VERS L’ORIENT – 17.  aux sources de la Mésopotamie

 

 

Avant d’atteindre la province orientale du grand lac de Van, petite mer intérieure nichée dans les hauts plateaux arméniens et vaste comme un département français, on a d’abord franchi les hautes vallées de l’Euphrate, puis du Tigre qui prennent naissance au nord de la Turquie. Serpentant vers le sud à travers les monts du Kurdistan turc, les deux fleuves torrentueux à l’origine et devenus déjà amples vont diverger vers la Syrie et l’Irak pour se rejoindre finalement à 2500 km de là dans leur delta commun du Chatt-el Arab (littéralement ‘la rivière des Arabes’), avant de plonger dans le Golfe qu’Iraniens et Occidentaux dénomment Persique’ et leurs voisins régionaux, par pur esprit de contradiction Arabique, évidemment… Inutile d’insister sur la dialectique conflictuelle et millénaire que symbolisent ces dénominations. C’est aux approches de ce delta, tout au bout de l’immense plaine fertile de Mésopotamie que se situe le terme de notre voyage actuel, et il suffirait de descendre l’un des deux fleuves pour l’atteindre sans plus tarder, presque en ligne directe. Mais c’est bien sûr une vue de l’esprit et un rêve idéaliste de géographe; contournant la Syrie et l’Irak, la géopolitique nous impose alors un large détour, d’abord vers l’est jusqu’à Téhéran, puis plein sud en territoire iranien, côté rive gauche du fleuve Tigre qui fait frontière entre les deux belligérants.

Comme à Istanbul, lorsque j’étais campé sur la rive européenne du Bosphore face à un continent asiatique si proche, l’évidence géo-historique s’impose plus à l’est de l’Anatolie: c’est là, au cœur des monts d’Arménie, que l’Euphrate et le Tigre prennent leur source. En franchissant les vallées du haut cours de ces deux fleuves mythiques, nourriciers de la Mésopotamie, matrice commune de toute notre civilisation du Vieux Monde, il est impossible de ne pas fantasmer. La carte qui reste déployée en permanence sur la table de ma cabine me l’a annoncé, mais cela ne m’aidera pas à repérer à temps l’Euphrate que l’on croise sans vraiment l’apercevoir et à bonne vitesse à la tombée du jour; quant au Tigre, on ne le franchira que des heures plus tard, alors que tout le monde est en plein sommeil… Peu importe, puisque le rite initiatique s’accomplit cette nuit-là, qui permet à un jeune archéologue de tenir l’une des cornes de ce fameux ‘croissant fertile’ où tous les fondamentaux de notre monde actuel ont été inventés il y a dix-mille ans: l’agriculture et l’élevage, puis l’organisation urbaine et politique de la société, l’écriture, le calcul et les sciences, etc. Quelques jours plus tard,  on sera parvenu à l’autre extrémité du croissant, sa corne opposée en quelque sorte, à pied d’œuvre pour fouiller l’une des toutes premières métropoles connues de l’Humanité.

Paris est bien loin derrière, depuis un temps qui paraît déjà indéterminable, et en tous cas presque oublié. En cette époque bénie et encore incroyablement archaïque des années 1970, l’absence totale d’outil de télécommunication mobile – sauf dans l’armée – consacre la coupure d’avec ses repères familiers dès qu’on s’éloigne d’une cabine téléphonique fixe; ce qui impose la rupture avec nos proches demeurés au pays et accentue la distanciation. Même lors de l’escale impromptue à Istanbul, le coût dissuasif d’un appel vers la France n’a pas permis de renouer avec eux avant les longues semaines ou nos premiers courriers leur parviendront enfin depuis notre base reculée du sud de l’Iran. Au terme de près d’une semaine de voyage déjà ressentie comme une éternité, et au troisième jour de traversée des terres asiatiques, comme dans toute croisière dont le cours est assez long pour décrocher du quotidien, nous sommes donc installés dans une forme de routine rêveuse et déconnectée, pas tout-à-fait inédite en ce qui me concerne (j’ai expérimenté les interminables trajets ferroviaires entre Paris et la Pologne quelques années auparavant). Cette routine est ponctuée de visions pittoresques, d’échanges parfois animés avec certains passagers, de menus incidents, de lectures et de longues méditations oisives devant le spectacle qui défile en cinémascope et au ralenti à travers les baies du train; celui-ci a le bon goût de rouler plus souvent au pas qu’au trot, sur une voie de plus en plus brinquebalante, ce qui laisse tout loisir de savourer les paysages…

