image: Astre à l’agonie au large d’Ouessant © SR-2016
Dans l’isolement absolu d’un cottage perdu sur la lande, au nord de l’île des Hébrides écossaises que l’on nomme Jura, le cliquetis régulier d’une massive Underwood annonce depuis des mois qu’un chef-d’œuvre est ici en gestation. Décembre 1947 s’achève, et Eric Blair est bien en train d’enfanter sur cette antique machine à écrire le projet de son ultime roman, qu’il a provisoirement intitulé ‘’le dernier homme d’Europe’’; titre qu’il finira par simplifier en ‘’1984’’.
Au même instant, à l’écart d’un minuscule hameau du Pfälzerwald enfoui sous un épais manteau de neige qui cloître chacun chez soi, un couple de jeunes mariés anonymes engendre son premier rejeton. Tout-à-fait fortuitement, sa gestation, qui débute juste à temps avant le réveillon, progressera en parallèle à celle du manuscrit de ‘’1984’’; et la naissance d’Igor à l’automne suivant, dans une autre maison forestière, au cœur de la Picardie, coïncidera avec l’achèvement dans les brumes écossaises du chapitre final du testament littéraire d’Eric Blair, dit George Orwell pour son éditeur.
Le nouveau-né, qui a été baptisé Igor en clin d’œil à ses ancestrales racines polovtziennes, est bien sûr ignorant de la coïncidence qui présage funestement de son devenir. En effet, il voit le jour dans un univers dont nul ne peut alors imaginer qu’il s’achemine pourtant déjà vers un cauchemar absolu, inexorable avatar du délire prophétique d’un écrivain d’obédience communiste en phase terminale de tuberculose. Avec un tel passif, difficile d’attendre de lui une œuvre plus rose, comme savait en produire à logorrhée continue sa compatriote, Dame Cartland… Encore loin des sombres perspectives tracées par Orwell, l’enfant conçu en Palatinat prend pied au contraire dans un monde occidental tout juste libéré du spectre nazi et que le plan Marshall de la bienveillante Amérique préserve du totalitarisme stalinien, du moins matériellement. En dépit du dénuement absolu de parents prolétaires, son avenir s’annonce donc potentiellement radieux, avec les progrès foudroyants de la médecine de guerre et de l’industrie agroalimentaire; ultime attention de détail du progrès, on va même jusqu’à désinfecter régulièrement son berceau avec force DDT, pour écarter les nuisibles qui pourraient l’importuner ! …Que rêver de mieux dans le meilleur des mondes qui s’annonce ainsi pour lui, et pour tous ses semblables ?
_______________
Un siècle plus tard, Igor a fait fortune en vendant du rêve, comme on dit, et presque miraculeusement survécu à tous les bienfaits mondialisés d’un développement forcené sur le modèle imposé d’Outre-Atlantique: progrès technique aveugle, course obsessionnelle au profit, confort égoïste, consommation à outrance et loisirs à base de surdose de voyages inutiles et tous équivalents… Bien entendu, les effets pervers assez flagrants de ce modèle irresponsable et ravageur sur l’environnement et la santé humaine n’attendront pas le troisième millénaire pour se manifester pleinement; mais ils ne provoqueront en retour – bien trop tardivement d’ailleurs – que de pieuses contremesures de pure bonne conscience de la part des principaux coupables. Ceux-là mêmes qui, après avoir gaspillé sans mesure toutes les ressources, et tout en poursuivant sans mollir, se sont mis à faire la morale aux émergents qui entendaient les suivre modestement dans cette voie; ceux qui, en villégiature à l’Ile de Ré, sont dès lors allés acheter leur pain bio à bicyclette électrique, écologiquement neutre (?!) après l’avoir fait si longtemps à bord de leur tout-terrain de luxe à moteur diesel; et les mêmes qui abusaient encore sans compter de l’avion pour un oui ou pour un non, sous prétexte d’aller convaincre quelques primitifs attardés au soleil des vertus du développement durable; si possible au bord d’un lagon, dans un bungalow climatisé ‘’à cause des moustiques’’; des vacances responsables et inclusives, comme on disait alors… Et un bonus appréciable sur leur bilan carbone déjà explosif.
