Vaste comme trois fois la France, l’Iran contemporain est souvent comparé à une immense forteresse d’altitude dominant le cœur du Moyen Orient, et c’est bien l’impression qui s’impose en ce milieu de journée hivernale, lorsque la route nationale traversant le Louristan quitte finalement les montagnes pour plonger brusquement vers l’immensité horizontale des vallées du Tigre et de l’Euphrate. Derrière soi, on laisse les hauts reliefs pour une grande part désertiques et arides constituant la totalité, ou presque, du territoire iranien. En contraste total, le Khouzistan que nous atteignons enfin au terme de ce si long voyage est une vaste plaine alluviale dont les cultures à perte de vue sont irriguées par le fleuve Karoun, venu de la montagne et qui rejoint directement le Chatt-El-Arab, juste avant le Golfe. Ceci forme une province à la fois marginale et atypique de l’Iran qui pourrait apparaître encore aujourd’hui comme une entité naturellement indépendante du reste du pays. Une fois franchis les ultimes cols du Zagros, on descend en effet sans transition aucune vers cette vaste antichambre alluviale de la grande Mésopotamie qui s’étend dans toute sa platitude et à perte de vue vers l’Irak à l’ouest, et au sud vers le Koweit, puis au-delà l’Arabie.
À ce moment, on est à bien moins de deux heures de route de la frontière politique Iran-Irak, alors infranchissable à tout voyageur. Le court et très clair briefing d’avant-départ qui a accompagné le remise du dossier de mission au Quai d’Orsay me revient alors en mémoire: rejoindre la mission française à Suse pour y travailler et séjourner des mois durant n’est pas une partie de plaisir, et impose une conscience aiguë des spasmes culturels et géostratégiques qui agitent particulièrement cette région hyper-sensible. En effet, dès la traversée des montagnes, les chasseurs bombardiers américains de l’aviation du Shah nous ont survolés à intervalles réguliers pour une guerre encore non déclarée, mais alimentée par de constantes tensions frontalières entre les deux nations; et ils se relayeront constamment au-dessus de nos têtes dans les mois suivants. Saddam Hussein a d’ailleurs désigné la région où nous pénétrons comme son ‘Arabistan’, et ses agents infiltrés y soutiennent une agitation populaire constante, attisant les tendances autonomistes locales et servant la convoitise non dissimulée du Raïs pour la plus riche des provinces iraniennes, et de très loin…
Bien que je garde constamment à l’esprit le devoir de réserve que m’ont inculqué mes tuteurs de mission, la conversation s’échauffe un peu à l’intérieur de l’habitacle de la Land Rover. Pensant nous rassurer, Mohamad justifie qu’il faut bien protéger les champs pétrolifères iraniens de toute concupiscence, et montrer aussi à la population arabe peuplant le Khouzistan qui est le vrai maître du terrain. Sa virulence inhabituelle sur un tel sujet suggère que la légitimité Perse sur ce coin de Mésopotamie – si différent du reste de l’Iran – est non seulement loin d’être acquise aux yeux du voisin d’en face, mais aussi de la majorité silencieuse de la population locale ? Avec le regard du géographe et de l’historien, il faut bien admettre que la rupture paysagère que l’on vient juste de vivre au débouché des vallées du Zagros est brutale, et d’une évidence flagrante. Force est de se rappeler que l’on vient de traverser là une frontière naturelle majeure de l’Orient. C’est aussi une ligne de fracture culturelle essentielle, celle du face-à-face de deux civilisations en perpétuelle confrontation depuis des millénaires, mais qui ont aussi fondé conjointement son identité complexe. La spectaculaire barrière de la grande chaîne du Zagros d’où on dévale presque en un instant signale sans ambiguïté la ligne de front critique, l’éternelle interface entre peuples Aryens et Sémitiques[1].
