image: Astre à l’agonie au large d’Ouessant © SR-2016
Voici largement plus d’un demi-siècle, les gouvernants des 154 pays réunis pour la première fois pour un spectaculaire ‘’sommet de la Terre’’ à Rio de Janeiro y avaient déclaré, la main sur le cœur, leur ferme engagement d’enrayer la dévastation écologique de notre vieille planète, déjà très largement consommée. Orchestrée par les quelques puissances qui en étaient à elles seules principalement responsables, cette pantalonnade médiatique n’abusa que ceux qui auraient voulu voir autrefois, dans les accords de Munich en 1938, l’assurance d’une Paix définitive entre les peuples… Munich 1938, Rio 1992, la même arnaque mortifère vis-à-vis de l’opinion mondiale; comme si les dizaines de sommets et de conférences internationales et les centaines de colloques de haute tenue défendant avec conviction la préservation de notre planète pouvaient donner le change. Le cynisme des participants à ces palabres hypocrites et stériles, qui n’ont pas apporté le moindre début de solution concrète, se mesure à leur cumul d’empreinte carbone. Au terme de ces décennies perdues et des millions de tonnes de CO2 dilapidées, le résultat des vœux pieux et de l’inaction politique généralisée est accablant.
Dorénavant submergée sans appel par le dérèglement de leur milieu vital et l’anéantissement programmé du biotope, la majorité des terriens est directement confrontée à l’évidence d’océans et de continents morts, de pollution asphyxiante, de rayonnements cosmiques dépassant les seuils tolérables, de canicules ravageuses et tempêtes hors normes, de raréfaction critique des ressources vitales et alimentaires… Ceux qui ont survécu jusqu’ici aux cataclysmes régionaux successifs, à la soif et à la faim, à l’air vicié ou brûlant, ne peuvent que se résigner à l’irréversible spirale infernale qu’il aurait fallu décider d’enrayer à temps. Et constater que l’inféodation totale des gouvernants à des lobbies planétaires mus par leur seule rapacité – et leur connivence corruptrice avec eux – n’est, au final, que le fruit de leur propre inertie civique.
Depuis l’orée du 21èmesiècle, la convergence des progrès fulgurants de la recherche sur le cerveau humain a finalement permis de décrypter les mécanismes pervers par lesquels notre espèce allait imparablement vers sa perte, à très court terme dorénavant. L’imagerie cérébrale en temps réel et le génie génétique ont cruellement mis en évidence le rôle prépondérant du striatum– notre cerveau reptilien – dans la libération ad libidum de dopamine – l’hormone qui stimule le principe de plaisir et ‘’récompense’’, en quelque sorte, les comportements de survie à court terme au détriment d’anticipations responsables du futur plus éloigné… Le court terme, c’est la consommation a satiété, la goinfrerie immédiate de pouvoir, de profit, de domination sexuelle qu’imposent les ‘’gènes gloutons’’ avides de postérité, et aveugles à un avenir réaliste et raisonné. Ce qui nous condamne à l’extinction par bêtise, ou plutôt par nos priorités cérébrales à la bestialité, c’est l’irrésistible pulsion d’angoisse du prédateur qui anticipe les pénuries futures et le pousse à se goinfrer sans retenue des sources d’énergie et à féconder sans retenue les matrices reproductrices passant à sa portée. Dans la physiologie du cerveau des vivipares dominants, et donc des humains, le cortex, qui enrobe le striatum profond, est censé en réguler les désirs primaires; mais comme le striatum commande la gratification instantanée et occulte les enjeux lointains, on comprend mieux pourquoi l’alchimie cérébrale des humains gère de manière aussi irresponsable leur conscience écologique projective du futur. Voilà bien de quoi revivifier a posteriori les spectres malthusiens et eugénistes des siècles passés en les confortant dans leurs pires prescriptions démographiques…
Une issue inéluctable pourrait donc menacer ceux de notre espèce qui n’auront pas accès à des palliatifs devenus hors de prix, même pour s’assurer une base très élémentaire de survie. Faute de recours transhumanistes sophistiqués – économiquement accessibles aux seuls privilégiés – la plus grande masse de population survivante sera graduellement sacrifiée au bilan catastrophique de l’Anthropocène, en moins de quelques générations désormais. D’ici un siècle, guère plus, ces générations, bien que plus coriaces face aux cataclysmes à répétition, disparaitront aussi, avant même l’échéance normale du cycle des espèces moins vulnérables. Tous les représentants du genre homo, jeunes et vieux, citoyens ordinaires et périssables, sans distinction sauf économique; bref, tous ceux qui n’auront pu s’approvisionner à discrétion, ni bénéficier à temps du reconditionnement corporel haut de gamme que l’on trouve exclusivement auprès de laboratoires spécialisés; une élite sera donc désormais seule acclimatée aux conditions hostiles de la vie sur la planète Terre; sous réserve qu’elles ne s’aggravent pas plus vite que prévu, ou qu’un »cygne noir » ne vienne mettre en ultime équité un terme prématuré, et plus équitablement moral, à ce cycle final de l’humanité. En quelque sorte, ce serait escompter la théorie du météore géant comme instrument eschatologique de toute justice sociale !