Étant parvenu à survivre, malgré tout, dans un milieu naturel devenu chaque jour plus délétère avec le concours égoïste de ses contemporains les plus nantis et hypocrites, Igor a eu aussi très tôt conscience d’autres dangers croissants; notamment ceux atteignant sa capacité d’initiative et d’autonomie sociale, que certains assimilaient encore comme composante essentielle de la ‘’démocratie’’, notion générique pourtant ambigüe s’il en fut. Dès le tournant du siècle, il prit conscience aigüe de la dégradation accélérée des libertés individuelles sous la pression sournoise, mais à peine déguisée finalement, de la course implacable au profit et au pouvoir de quelques uns. Sans avoir échappé complètement aux intoxications idéologiques du temps de sa jeunesse, dans une société sous perfusion marxiste-léniniste obsédante, Igor est malgré tout parvenu a recouvrer par la suite une bonne part de son libre arbitre intellectuel. Esprit brillant et rebelle à toute forme d’arbitraire, il a appris à filtrer finement toutes les formes de désinformation; et de même à exercer sa vigilance constante à l’égard du soi-disant ‘’miracle technologique’’ érigé au dernier tiers du XXème siècle en véritable religion collective; pression totalitaire qui a suffi à réveiller à temps la vigilance d’Igor, au départ plutôt benoîtement prosélyte pour tout ce qui venait de la contre-culture californienne, fut-elle technique ou non. Mais il déchanta bien vite, notamment à l’égard de dispositifs et contenus numériques trop envahissants pour être honnêtes et trop gratuits pour ne pas être au profit exclusif de leurs maîtres new age, et pourtant sans foi ni loi…
Ayant finalement recouvré son intégrité intellectuelle, Igor n’a pas pu se soustraire par contre à la décrue physiologique qui guette tous les vivipares de base: son corps s’est donc normalement dégradé au fil du temps; autrement dit, il a vieilli à tel point que, pour un homme de sa génération, et depuis un bon moment, il ne devrait même plus être normalement de ce monde. En réalité, c’est le secret qu’il a jalousement dissimulé à tous jusqu’ici qui lui a évité le cimetière; et, bien entendu, sa puissance financière, qui lui a offert ce qui reste interdit au commun des mortels… Le présent été 2048 s’achève donc sans qu’il ait encore livré à quiconque la véritable clef de cette survie surprenante, au-delà de tout pronostic; ni révéler comment il est devenu – de son plein gré – bien plus qu’un vulgaire mutant ‘’augmenté’’, sorte d’humain optimisé pour lequel certains privilégiés font appel à la physio-ingénierie contemporaine de pointe. Mais la recette secrète de jouvence d’Igor est encore bien moins banale; voilà pourquoi il l’a si bien verrouillée jusqu’ici. Maintenant, en atteignant son âge à trois chiffres, le temps lui semble symboliquement venu d’assumer publiquement son identité occulte de véritable machine pensante, de dévoiler à tous le cyborg quasi intégral qu’il a commencé à substituer en catimini, module après module, à son corps mortel depuis près de vingt ans déjà. Et auquel il envisage même d’apporter une touche finale inédite et quasi faustienne qui fera de lui un authentique pionnier.
Après tout, par les temps qui courent, son entourage, tout comme ses actionnaires sont désormais mûrs pour accepter n’importe quelle annonce, aussi perturbante soit-elle. Pour les habitants en sursis de la planète, il y a bien pire à chaque instant, ou presque. Ainsi, les dizaines de milliers de disparus de la semaine écoulée, victimes des cyclones et tsunamis monstres qui viennent de dévaster intégralement plusieurs métropoles et les territoires de la façade atlantique, et ont même labouré en profondeur l’Aquitaine et tout le Val de Loire; fort heureusement, ces cataclysmes désormais récurrents, qui ne feront même plus l’actualité d’ici quelques jours, vont s’espacer avec la fin de la saison tropicale, qui ne dure tout de même que la moitié de l’année en Europe.
Quant à la mortalité bien plus routinière encore des flots de réfugiés climatiques africains fuyant par millions vers le nord, c’est une fatalité désormais admise par la majorité d’ici qui vient d’ailleurs de plébisciter et reconduire pour la troisième fois au pouvoir la démocrature paneuropéenne, toujours aussi radicale sur le sujet. En conséquence, et avec l’assentiment quasi général – selon les sondages officiels – les escadrilles de drones de sous-traitants ubérisés vont donc pouvoir disperser des barrages de puissants gaz incapacitants avant que le flot des migrants n’atteigne les rives de la Méditerranée; non sans dégâts collatéraux ; mais – selon l’euphémisme des communiqués officiels – c’est le seul moyen de ‘’maintenir la barre mensuelle des pertes à un seuil acceptable de régulation des flux migratoires’’ (sic). Les algorithmes qui produisent désormais à flot continu les contenus de nos média mainstream attesteront que, par rapport aux quatre milliards d’Africains qui s’annoncent à moyen terme, l’effort paneuropéen d’endiguement reste en effet adapté, et décemment proportionné …
D’ailleurs, depuis des lustres, l’opinion publique a été mithridatisée, puis privée de ses ultimes réflexes critiques. Grâce à la perfusion continue de la surenchère de nouvelles terrorisantes répandue par des lanceurs d’alerte plus ou moins crédibles, et démultipliée à l’infini par les réseaux sociaux, une ‘’culture de guerre’’ s’est instaurée dans les esprits; elle légitime sans peine le recours à des mesures drastiques contre les effets induits du cataclysme écologique; ce qui est cyniquement plus payant que d’avoir agi en temps utile contre ses causes… Désormais, le consortium global qui contrôle, sauf aux marges, l’intégralité des sources d’information et des outils d’évaluation des réseaux sociaux veille a cet acquis, nourri par ses puissants algorithmes; ceux qui sont spécialement dédiés aux tâches rédactionnelles sont idéalement calibrés pour n’inquiéter personne avec les pires annonces; leur intelligence cybernétique remplace donc avantageusement depuis peu la communauté résiduelle des journalistes humains dont la sensiblerie gauchisante et les compromissions d’entre-soi avaient fini par exaspérer tout le monde, à commencer par le Consortium et ses partenaires.