Durant le jour, chacune de nos cabines doubles propose un assez vaste salon encadré de deux sofas tendus de velours et se faisant face; l’espace dont les boiseries créent une ambiance surannée de cabine de transatlantique est  doté d’une table déployable de jour pour le travail, le jeu, prendre un thé ou une collation à volonté. Le soir venu, pendant le temps du dîner au wagon-restaurant, le personnel de bord convertit une moitié de la cabine double en chambre douillette pour la nuit. On peut même clore ou non la cloison mobile centrale pour s’isoler du demi-salon qui reste disponible en vis-à-vis, et fait alors office de dressing avec son cabinet de toilette particulier. Tout ceci suggère assez bien le mode de vie des anciens passagers de première classe de l’ancien prolongement asiatique de l’Orient-Express vers Bagdad et Le Caire. Les doubles cabines étaient à l’origine agencées pour des couples fortunés, ou pour une rentière voulant s’épargner la dépense d’une autre cabine pour sa gouvernante, ou encore pour un homme d’affaires ménageant l’intimité avec son jeune secrétaire, chacun disposant, la nuit venue, de son propre espace privatif dans ces mini-suites roulantes plus que confortables. La double porte centrale permettait aussi une reconfiguration instantanée en deux cabines isolées et autonomes pour les passagers individuels, ou les couples faisant chambre à part…

Chaque matin, comme autrefois, après avoir rangé nos literies et agencé avec une dextérité consommée la configuration diurne de chaque cabine, le personnel de la Compagnie spécialement affecté aux deux voitures Pullman de queue du convoi livre à domicile, et sur demande, un petit déjeuner roboratif de teneur très britannique. Dans la Turquie encore laïque d’alors, rien n’y manque, même pas le bacon grillé et les petites saucisses de porc tout aussi impur dont je serai bientôt sevré pour de long mois dans l’Iran shiîte… À longueur de journée et de nuit, ce personnel alimente aussi la chaudière à charbon qui ronfle en tête du wagon et lui assure une température ambiante quasi-équatoriale. À cette époque encore insouciante de toute économie énergétique, il faut donc ouvrir régulièrement les fenêtres toutes grandes pour brasser l’atmosphère avec l’air réfrigérant du dehors, jusqu’à ce qu’on ait pu enfin persuader nos zélés  chauffagistes de modérer leur ardeurs, surtout la nuit !

Outre leur lutte acharnée pour atteindre une torpeur excessive, les préposés qui se relaient au poste de garde pour contrôler les accès d’indésirables à notre territoire de privilégiés (!) assument aussi une mission contradictoire: en effet, pour le versant ‘froid’ de leur mission, il sont aussi en charge du dégivrage permanent des vitres et des marchepieds qui donnent à nos wagons après quelques heures de navigation dans le blizzard un air de transsibérien du meilleur aloi. Dans une pure veine de débrouillardise orientale, leur zèle à surchauffer couloirs et compartiments, même vides, empêche le givre de gagner trop de surfaces vitrées ! On finit donc par comprendre comment on peut s’éviter les pénibles corvées de dégivrage… Le poste de garde héberge enfin l’imposant samovar qui équipe chaque tête de voiture, et la fournit à longueur de temps, nuit et jour, en boisson traditionnelle – et stérilisée. C’est seulement une fois arrivé en Iran que je réaliserai qu’il est loin d’être l’instrument emblématique que j’imaginais limité à la seule culture russe: rien qu’en Iran, son omniprésence jusqu’aux rives du Golfe et sous la moindre des tentes de nomades jusqu’aux confins méridionaux du Balouchistan est un marqueur des civilisations du thé qui jalonnent depuis des millénaires les voies maritimes et terrestres de toute l’Asie.

