VERS L’ORIENT – 19. roulette russe dans le Zagros

 

 

 

Roulant à tombeau ouvert au long des interminables avenues de la capitale iranienne encore plongée dans le noir, nous voilà embarqués dans la monumentale Land Rover– châssis long – chargée à bloc et jusqu’au toit de matériels et bagages divers. Passée la première vision très édifiante du paradis persan au sortir même de la gare centrale, l’immersion dans la réalité du pays commence, même si le train d’enfer imposé et le peu d’arrêts prévus n’y suffiront sans doute pas. Dans une tentative de dialogue avec Mohamad, on s’étonne que l’abominable spectacle initial des enfants abandonnés de Téhéran soit curieusement tolérée par les autorités, si jalouses de valoriser les bienfaits de la Révolution Blanche  du Shah; ceci au saut même d’un train international qui est un vecteur de sa propagande. La réponse – embarrassée – est qu’il s’agîssait d’une malheureuse coïncidence, tout-à-fait inhabituelle, et qu’il n’y a désormais plus de pauvres affamés dans le pays, sauf quelques ‘tziganes’ égarés (sic). Ces derniers auraient même la monstrueuse habitude de capturer quelques orphelins en bas âge qu’ils mutileraient pour en tirer meilleur parti comme mendiants… Dont acte. Tous comptes faits, le choix drastique qui m’est imposé d’un trajet routier vers le sud, qui s’annonce des plus inconfortables, aura au moins la vertu de nous rapprocher des réalités du terrain, encore mieux que le train. De la sorte, on verra bien quel degré de bonheur général a miraculeusement atteint une population convertie en une décennie aux bienfaits de l’occidentalisation à outrance…

Ali ‘le malin’, notre sympathique chauffeur, et Mohamad ‘le cauteleux’ sont les premiers archétypes de persans que je côtoie et que j’apprendrai à mieux connaître au quotidien dans les mois qui suivent. On peut difficilement imaginer physionomies et tempéraments plus dissemblables: chez le premier, une joie de vivre franche et un optimisme constant teinté de fatalisme; sous la douceur mielleuse du second, quand il s’adresse à nous avec déférence, on devine rapidement un être tourmenté et implacable dont toute la dureté surgira dès qu’il est en rapport avec ses compatriotes; et encore bien plus quand il commandera au personnel arabe ou aux minorités tribales employées en grand nombre par la mission de Suse pour les tâches subalternes. Pour l’instant, et en dépit de nos véhémentes récriminations  pour tenter de différer un peu le départ, il a su enrober de velours son refus sans appel de concéder un pouce supplémentaire de retard: dans sa version, notre venue au réveillon serait impérativement attendue, et un chaleureux accueil nous y serait tout spécialement préparé. Conscient de mon insignifiance comme jeune et nouveau venu sur cette mission archéologique de haute volée, tout ceci me laisse plutôt dubitatif; dès la première étape sur la route, et en aparté, Ali confirmera mes soupçons: en fait, nous transportons – outre des instruments de précision, des fournitures variées, une copieuse bibliothèque et d’autres choses moins avouables destinées au patron – des caisses de champagne venues spécialement de France par la valise diplomatique; Ali les a lui-même récupérées la veille à notre Ambassade et, pour notre chef vénéré, ce sont les seules vedettes réellement indispensables à la réussite de son fameux réveillon !

Enfin sortis des derniers faubourgs de la capitale, on fonce vers la ville de Qom, le haut lieu saint du Shi’isme. L’axe suivi est la voie routière majeure du pays, ce qui laisserait espérer que le semblant d’autoroute sortant de la capitale va se prolonger. Mais la désillusion est rapide: très vite, la route se rétrécit à deux voies pour la traversée initiale du haut plateau de steppes qui va jusqu’à Qom; et cela ne changera plus pour les centaines de kilomètres qui suivent à travers la haute chaîne du Zagros, de même qu’ensuite à travers la plaine de Mésopotamie. On aura toujours droit au même gabarit de mauvaise départementale, dans un état digne du tiers-monde, et avec une invraisemblable surcharge de trafic. En 1972, cette voie majeure du pays qui conduit vers Khoramabad, puis Ahwaz avant de rallier le grand port pétrolier d’Abadan a des allures de piste mal goudronnée. Elle suit encore le profil archaïque tracé bien des décennies auparavant par les ingénieurs de l’Anglo-Iranian Oil Company (l’ancêtre de la BP): c’est donc un étroit ruban d’asphalte mal stabilisé qui épouse sans fioritures les moindres reliefs d’un parcours particulièrement tourmenté sur plus de la moitié des 850 kilomètres jusqu’à notre destination. Même en terrain relativement plat au début, rouler à vitesse soutenue revient, pour les passagers, à encaisser un jeu continu de montagnes russes, sans compter les crevasses et nids-de-poule parfois géants qui les agrémentent; ni les rives de cette route dégradées par la fréquentation des poids lourds en surcharge chronique qui la parcourent en une file quasiment ininterrompue.

