DYSTOPIA 2048 – 2/4

image: Astre à l’agonie au large d’Ouessant  © SR-2016

 

Par souci de loyauté vis-à-vis de ses proches, Igor a feint de jouer le jeu de l’ignorance pour l’anniversaire ‘’surprise’’ que son entourage lui prépare pour son centenaire. En effet, sa garde rapprochée – avec la discré­tion d’une bande de scaphandriers papotant dans un salon de thé – lui concocte cet évé­nement depuis des semaines, et pour la fin du mois prochain. En réalité, c’est lui-même qui en a instillé subrepticement la perspective, et depuis assez longtemps pour que chaque subalterne zélé s’en croie désormais l’initiateur. Ce qu’il a habillement laissé perfuser, c’est l’idée d’une fête un peu archaïque, tonique et débridée comme il en existait encore dans sa première jeunesse attardée, avant la fin du siècle dernier; et comme il sera le héros agréa­blement surpris de cette imprévisible fiesta, il aura toute licence d’en profiter sans retenue.

Igor, jeune centenaire en pleine forme se lâchant sans retenue aucune pour la nouba de son siècle ? Une aussi banale annonce suffirait-elle vraiment à éberluer les foules ? Proba­blement pas. Certes, après ses absences prolongées d’année en année pour de mysté­rieuses escapades spatiales ou marines, et à l’étonnement général, il affiche depuis un bon moment une tonicité physique et mentale qu’on aurait pu croire perdue à tout jamais pour lui au début du millénaire, lorsque les premières atteintes de l’âge ont mis un frein à ses excès et débauches d’adulescent attardé. Sur le plan corporel, ne s’étant jamais vraiment astreint à l’hygiène de vie idéale d’un athlète préparant les olympiades, il avait rencontré de plus en plus de difficultés pour digérer le cap de la soixantaine bien tassée et ses suites moroses. Même en maintenant encore un moment une vie active plutôt intense, cadencée par ses tours du monde à répé­tition; et même en prolongeant par intervalles sa vie festive plutôt déraisonnable des vertes années, il savait bien qu’il n’échapperait pas sous peu à la casse, peut-être même à un terme plus rapproché que c’était souhaitable…

Vers la fin de cette décennie fatale des trois-quarts de siècle qui le menait droit au seuil de ce qu’on désignait encore comme ‘’le troisième âge’’, il lui était devenu un peu plus pénible d’assumer chaque mois plusieurs tournées d’inspection ou conseils d’administration pour les différentes filiales de Buenos-Aires, Chongqing et même Reykjavik, pourtant plus accessible depuis sa résidence helvétique. La télé­conférence n’avait pas la solennité suffi­sante, et la communication corporate exi­geait qu’il paya régulièrement de sa personne par une présence physique, comme cela s’impose à ceux parvenus au sommet du pouvoir. De retour en Europe entre deux déplacements, il avait dû aussi renoncer à bien des détentes et plaisirs; ainsi à tenir plus de deux nuits d’affilée en feria au même rythme effréné qu’autrefois, à l’époque où il débarquait à la Pente­côte à l’hôtel Imperator de Nîmes, en force avec toute la ‘’gauche caviar’’ parisienne aux nez poudrés… Quant aux stimulations incessantes que le perpétuel renouvellement de beautés de passage proposait encore à son irrépressible concupiscence, nonobstant le spectre hideux et putatif de la défaillance honteuse, le sagace Desproges-à-l’irréprochable-syntaxe en aurait sans doute projeté – à son plus vif regret – le même pronostic d’échec potentiel que lui…

Voici près de cinquante ans, Igor avait porté un intérêt d’abord distrait aux tentatives pionnières du transhumanisme. Ne se sentant alors nullement concerné ni tenté par un hypothétique rajeunissement, il était encore, comme tous ceux de sa génération du Babyboom, sous l’emprise fantasmatique d’une assurance d’éternelle adulescence: à ce moment-là, toujours dans l’incapacité d’assumer son âge biologique véritable, il se vivait donc encore comme un ultra-juvénile, un copain sympa et branché pour ses propres reje­tons, même la cinquantaine venant… La fiction émergente de ‘’l’Homme augmenté’’ lui paraissait donc une aimable curiosité prospective comme une autre. D’ailleurs ce domaine aux frontières de la science-fiction restait encore confidentiel à l’époque, les  »Nouvelles Technologies de l’Information et de la Commu­nication » monopolisant tout le devant de la scène politique et médiatique jusqu’à l’obsession. Même si, dans la candeur ambiante, les zélateurs de l’informatique radieuse n’avait encore établi que des rapports distanciés avec la fable orwellienne ’1984’’, la jugeant encore comme une dystopie des plus impro­bables; pas plus qu’ils ne croyaient vraiment possible la venue d’une société comme l’imaginait alors Terry Gilliam dans le tragiquement hyperréaliste  »Brazil »; et même si la plupart – Steve Jobs mis à part – ne voyaient dans la montre-visio­phone de Sean Connery dans le dernier James Bond qu’un ludique gadget sans le moindre avenir…

