VERS L’ORIENT – 23. Noël au château

image: Syrie – le Krak des chevaliers au XIXème siècle

 

Une douzaine d’heures après notre départ dans l’aube hivernale de la gare de Téhéran, une nuit d’encre enveloppe déjà la plaine de ce grand sud. Ce soir c’est Noël, pour les gens de tradition chrétienne du moins, mais l’air extérieur est d’une grande douceur, annonciatrice d’un climat enfin plus  clément. À cette heure-là, c’est aussi sans doute le moment rituel de la prière musulmane, et la densité du trafic en a très nettement diminué; ce qui ne freine pas pour autant notre Ali dans son élan vers son objectif final. Soudain, il pointe d’ailleurs du doigt vers un cône blanc illuminé qui semble surgi de nulle part, à une distance semblant proche: « le tombeau du Prophète Daniel ! » s’exclame-t-il. Je sais alors que ce repère emblématique du village de Suse (Shush-e-Daniel en persan) marque la fin du parcours entamé un siècle auparavant semble-t-il sur une autre planète abritant Paris et sa Gare de l’Est, Venise et même Istanbul. Une fois parvenu à destination, et immergé durablement et sans filtres dans la réalité orientale, je ne ferai que vérifier ce qu’enseigne notre sens commun: ’la première impression est toujours la bonne’. Les flashes régulièrement reçus sur le trajet depuis le franchissement initiatique du Bosphore ont donc été autant d’implants décisifs qui germeront ensuite, sans jamais démentir vraiment les intuitions premières qui m’ont éveillé aux méandres et subtilités de l’Orient. Tout compte fait, voilà la confirmation irréfutable de ce qu’est vraiment le voyage par essence: un déplacement vers un ailleurs, assez lentement pour engranger les messages subliminaux qui écloront simplement après l’arrivée. La destination apparaît donc presque accessoire, tant elle sert avant tout à digérer et approfondir ces messages dont la substance nous a déjà subrepticement pénétré en chemin.

Toujours assis face au pare-brise à côté d’Ali pour les derniers kilomètres, je partage son euphorie – bien compréhensible – de toucher au but et ‘d’arriver à la maison’, en quelque sorte. Mon sentiment personnel est paradoxal: j’ai en moi-même presque plus la sensation de ‘rentrer’ que d’atteindre une nouvelle destination inconnue ! Décidément, il me faudra un jour éclaircir cette question du non-enracinement, fondatrice de mes très précoces errances et de mon perpétuel nomadisme. Peu après, installé dans mes nouveaux quartiers de travail et de résidence à Suse, j’y trouverai en un rien de temps repères et routines familières, comme si ceux d’avant n’existaient déjà pratiquement plus. Au retour en France, j’éprouverai d’ailleurs une telle difficulté de réadaptation que je  quitterait pratiquement Paris, et pour de très longues années.

Pour le moment, l’héroïque Land Rover pénètre au ralenti dans la pénombre de l’unique rue du modeste village de Suse et tourne à gauche, juste avant le Tombeau de Daniel, seul illuminé. Finalement, il gravit à la lueur crue de ses phares blancs les dernières rampes du colossal château de Suse, qu’on devine dominant toute la plaine piquetée des lueurs faiblardes de quelques habitations rurales. Passant sous la massive poterne fortifiée d’entrée, on débouche enfin dans la première cour intérieure pour s’y immobiliser au milieu d’une petite foule de nafars, les serviteurs attitrés du maître des lieux. Ils s’emploient à décharger promptement pendant qu’on emprunte les escaliers menant à la vaste cour d’honneur; là, un comité d’accueil d’une vingtaine de personnes en tenue de soirée nous salue formellement, mais n’attend d’évidence que le précieux champagne venu du nord soit débarqué de la Land, puis reposé et rafraîchi a minima. Comme ils nous le souhaitent pour nous-mêmes, très accessoirement.

L’accueil du patron est bref et plutôt abrupt, selon une réputation d’autorité distante et très perverse qu’il se délecte d’auto-entretenir. Autour de lui – mais à distance respectable – loin de toute velléité festive, l’ambiance générale est compassée, bien que la moyenne d’âge des chercheurs, techniciens et administratifs présents soit inférieure à trente ans, à quelques exceptions près. C’est un avant-goût de ce qui m’attend dans les semaines et mois qui viennent où je me plierai à la discipline de fer de ce château d’un luxe tout apparent, qui est en fait dirigé comme un monastère de moines guerriers au service exclusif et désincarné de la science archéologique. C’est le prix à payer pour vivre et travailler à l’épicentre du monde ancien, dans l’œil du cyclone oriental d’hier et d’aujourd’hui en quelque sorte.