En complément, la politique de distribution gracieuse par ce Consortium de son implant digital maison assure à tous les usagers de ses réseaux un flux continu, gratuit et lénifiant de nouvelles futiles ou tragiques aussitôt oubliées. L’imperium médiatique a ainsi cristallisé sur un tel degré général d’individualisme et d’indifférence qu’il devient pratiquement impossible à qui que ce soit de s’inquiéter de ‘’l’effet papillon’’ qui le guette pourtant à tout moment. On voit donc déambuler les passants, chacun dans sa bulle étanche, regard vide et sourire béat, seulement attentif aux signaux ultra-personnalisés que diffuse leur implant rétino-cochléaire. Grâce au dispositif anti-collision intégré au système, chacun peut être pleinement à l’affut en continu des anecdotes insignifiantes et volatiles dont les réseaux saturent leur temps de cerveau disponible, où ce qu’il en reste. Plus besoin de réagir ou d’échanger avec d’autres: l’algorithme vous analyse simultanément, et même par anticipation, et il formate pour chacun en temps réel les messages expédiés sans délai à votre réseau relationnel. Après tout, rien de vraiment neuf en soi, puisque ce comportement de masse avait envahi tout l’espace public il y a plus de trente ans déjà…
Pour sa part, Igor a habilement joué de ses capacités innées de non-conformisme face à la masse des aliénés qu’il côtoie au quotidien; parmi eux, même ses plus proches ont donc cessé de s’étonner de le voir déconnecté pendant des journées entières des prothèses nomades sans lesquelles aucune vie normale ne semble possible. Quand la greffe multimedia universelle s’est imposée, elle fut bien sûr adoptée de plein gré – mais pas en pleine conscience – par le troupeau de ses contemporains, mais Igor a pu s’y soustraire sans que cela surprenne non plus; il a ainsi gardé la main sur quelques sources critiques et indépendantes d’information »à la carte » où il puise de temps à autre, et le contact direct avec quelques vrais journalistes survivants, évidemment clandestins et dissidents. Le seul moyen désormais de préserver un minimum de lucidité, et de rester responsable de ses pensées et de ses actes.
En habitué de longue date des hautes sphères politiques et de l’économie, Igor n’a jamais été dupe non plus des futilités de la communication évènementielle et corporate; il sait seulement en quoi la perfusion constante de ses flux manipulateurs pour entretenir l’illusion du pouvoir des institutions ou des firmes et de leurs dirigeants reste incontournable. Et il reste toujours aussi attentif à ne pas négliger les principes fondant la théorie du chaos: ‘’comment un battement d’aile de papillon en forêt brésilienne peut provoquer la formation d’une tornade au Texas…’’. Pour des raisons qu’il ne cherche pas à justifier, Igor a toujours fui les plaisirs factices de la notoriété et tenu en piètre estime ceux de ses contemporains dont l’énergie est constamment concentrée sur leur désir de plaire au plus grand nombre. Pour ce qui est de l’autopromotion, il y a trente ans déjà, il s’était donc facilement reconnu chez un autre atypique dans son genre, Nicholas N.Taleb qui lui disait, dans une convergence de vue absolue entre eux « La seule vraie définition du succès est de ne pas avoir honte de soi-même » et aussi « la vraie réussite, c’est de ne rien avoir à prouver à personne« . Cela lui revient opportunément, alors qu’il doit se préparer à affronter un exercice imposé de communication dont la vedette sera …lui-même.
Toujours majoritaire dans le capital de la multinationale qui a fondé son immense fortune, il sait parfaitement que la moindre annonce le concernant – même à titre strictement privé – rejaillira infailliblement sur le cours de l’action, et impactera donc les profits de l’entreprise, à commencer par les siens. Aujourd’hui, même si l’enjeu pourrait sembler anecdotique, il ne dédaigne pas pour autant une perspective proche dont le défi l’excite: à l’occasion de son anniversaire au millésime symbolique, il compte en effet faire bientôt une révélation fracassante pour tous ceux – et ils sont nombreux – qui se passionnent pour la vie privée des stars et personnalités en vue, comme c’est son cas. Or, comme devrait dire la chanson: ‘’on a pas tous les jours cent ans’’ ! C’est l’occasion rêvée pour déclencher le buzz qui pourrait détourner, pour quarante-huit heures au moins, l’attention du public des routines quotidiennes et déprimantes de l’imparable Armageddon du genre humain qui poursuit son petit bonhomme de chemin…
© Serge RENIMEL – 20 août 2018