Par conséquent, à l’époque où le premier film de la série des Robocop n’attirait que mépris condescendant et quolibets de l’intelligensia respectable des élites occidentales, le transhumanisme n’était encore pour Igor qu’un sujet de spéculations improbables. Juste à la veille de sa quarantaine, il ne se sentait donc absolument ni concerné, ni éligible à cette forme d’utopie dont seule la portée eschatologique pouvait exciter sa curiosité pour un futur plus qu’incertain. En effet, pour lui, la prospective fictionnelle de l’éternelle jeunesse et de l’invulnérabilité aux agressions du milieu avait ceci de passionnant qu’elle transgressait l’ultime frontière métaphysique de l’Humanité: la mort, issue peu séduisante et usuellement précé­dée – de surcroît – d’une inéluctable et douloureuse déchéance physique. D’ailleurs, à vingt ans d’un nouveau millénaire, qui semblait encore bien lointain à tous, la doxa transhumaniste la plus crédible visait en priorité  et plus modestement à seulement différer cette échéance fatale, et accessoire­ment à en rendre les préliminaires les moins désagréa­bles possible. Dans cette logique, chacun était plutôt appelé à envisager le scénario d’avenir présenté comme le plus plausible pour les terriens, et qui suivrait probablement le synopsis suivant: dans une première étape,  »devenir tous japonais », ou crétois en quelque sorte, soit survivre en proportions croissantes jusqu’à 120 ans, dans une forme physiologi­que acceptable; ensuite, et à un terme bien plus lointain, chirurgie et chimie d’avant-garde à l’appui, prolonger biologiquement l’espérance de vie, pourquoi pas jusqu’à deux fois plus longtemps, vu le temps qu’il faudrait consacrer dans un futur encore improjetable aux allers-retours pour goûter des vacances régulières sur la planète Mars… Ces perspectives radieuses d’un âge d’or et même de platine, voire de diamant pour tous les ex-vieux poten­tiels, supposaient, bien sûr, que notre propre planète tolère encore pour un moment la présence humaine à sa surface. Et même que l’homme parvienne, dans la grande sagesse et l’altruisme spontané propres à son espèce, à modifier radicalement ses comportements dévastateurs à l’égard de son milieu vital, en espérant léguer aux générations montantes une planète un peu régénérée…

Jusqu’à la fin du XXèmesiècle, rien n’autorisait à imaginer que la courbe ascendante des progrès techniques du transhumanisme allait croiser bien plus tôt que prévu celles – dramatiquement exponentielles – du dérèglement climatique et de l’épuisement accéléré des ressources vitales de la Terre. Seuls les citoyens du monde les plus lucides et les moins désinformés virent poindre le véritable scénario plausible, celui de l’extinction certaine de l’espèce sapiensqui se lisait à la croisée de ces courbes; même bricolée par la médecine et la science pour permettre à quelques privilégiés de vieillir plus, et de mieux résister en milieu hostile, cette espèce avait désormais peu de chances de durer bien longtemps; bien moins en tous cas que les arachnides: les seuls êtres survivants ressurgis en pleine forme des sables coralliens d’un atoll français du Pacifique, quelques semaines seulement après les explosions aériennes expérimentant la bombe H…

En somme, tant d’efforts soutenus par les servants zélés de l’ingénierie transhumaniste pour perpétuer des générations de vieillards juvéniles risquaient bien de rester vains, puisque les vagues successives de l’apocalypse écologique prédite auraient finalement raison de tous sans discrimination, sans doute plus tôt que prévu ! Un pari de plus de l’arrogance humaine, aussi dérisoire qu’insoutenable ! Suivant le réflexe imbécile d’aveuglement que l’on impute à l’autruche, malgré l’évidence des menaces croissantes la plupart des contemporains s’est longtemps refusée à envisager le pire. Ainsi, il a fallu un demi-siècle de trop pour que les cris des Cassandre de l’écologie militante – hurluberlus  longtemps réputés subversifs et décroissants – finissent par déstabiliser la grosse majorité des incrédules, inconditionnels du développement à tous crins. Pour autant, le gong final des ralliements tardifs sonna trop tard pour enrayer l’apocalypse que les marionnettes  populistes placés aux manettes de pouvoir par les lobbies financiers et industriels avaient irréversiblement consacrée.

© Serge RENIMEL – 20 août 2018

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