Une fois en montagne, le jeu du toboggan infernal passe du registre simple de l’inconfort constant à celui du danger permanent. En effet, dans la tradition particulière à l’ingénierie coloniale anglaise, les obstacles naturels ont été laissés en l’état pour établir la piste originelle. Ainsi, l’axe économique vital d’un des plus grands pays pétroliers, qui supporte alors jour et nuit l’intense trafic des convois de camions de tous gabarits n’a pas bénéficié du moindre aménagement qui pourrait reprofiler les pentes trop fortes, ménager la visibilité ou faciliter le franchissement des côtes et des cols… À l’époque, bien qu’on ne soit ni dans les Andes, ni dans l’Himalaya, cette route est donc sans doute l’une des plus meurtrières au monde. Ce que l’on ne va pas tarder à découvrir, dès la troisième heure, alors que l’on attaque l’essentiel du parcours, la longue et périlleuse traversée des Monts Zagros.

Déjà, dès le trajet initial vers Qom, et bien que la route de cette région soit souvent assez rectiligne sur des kilomètres, on a pu remarquer que l’absence de visibilité due aux replis de terrain et faux-plats rendait souvent notre conducteur aveugle dans ses hardis dépassements; et comme notre vitesse permanente est sensiblement supérieure à celle des trains de minibus et camions qui occupent en continu la voie de circulation nord-sud, nous sommes en dépassement perpétuel ! Comme on le comprend, nous roulons donc le plus clair du temps sur la file de circulation réservée au sens opposé; à tout moment, il faut donc pouvoir forcer à droite pour se rabattre en catastrophe dans un créneau imposé à l’intimidation. C’est parfois impossible: nous apercevant de plus ou moins loin, le véhicule venant en sens inverse se met alors à zigzaguer avec grand renfort d’appels de phare, puis se réfugie in extremis sur le bas-côté incertain dans un nuage de poussière et un torrent d’imprécations de son chauffeur à notre passage. Cette scène de pure routine se répètera des centaines de fois au long du chemin, juste pour nous faire regretter la sérénité relative de notre voyage ferroviaire des jours précédents.

Lorsqu’on atteint la montagne, avec les pentes raides où les trains de camions à bout de souffle doivent ralentir jusqu’au pas, et avec les virages en lacets enchaînés et les sommets de côtes et cols sans aucune visibilité, l’affaire se corse: il y a de moins en moins de refuges et même de bas-côtés autorisant les acrobaties précédentes; et de plus en plus souvent le choix se réduit au précipice d’un côté et à la paroi rocheuse de l’autre. Mais Ali le Téméraire, notre chauffeur aiguillonné par l’obsession de son tableau de marche ne change pas pour autant de style de conduite: il se lance donc systématiquement dans un jeu répétitif de roulette russe, doublant constamment dans les virages et les sommets de côte. Non sans difficultés: en dépit de la puissance relative de la grosse Land-Rover, la raideur des pentes et notre chargement la ralentissent aussi dans ces interminables moments de pure angoisse; sans compter les conducteurs des véhicules doublés qui prennent soin de ‘se coller le train’, ne laissant aucun intervalle à Ali pour se rabattre; ou bien, puisant dans leurs ultimes ressources mécaniques, accélèrent parfois au maximum pour ne pas perdre la face et exprimer leur testostérone outragée… Durant ces heures inoubliables de flirt constant avec la mort, après de vaines tentatives pour tempérer les ardeurs de notre jeune chauffeur, je finis par me résoudre à la fin inéluctable qui semble nous guetter. La densité et la régularité des épaves de camions et carcasses de minibus et taxis collectifs renversés qui jalonnent les bords de cette route maudite n’est pas faite pour contredire cette issue plausible. Dans les sections de plaine ou les vallées, il y a aussi une foule continue de cadavres d’animaux récemment explosés  par les confrontations suicidaires entre chauffards: chiens, chèvres et moutons, ânes, et même, en arrivant dans le sud, buffles et dromadaires. On peut supputer que la récupération de viande fraiche par les locaux limite cette macabre exposition aux seules victimes récentes de ce véritable holocauste.