Mais – en toute injustice probable – l’ère des hyper-vieux bioniques et mutants est donc grande ouverte à ceux qui n’auront pas le souci trivial de devoir aliéner un capital conséquent pour obtenir leur reconditionnement physiologique; et qui, par la suite, auront seuls les moyens d’assumer les mises à niveau récurrentes garantissant une adaptation constante aux dégradations galopantes du milieu. À terme, une fois les dernières vagues d’humains insolvables compostés dans la biomasse, les bienheureux survivants pourront oublier le souci des anciennes tensions sociales avec les pauvres et les serviles de l’ancien temps; et lever les protections de plus en plus étanches dont il leur avait fallu s’entourer pour se prémunir des plus violents; mais aussi renoncer aux lassants compromis démagogues qui furent un temps déployés pour s’assurer de l’attachement durable des plus dociles et d’une paix sociale relative. Les aristocraties futures parviendront donc à se passer de petit peuple en chair et en os – toujours prompt à s’insoumettre – pour être bien mieux servis qu’avant par des algorithmes attentionnés et hautement intuitifs, incarnés dans des matériaux et des formes encore improbables il y a peu.
Justement, dans les années 2020, trente ans après avoir découvert avec la distance de son humour caustique les balbutiements du transhumanisme, Igor en était venu à prendre la question plus au sérieux, le concernant. Il avait alors tergiversé un bon moment avant d’écarter l’hypothèse basse de la bionique qui conduit simplement à ‘’l’homme augmenté’’. En un mot, c’était alors celle qui consistait à ménager au départ sa base physiologique d’origine en n’y apportant que les traitements d’optimisation, additifs technologiques ou chimiques strictement nécessaires à une performance physique et mentale améliorée de l’individu; son but initial était simplement d’optimiser sa durabilité standard, et son confort physiologique des « vieux jours ». Igor avait aussi tiré la leçon des dérives sectaires du mouvement »H+ », ainsi que des arnaques de charlatans trop nombreux qui avaient abusé de la fortune financière et de la crédulité de certaines stars planétaires, aboutissant même parfois à fin accidentelle prématurée. À cet égard, les séjours prolongés en caisson, les transfusions à répétition, bricolages d’organes ou échanges d’ADN en clinique spécialisée à Cuba ne le tentaient vraiment pas. Par contre, son addiction de jeunesse à la cybernétique et son passé de chercheur qualifié dans les domaines connexes portait naturellement Igor à accorder sa confiance aux ingénieurs, tels ces taïwanais astucieux et sans états d’âmes qu’il avait rencontré à une certaine époque, et aussitôt débauchés pour rejoindre son laboratoire stratégique, et jalousement tenu secret jusqu’à ce jour.
Fortune et pouvoir assurés, Igor a donc finalement opté pour l’hypothèse haute de son devenir personnel, l’option maximaliste de la bionique; à son sens, la voie la plus radicale, mais aussi pragmatique de sa survie dynamique durant le troisième millénaire. Sa soixantaine de printemps largement achevée, ayant pris la précaution de faire cryogéniser et archiver à chaque rendez-vous chirurgical les éléments remplacés de l’enveloppe corporelle léguée par ses parents, il progressa donc pas à pas vers sa transmutation intégrale. Sept années durant, par étapes camouflées sous prétexte de croisières spatiales assorties de quarantaines ou de longs voyages de ressourcement dans des paradis écologiques préservés, il a ainsi été progressivement transformé – sans qu’il y paraisse – en cyborg intégral, ou presque, sous les mains expertes de l’équipe ultra confidentielle d’ingénieurs qu’il avait constituée avec son ami Jack Huang; ce megamilliardaire, auteur en vue d’OPA monopolistiques sur les deux leaders mondiaux des gaz industriels avait fait sa fortune initiale en vendant de l’air respirable en microcapsules aux milliards de citadins asiatiques asphyxiés par la pollution urbaine, puis sur la planète entière; il avait ensuite diversifié ses activités en de multiples et fructueuses joint ventures avec le Groupe piloté par Igor, prenant notamment le contrôle en sous-main du développement de NeoDubaï, mégapole créée de toutes pièces au nord de l’Islande, et vouée à devenir le principal hub portuaire sur les nouvelles routes polaires vers l’Asie-Pacifique.
