VERS L’ORIENT – 22. arrivée en Susiane

 

Au terme de leurs longs trajets, souvent jalonnés de dangers de toutes sortes, les voyageurs des millénaires passés qui atteignaient enfin la plaine de Susiane étaient forcément saisis d’une émotion particulière. Être enfin en vue de la principale capitale du monde civilisé d’alors, succédant aux mythiques Uruk, Ninive et Babylone, c’était atteindre l’Orient tout entier en son cœur même. Sans surprise, en cette veille de Noël de la fin du XXèmesiècle, cet imaginaire fonctionne encore parfaitement pour moi; l’exaltation qui me gagne alors n’est pas le simple soulagement de toucher au but de l’épuisante randonnée qu’on nous a imposée, mais le sentiment de vivre densément une expérience unique dans une vie. À cet instant précis, la chance unique qui m’a été proposée de partager les révélations  archéologiques souvent spectaculaires du grand site de Suse commence vraiment à prendre corps. Toutefois, appelé à exercer mes jeunes talents et une technologie de télédétection d’avant-garde, pour l’époque, sur les vestiges de l’immense palais de Darius le Grand, je ne peut même pas soupçonner ce que le destin me réserve dans les jours suivants: à peine à l’œuvre, être à l’origine d’une découverte hors normes que seuls des sites de l’envergure de Suse ne permettent que deux à trois fois par siècle !  [1]

Suse capitale millénaire de l’Empire Perse ? L’année précédant ce voyage, les fêtes somptuaires de Persépolis, simple siège symbolique du pouvoir Achéménide,  avaient attiré l’attention des médias du monde entier sur l’Iran. Les opinions publiques occidentales, et surtout leurs jeunes générations sous emprise marxiste-léniniste nourrissaient alors une vision plutôt hostile au Régime absolutiste et pro-américain gouvernant ce pays, dont la dynastie régnante s’autocélébrait avec faste, sous le prétexte approximatif de la fondation de l’Empire Perse quelques 2.500 ans auparavant. À cette occasion, le Shah, Reza Pahlavi, revendiquait dans ses discours sa légitimation d’héritier direct des empereurs Cyrus et Darius, et pour lui-même le titre de ‘Rois des rois’ qu’ils avaient reçu assez légitimement après avoir unifié et pacifié tous les territoires s’étendant de l’Indus à la Méditerranée; ce qui était bien loin de la confuse réalité géopolitique des années 1970 au Moyen-Orient… Elle était alors rabougrie à un territoire iranien sous tutelle de la CIA et à un jeu de dupes du Shah, pactisant en coulisses avec l’U.R.S.S. lors au faîte de sa glaciation post-stalinienne…

L’événement grandiose des fêtes de Persépolis – dont l’invité d’honneur était le Président du Soviet Suprême de l’URSS entouré de quelques faire-valoir du Gotha décadent d’Europe – n’associait en rien la population iranienne à son autoritaire souverain; il était programmé à l’usage principal de sa communication externe et s’est déroulé, pour l’essentiel, sur le site de ruines antiques perdu dans le désert du Fars, dans un camp retranché dit ‘du Drap d’Or’ sous très haute surveillance armée. Le peu de population rurale résidente dans un rayon de 50 km avait été déporté, et la campagne visible à distance depuis la route suivie par les invités venant de l’aéroport de Shiraz équipée de fausses  façades d’usines factices en provenance directe d’ateliers de décors français ! À des centaines de kilomètres de là, il est facile de comprendre que les iraniens ordinaires n’ont pas perçu grand’chose des effets collatéraux de cet événement. Néanmoins, selon Mohamad, trois mille cinq cent écoles, consacrées à  diffuser la Révolution Blanche, auraient été construites dans tout le pays. De même certaines infrastructures cruellement manquantes, tel l’aérodrome flambant neuf de Dezful que nous atteignons. De fait, ces créations ne sont pas non plus dépourvues arrières-pensées stratégiques: au pied des montagnes, à proximité de la zone frontalière de l’Irak, ces pistes ne sont certainement pas à usage civil prioritaire; pas plus d’ailleurs que l’autoroute aussi neuve qui relie brutalement l’aéroport à la vaste agglomération voisine d’Andimeshk, et qui, la traversant ensuite de part en part, a éventré sans la moindre fioriture les quartiers historiques de cette ville !