Malgré ce spectacle permanent, à bord de la Land Rover  l’ambiance de l’habitacle est dominée par les ronflements profonds de Mohamad, calé à la portière sur son blouson roulé en boule, à ma droite sur la banquette avant; les deux passagers arrière, nichés entre les colis, sont également en plein sommeil. À ma gauche, seul Ali paraît se tenir presque éveillé au volant, et je tente tant bien que mal de lutter contre ma demi-léthargie pour entretenir la conversation avec lui. Dans sa bonne humeur communicative, il m’avoue avec une certaine fierté que – si nous arrivons à bon port ce soir, inch’Allah ! – il aura cumulé largement plus de trente heures de conduite pratiquement non stop et sans presque de repos ! Plus tard, je comprendrai que c’est une norme acceptable pour un chauffeur professionnel au Moyen-Orient; mais en tant que français, on reste pantois devant une telle inconscience du danger: même en 1972 où nos propres routiers n’étaient encore pas soumis à des contrôles horaires très stricts, de tels excès étaient devenus rares… L’avant-veille, Ali a en effet effectué seul le trajet de nuit en sens inverse, depuis Suse, pour venir nous récupérer à l’heure initialement prévue; notre retard important a été mis à profit par son pressurant patron, Mohamad pour le faire circuler toute la journée suivante un peu partout dans l’immense Téhéran et alentour, pour effectuer des dépôts et collectes de matériel; jusqu’à venir finalement nous cueillir à la gare pour en repartir aussitôt ! Durant tout ce temps, il n’a donc somnolé que quelques heures sur la banquette arrière de son véhicule de service… Voilà qui pimente un peu plus le jeu de roulette russe auquel je suis invité pour fêter cette veille de Noël vraiment atypique. Tiré de ma propre somnolence par l’instinct de conservation, j’aurais donc à deux ou trois reprises l’occasion de rattraper Ali par le col de sa chemise pour le redresser vivement; c’est qu’il a alors piqué du nez à la rencontre de son volant, rêvant sans doute déjà qu’il conduit un engin surpuissant capable de survoler d’un seul trait les files d’escargomobiles qui ralentissent son parcours de héros de la route …

L’initiation à la conduite ‘kamikaze’ est un volet parmi d’autres de l’intronisation aux logiques orientales. Au début de la semaine, j’avais déjà eu un léger avant-goût du style de conduite aléatoire des taxis stambouliotes, basé comme on le sait sur une science aigüe de la stochastique; en d’autres termes fondé sur un pari constant en vertu duquel  le hasard est généralement bienveillant, sauf une part inévitable d’accidents de parcours que la fatalité distribue à son gré… À cette période, à Istanbul, comme dans toutes les grandes villes encombrées du Moyen-Orient, la seule règle de priorité qui vaille est dictée par la hardiesse de chaque chauffeur, un usage sans retenue du klaxon et la baraka. Malgré un jeu constant de roulette russe, nous parvînmes tous intacts à destination au terme de cette route infernale de Noël 1972 vers Suse; tout comme un proportion somme toute raisonnable de ceux que nous avions doublés ou croisés en chemin. Des mois plus tard, je profitai d’une expédition commune avec Ali où nous nous relayions au volant sur les pistes absolument désertes du centre du pays pour le sonder enfin: « … dans notre premier voyage depuis Téhran, pourquoi t’engageais-tu toujours dans des dépassements trompe-la-mort ? » – Réponse de l’intéressé « mais c’est dans les longs virages et vers les hauts de côtes que tous les autres ralentissent » .

 

—————————–  ( À SUIVRE ——– 20.  au carrefour des empires  ——– )  ——————————

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