Dès l’origine de son processus de mutation corporelle, Igor n’eut qu’une petite coquetterie, compliquant un peu la tâche des ingénieurs: il exigea la préservation et le recyclage de son archaïque cervelle biologique dans la nouvelle enveloppe de haute technologie construite et patiemment assemblée sur mesure, et à son image de néo-jeune adulte mature. Ce ne fut pas sans mal: à un moment donné, il dû même prétexter un sérieux AVC accidentel, pour ne pas perdre la confiance de nombre d’amitiés anciennes et de relations professionnelles, navrées de le voir perdre en sensibilité et en mémoire, puis finalement en empathie sociale ce qu’il gagnait en contrepartie en tonicité physique et en acuité intellectuelle pure. Les périodes d’apprentissage et de rééducation qu’Igor s’imposa avant de parvenir à une reconnexion motrice satisfaisante, et de recouvrer toute sa plasticité cérébrale, furent donc particulièrement longues et délicates à gérer. Et même après reprise de la maîtrise intégrale de ses influx, il lui fallu plus de temps encore pour récupérer pleinement ses facultés spirituelles, affectives et oniriques. Mais aux approches des 87 ans, il parvint finalement en beauté au terme de ce cycle, donnant à tous le change parfait et indécelable du brillant et empathique esprit qu’il avait toujours été et surprenant chacun par une santé de titane et d’ytterbium dont personne ne pouvait soupçonner qu’elle n’avait absolument rien de métaphorique.
Aujourd’hui, il a voulu que la célébration de son centième anniversaire lui soit l’occasion d’un coming out solennel risquant d’époustoufler tout son monde, y compris ceux qui croient encore avoir été les intimes et initiés de cette personnalité atypique, et si secrète depuis toujours. Dans le show qu’il leur prépare en point d’orgue des réjouissances, Igor est bien décidé à ne pas ménager son auditoire; d’ailleurs, dans la communication du mitan de ce millénaire, la langue de bois et les jeux d’euphémismes sont devenus résiduels chez quelques personnalités archaïques seulement, quelques nostalgiques un peu pitoyables de l’expression politiquement correcte. En ces temps où le cynisme est devenu la vertu essentielle, l’héritage du puritanisme obsessionnel anglo-saxon a fini par s’auto-asphyxier dans le ridicule de ses propres contradictions; et le repli identitaire comme économique de son berceau américain d’origine a bien contribué à discréditer ce qui avait autrefois imposé l’idéologie WASP au reste du monde. Aujourd’hui l’Empire asiatique qui domine désormais sans partage le pouvoir mondial n’a que faire de ces visions stériles qui sont à des années-lumière de son propre héritage culturel. De plus, les sombres perspectives et l’état d’urgence vitale qui se confirment pour ce qui subsiste de l’espèce humaine commune incitent à s’épargner les euphémismes bien-pensants. Les invités d’Igor, ultimes privilégiés et survivants, croient tous avoir anticipé les vents mauvais de l’Histoire humaine; cela les a conditionnés à se prémunir des risques les plus immédiats sur une planète en sursis chaque jour plus précaire et préparés à tout entendre, du moins le supposent-ils…
Rien que le nombre à trois chiffres de son âge, qui aurait été autrefois qualifié de canonique, et la forme physique éblouissante qu’Igor affiche démontrent qu’il a été comme eux, et depuis un bail, du bon côté des laboratoires de pointe, comme des banques réservées à la clientèle des super-privilégiés ! Plus qu’une bonne leçon de réalisme, son adresse à ses invités se prépare à leur servir une démonstration de cynisme destinée aux âmes peu sensibles: en substance ‘’…pour anticiper largement la lointaine balise de vos 100 ans, la réussite précoce est impérative, entendons celle qui donne accès au pouvoir économique; quand bien même parait déjà sonner pour la plupart le glas définitif de notre maison Terre, je vais ce soir vous dévoiler comment j’ai conjuré cette fatalité, comment les heureux élus de la Fortune peuvent désormais accéder à la perpétuelle jouvence !’’.
© Serge RENIMEL – 22 août 2018