Bienvenue dans l’ancienne capitale mondiale du Roi des Rois, et joyeux Noël au château !

Après un réveillon guindé et d’une sobriété surprenante pour des gens plutôt sevrés de toute saine distraction, la journée de Noël a été livrée à l’oisiveté de tous, personnel de service excepté. Dans la matinée de ce jour férié, ceux qui se glissent subrepticement vers leurs salles de travail respectives le font assez lentement tout de même pour se laisser repérer; ainsi, les espions du grand patron, observateurs zélés qui se coulent tels des ombres au long des coursives du château, pourront actualiser son classement des collaborateurs les plus méritants… Pour ma part, n’ayant pas encore matière à manifester de zèle, je paresse sans vergogne jusqu’à l’heure du déjeuner; informel en ce jour férié, et en horaire exceptionnellement élastique, il est servi sous forme d’un buffet froid d’un raffinement adapté aux circonstances.

Dès la matinée, je me suis lancé dans l’exploration de fond en comble du château, découvrant à quel point ce vaste et complexe monument est une réplique récente, mais assez fidèle du célèbre Krak des chevaliers bâti en Syrie au XIIèmesiècle par les Croisés [1]. Au déjeuner, notre patron, approché par hasard devant le buffet, m’a fermement incité à ne jamais sortir non accompagné de la forteresse et nanti de quelques autres injonctions disciplinaires; il m’a ensuite gratifié d’une brève introduction à l’histoire hors normes de ces lieux surréalistes. Suse est en effet le seul chantier archéologique semi-permanent au monde qui dispose d’une telle infrastructure logistique, qui parait à la fois mégalomane et totalement surdimensionnée pour l’usage de l’archéologue qui l’a créée et dirigeait seul les fouilles saisonnières il y a soixante-dix ans ! C’est que – pour se prémunir des incessants raids de bandits qui écumaient le Khouzistan à l’époque – Jacques de Morgan avait dû recruter une garnison de quarante cavaliers bédouins pour sa protection personnelle et celle des trésors qu’il pourrait mettre au jour… Le Krak puissamment fortifié qu’il fit édifier pour abriter hommes et chevaux, ainsi que les auxiliaires et la logistique annexe permet donc maintenant d’accueillir de copieuses équipes de chercheurs pour de longs mois et de nombreux spécialistes de passage dans des conditions de travail et de confort idéales…

On épargnera au lecteur le récit de la vie quotidienne au sein de cette prestigieuse mission scientifique internationale du siècle dernier. Sous la conduite de son dernier directeur atypique et visionnaire, elle ne perdura qu’une décennie, jusqu’à ce que les chars lourds et les troupes reprennent à leur manière les fouilles du site…  Mais en 1972 et 1973, ce quotidien n’avait rien d’ordinaire, loin de là: sous mes yeux ébahis, jamais le huis clos de personnalités aussi soumises à leurs passions les plus élevées, comme aux plus triviales n’atteignit un tel paroxysme… Mais trop d’acteurs et de témoins survivent encore, et il vaudrait mieux laisser à un talent digne d’Agatha Christie le soin d’une fiction campant les turpitudes et petits secrets de chacun des membres de cette aventure persane hors normes. Dans la réalité vécue, les figures de ce théâtre d’ombres ne se sont même pas vicieusement entretuées durant mon séjour; ce qui aurait pu donner à un Hercule Poirot l’opportunité d’activer ses petites cellules grises; toutefois, et à maintes reprises, on en était pas très éloigné…

————————–  ( À SUIVRE  ——-  24. épilogue  ———-) ——————————

 

[1]  Cette énorme construction fut principalement édifiée par Jacques de Morgan, responsable des fouilles à la fin du XIXèmesiècle, et sans souci des destructions archéologiques massives qu’elle occasionna en sous-œuvre. Implanté au point haut du Tell dit de l’Acropole, le château fut notamment édifié avec les millions de briques millénaires récupérées sur les vestiges du palais de Darius le Grand ! Certaines d’entre elles, provenant de niveaux encore plus anciens, portent des textes cunéiformes qui constituent une immense bibliothèque à ciel ouvert que l’on avait entrepris patiemment de récupérer dans les années 1970, jusqu’à l’interruption de la Révolution Islamique, puis de la guerre Iran-Irak dont le château et le site archéologique de Suse furent ravagés, comme bastion régional avancé.

 

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