Lorsque le convoi a été immobilisé plusieurs heures sans raison apparente, il est devenu impossible à notre chef de train de démentir plus longtemps que notre traversée du territoire d’action privilégié de la rébellion Kurde rencontrait quelques obstacles. Un moment dans la journée, quelques brefs échanges de tirs ont même été perçus à distance, et on a pu voir ensuite d’assez nombreux soldats turcs en armes converger depuis les crêtes voisines vers le convoi stoppé en fond de vallée, puis aller et venir le long de la voie. Pendant un moment, la plupart, longeant le ballast encadrent le redémarrage au ralenti et plutôt hésitant du convoi, puis finissent par disparaître lorsqu’il prend enfin un peu de vitesse, toute relative; certains embarquent alors en marche avec leur fusils et restent aux aguets sur les marchepieds sans souci apparent du froid glacial. Finalement, ces sentinelles d’escorte intègrent l’intérieur des wagons et effectuent un bref repérage dans les couloirs avant de prendre leurs quartiers dans l’un des fourgons à bagages pratiquement vides qui précèdent notre voiture. Peu après, en dépit de la réticence assez évidente du personnel de bord et d’échanges un peu vifs, une poignée de gradés se fait ouvrir d’autorité la seconde voiture pullman de première classe restée inoccupée depuis le départ pour s’y installer plus confortablement. À la guerre comme à la guerre…

Cette présence de militaires en alerte perturbe évidemment la convivialité qui s’était établie peu après le départ d’Istanbul et plombe immanquablement l’atmosphère. Toutefois, on observe qu’elle s’efforce d’être la plus discrète possible dans ce train international. Nul passager n’est empêché de circuler librement vers les wagons-restaurants qui sont autant un prétexte régulier de promenade tout au long de la journée et des soirées qu’un but de sustentation. Mais la promiscuité imposée par la configuration des lieux n’entraîne aucune familiarité, et encore moins une fraternisation entre nos compagnons routards et les jeunes turcs du même âge en uniformes plus rugueux et moins chamarrés qui assurent leur sécurité. Bien au contraire, les croisements de hasard dans les couloirs étroits s’opèrent dans un ballet silencieux et plutôt crispé; la présence à bord des hommes en kaki alimente aussi quelques commentaires antimilitaristes aigres (en anglais), et même radicaux de ceux qui se jugent otages d’une cohabitation forcée avec les pires représentants de la dictature en vigueur dans le pays. Pourtant, il n’y a guère que moi et deux étudiants slaves pour faire observer que les quelques iraniens en costume étriqué que l’on a vu venir des voitures de l’avant et parlementer avec les gradés turcs sont, à l’évidence, des agents de la Savak, la terrible police politique du Shah. Il faut avoir eu à faire avec leurs homologues du bloc de l’est – comme ce fut mon cas auparavant – pour détecter immédiatement ces scorpions, bien plus redoutables qu’un pauvre bidasse !

À cette annonce imprévue qui leur confirme une collusion des forces du Mal, le choeur des ‘ravis’ du Flower Power  se lamente de plus belle en une conférence improvisée au salon-bar. Éternelle contradiction de ces enfants gâtés que rien n’obligeait, après tout, à quitter leur doux cocon démocratique et consumériste pour partir traverser à leur gré, sans heurts ni désagréments moraux présumaient-ils, des pays perpétuellement voués aux conflits inter-ethniques millénaires, et soumis de toute éternité à la loi du plus fort. Vaste sujet qui relance dès lors le débat philosophique entre inconditionnels du Peace and Love  , et pour les longues semaines restantes avant qu’ils n’atteignent enfin les paradis himalayens ou ceux des rives du Gange, parfaitement idylliques et sereins, eux, comme chacun est censé le croire…

 

———————————- (  À SUIVRE ————- 18.  Téhéran by night  ————— )  —————————————–

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