Pour justifier mon statut de jeune chercheur arrogant, tout en ayant le souci de ne pas froisser un interlocuteur dont il faut tempérer l’autorité, j’argumente donc: dès la plus haute antiquité, venus de l’Indus et surgissant de ces montagnes, les premiers ont souvent déferlé vers les plaines opulentes regorgeant de nourritures et de richesses produites par les seconds. Plus tard, l’Imperium Perse, parachevé par Cyrus le Grand, a fini par soumettre tout le Proche-Orient, jusqu’à la Mer Égée et à l’Egypte, instaurant pour des siècles l’un des plus vastes empires de l’Histoire, et se heurtant finalement aux portes des Cités grecques. Au cœur du Khouzistan, Suse, vers laquelle nous allons, était alors la véritable capitale de cet immense empire qui dura mille ans. C’est Alexandre le Grand qui en fit plus tard la reconquête en chemin inverse, jusqu’aux rives de l’Indus; il brûla Persépolis, mais c’est à Suse qu’il se posa en pacificateur, pour y organiser les célèbres noces de ses dix mille meilleurs guerriers avec les femmes d’ici, dans l’intention d’une fusion génétique et culturelle entre Orient et Occident. Mille ans plus tard, l’islamisation des mêmes immenses territoires les soumit pour longtemps au Califat de Bagdad, créant rapidement un schisme entre sunnites et chi’ites qui alimente jusqu’à nos jours une perpétuelle guerre de religion. Pendant tous ces millénaires, en Occident, il ne se passe rien, ou presque… En atteignant cette région, on est donc bien au carrefour de toutes l’effervescence créative des civilisations antiques, de leur brassage constant, de leurs fusions et de leurs éternels conflits. À la simple traversée de ces paysages, cela s’impose si fortement à l’imagination qu’on ne peut y voyager idiot.
La conversation fait ainsi le suc des voyages. Nulle part ailleurs, on dispose du loisir nécessaire pour ‘aller au fond des choses’, face à de demi-inconnus de rencontre. Sur le trajet ferroviaire d’Istanbul à Téhéran, les échanges avec les routards en chemin vers Katmandou furent au fond assez futiles, purement ludiques, car biaisés par un jeu de rôles assez sectaire dans lequel une sorte de surenchère à l’utopie primait en réalité sur toute sincérité authentique. Ici au contraire, j’ai la nette impression de toucher enfin au réel de l’Orient, à sa totale complexité culturelle, à ses contradictions remontant à la nuit des Temps. Mohamad reste pantois face à la culture convaincante d’archéologue frais émoulu, mais déjà patenté que je lui assène. Lui rappelant avec l’aplomb de ma jeunesse que je professe à la Sorbonne, il admet n’y avoir étudié que deux années seulement; et je réalise que je ne suis pas le premier de mes pairs à lui opposer des évidences scientifiques, et irréfutables, qui déstabilisent évidemment son argumentaire idéologique et, partant, irrationnel. Dès ce jour-là, j’ai conquis auprès de lui l’estime et aussi la méfiance que mon apparence ne lui inspirait pas, a priori; il sait que je mérite sa vigilance accrue à la dangerosité idéologique potentielle que porte une nouvelle génération de chercheurs tout droit descendue des barricades de mai 1968 à Paris !
Il est assez rare qu’au cours d’une randonnée routière, l’entrée contrastée dans un nouvel espace naturel soit aussi suggestive de repères majeurs d’Histoire de l’Humanité; c’est précisément le cas ce jour-là, alors que nous surgissons du dernier défilé de vallées du Zagros pour atterrir en Mésopotamie, et rouler ensuite sans discontinuer, et presque en ligne droite, à la rencontre du fantôme fossilisé de la plus puissante capitale de l’Ancien Monde, Suse. La région de basses plaines que nous abordons n’est pas seulement une anomalie évidente dans la physionomie globale d’un Iran exclusivement constitué de montagnes et de hauts-plateaux. Sur près de deux mille kilomètres, depuis le Kurdistan au nord jusqu’au Golfe vers le sud, il n’y a aucun hasard géologique à ce que l’essentiel des considérables réserves d’hydrocarbures s’échelonnent précisément au long de cette faille du Zagros, à la fois naturelle et culturelle. Déjà, au passage de ses derniers chainons, on a pu entrevoir par éclipses régulières derricks et torchères surgissant par instants derrière l’écran des montagnes. Une fois dans la plaine, en roulant vers Ahwaz, et suivant à distance le cours du grand fleuve Karoun, ces signaux industriels se multiplient de loin en loin; ceci rend manifeste l’attention hautement stratégique que l’Iran moderne porte à cette partie ultra-marginale, mais économiquement vitale de son territoire politique, sinon vraiment naturel[2].