C’est une vision stupéfiante que cette saignée parfaitement rectiligne et horizontale sur des kilomètres qui a été opérée assez récemment – de toute évidence: juchées sur leurs collines des centaines de maisons anciennes, certaines même plutôt cossues, en sont restées carrément sectionnées au bulldozer par le milieu , comme les collines qui les portent; et les habitants continuent à en occuper les pièces épargnées, en équilibre et à ciel ouvert sur le précipice de la nouvelle voie impériale! Un baron Haussmann iranien est passé par là et a tranché dans le vif: ces quartiers traditionnels auparavant inextricables, et sans doute sujets à émeutes récurrentes n’ont qu’à bien se tenir désormais. D’ailleurs, pour bien parapher cette opération d’urbanisme chirurgical sans nuances, chaque entrée de la ville sur cet axe impérial est ornée d’un arc monumental portant la couronne et un slogan à la gloire de la Perse éternelle; pour confirmation, en amont et en aval d’anciens chasseurs-bombardiers réformés ont été érigés sur des socles de béton en plein élan d’envol aux deux grands ronds-points qui verrouillent la ville. Vue la topographie naturelle du désert qui environne l’agglomération, on se dit naïvement qu’il aurait sans doute été plus judicieux, et moins traumatisant pour les résidents et leur patrimoine architectural remarquable, d’aménager un contournement périphérique. En termes d’infrastructures à moderniser, il y avait aussi certainement une plus grande priorité à améliorer le pitoyable réseau routier venu de la montagne. Mais c’est la vision bien naïve de celui qui, débarquant dans un pays sous dictature conjointe du Shah et de l’Oncle Sam a encore quelques mois de séjour devant lui pour se déciller…

A la sortie de Dezfoul, sur l’autre rive de la rivière, il reste à peine une trentaine de kilomètres à parcourir dans la plaine pour atteindre enfin notre but final. Les deux villes presque jumelles d’Andimeshk et Dezfoul deviendront bientôt pour moi une destination, ou un passage obligé d’excursions plus lointaines les jours de repos, lesquels se révèleront à l’usage bien moins nombreux que prévu. Revenu à maintes reprises à Dezfoul au cours du séjour, j’ai pu en apprécier les ressources authentiques et l’artisanat foisonnant de son vaste bazar labyrinthique. Le spectacle des centaines de tapis séchant sur les berges de la Dez après avoir été foulés et refoulés à merci est inoubliable: comme celui des mêmes tapis précieux accumulés à l’entrée des stations-service pour que les camions les culottent à l’envi de leur roulement incessant. Seul, ou en compagnie de collègues masculins, français ou iraniens, j’ai toujours trouvé au bazar un accueil distancié, mais sans la moindre tension; mais c’est là aussi qu’avec deux collègues de la mission, aristocrates iraniennes totalement occidentalisées, nous avons été suivis, puis houspillés de manière de plus en plus pressante par une nuée de gamins hurlant crescendo des insultes peu amènes. L’épisode s’acheva dans une fuite éperdue, sous une lapidation en règle chaudement encouragée par les adultes du quartier venus en renfort de leur progéniture…

Après cette violente expérience m’est revenue en mémoire la première et frappante impression visuelle de la première traversée d’Andimeshk au long de sa plaie autoroutière axiale encore toute fraiche. Cette agression contre une population à large majorité arabe et culturellement à fleur de peau contre le Régime réformateur a préfiguré pour moi ce qui deviendra manifeste, les mois suivants. Globalement, une hostilité latente du peuple de la rue, que j’ai perçue en de multiples occasions, envers les signes occidentaux de modernité; pour autant, je n’ai jamais été pris à partie lors des longues randonnées en minibus que j’effectuais volontairement seul, et hors des sentiers battus dans une bonne partie de l’Iran profond. La Susiane m’a servi très efficacement de sas d’apprentissage, parce que j’y travaillais sur un chantier dur et entouré au quotidien de dizaines de manœuvres de toutes origines ethniques, sédentaires et nomades. Clairement, il est donc ici hors de question de schématiser jusqu’à la caricature les réflexes organiques d’une population d’une telle diversité culturelle, et parfois même religieuse, bien qu’unie – sauf exceptions – autour d’un sentiment national [2]. Ces réflexes de fidélité à des traditions sensiblement différentes, mais toutes orientales par essence, sont celles d’êtres réfractaires à la modernité mentale qu’on voulait alors leur imposer du haut du Palais Impérial, et des couloirs de Lengley…

 

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[1]  (à paraître) …voir : 24. épilogue
[2] L’iran compte officiellement 102 ethnies différentes et 5 religions, sans compter les multiples dissidences sectaires. Jusqu’aux années 1960, la proportion de non-sédentaires dépassait environ un cinquième de la population totale. Depuis, l’inflexible répression du nomadisme par les régimes politiques successifs a considérablement réduit cette proportion.
[3] grand prophète de l’Ancien Testament et de la Bible Hébraïque, Daniel fut longtemps conseiller de Nabuchodonosor, roi de Babylone. Après la conquête de la Mésopotamie par Darius, il est associé à ce nouveau pouvoir. Son tombeau authentique est établi à Suse, capitale de l’Empire Perse, et reste aujourd’hui un haut-lieu de pèlerinage œcuménique pour tous les croyants du Moyen-Orient.

 

—————————-  ( À SUIVRE  ——-  23. Noël au château  ———-) ————————-

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