilité comme avant les interminables rassemblements et reprises musicales improvisés des jours et soirées précédents; et la fatigue générale des passagers au terme d’une semaine ou plus de voyage peu confortable – sauf pour nous depuis Istanbul – a aussi accentué la léthargie générale… Au surplus, le débarquement au terminus de Téhéran ne dégage pas l’exaltation d’une arrivée euphorique: il a lieu vers les cinq heures du matin, sous l’emprise d’une sensation pâteuse de nuit écourtée et dans l’ambiance d’une gare à demi-déserte et glaciale. Tout cela est évidemment fort peu conforme au rêve d’Orient que l’on se faisait au départ de Paris, et qu’Istanbul a su si bien combler au passage.
Justement, l’atmosphère quelque peu sinistre de la gare centrale de Téhéran n’est pas une simple impression fugace de voyageur mal réveillé et frissonnant. Comme cela se confirmera plus tard, une fois l’immersion dans le pays acquise, cette atmosphère régnant dans la gare instille celle de la capitale qui l’entoure dans la pénombre; et aussi celle d’un pays tout entier soumis à un régime policier parmi les plus implacables du XXème siècle. Tout ceux qui, comme moi, ont itinéré en liberté surveillée dans les pays du bloc communiste à cette époque, ou ceux des dictatures d’Amérique du Sud savent ce que l’angoisse et la peur latente et perpétuelle qui en imprégnaient l’esprit des lieux avait d’envahissant, d’omniprésent et d’obsédant. C’est exactement l’irrépressible sensation que je retrouve à l’instinct en mettant le pied sur le quai pour mes premiers pas dans l’Iran des Pahlavi.
Le comité d’accueil de la Délégation Archéologique Française est composé de l’intendant, Mohamad, du chauffeur de la mission, Ali et d’un factotum non francophone, lui. Pour les quelques 800 km qui restent à parcourir jusqu’à Suse, la ligne de chemin de fer nationale – et très stratégique – venue de la Caspienne au nord, et qui relie aussi Téhéran aux champs pétroliers du sud pourrait faire parfaitement office de dernier relai de voyage jusqu’au Khouzistan. Au préalable, un brin de toilette et une escale de détente à Téhéran sembleraient tout indiqués après le long trajet accompli… Malheureusement, la pause d’accueil qui était effectivement organisée pour notre arrivée a été dévorée par notre retard, deux fois supérieur aux prévisions les plus pessimistes; le trajet vers notre terrain de mission se fera donc sans délai, et par la route, avec un départ immédiat, sans même le moindre petit déjeuner ! La veille au soir, l’horaire d’arrivée du Vangolü Express étant confirmée, ‘ le Grand Chef ’ a en effet exigé par téléphone depuis Suse que nous soyons absolument présents pour le réveillon de Noël, l’un des moments forts des rituels sociaux et typiquement post-coloniaux qui jalonnent la saison de fouilles de la très protocolaire mission française. Tétanisé par cette injonction du seigneur et maître, et sourd à nos vaines objurgations, l’intendant Mohamad nous entraine donc séance tenante et sous un crachin glacial sur le parvis de la grande gare, seulement éclairé par les lueurs du hall intérieur.
Le train des bagages de la princesse que j’ai escortée depuis Paris suivent sur le dos de multiples porteurs. À l’arrivée, Mohamad y a porté un regard entendu, en fin connaisseur des goûts féminins de son patron, et m’a jeté un clin d’œil presque complice. Cet équipage pléthorique et peu discret ne passe pas inaperçu, surtout des innombrables mendiants qui pullulent dans la pénombre à l’extérieur de la gare, où nous attend le gros Land Rover de la Mission; il est déjà pré-chargé d’un tas d’équipements et colis destinés à la base archéologique qui nous attend. C’est sur ce parking boueux en contrebas immédiat du parvis dallé de la gare, à quelques mètres des policiers en uniforme et en civil qui sillonnent en tous sens cette zone de capture potentielle, que se rue à notre rencontre une nuée de gamins en bas âge; ils sont crasseux, décharnés et intégralement nus par cette température mortelle. Cet essaim pitoyable hurle faim et misère, réclamant une aumône aux extraterrestres nantis qui viennent de débarquer avec armes et bagages. Deux d’entre eux, d’à peine six ou sept ans, s’agrippent particulièrement; ils sont amputés, qui d’un avant-bras, qui d’une jambe; un troisième n’est que borgne et à moitié défiguré. Alentour, ils sont des dizaines, qui paraissent des nuées à assaillir – dans l’indifférence générale des locaux – les arrivants étrangers qui font charger à proximité leurs bagages dans les taxis. À l’arrière plan, la ville est plongée dans une pénombre ponctuée çà et là des mêmes lumignons faiblards déjà aperçus à Tabriz, entre lesquels circulent à la hâte des ombres d’habitants. Bienvenue dans la capitale de l’Empire Perse multimillénaire !
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