Un parcours d’artiste à redécouvrir
Voici que ressurgit d’emblée l’éternel défi d’éclairer sans parti pris, et aussi fidèlement que possible, les ressorts profonds d’un artiste et de son œuvre. D’emblée, toute tentative d’essai biographique fait aussi surgir cette interrogation récurrente: quel concours de circonstances a bien pu le pousser à vouer complètement son destin au pari hasardeux de la création d’images, l’activité humaine la plus futile en apparence, et pourtant toujours captivante pour la majorité de ses contemporains ?
Et aussi comment éclairer au mieux les liens entre le parcours de cet artiste-là et son œuvre ? D’entrée de jeu en effet, la posture sociale de Reni-Mel et sa production correspondent assez peu aux stéréotypes attendus dans ce registre plutôt romanesque de l’activité humaine. Pourtant, de son vivant, sa personnalité charismatique et sa peinture n’ont jamais laissé ses contemporains indifférents, loin de là; un demi-siècle ou presque après son retrait de la scène artistique, puis sa disparition dix ans plus tard, cette peinture s’impose d’ailleurs toujours aussi singulièrement au regard actuel. Les pages qui suivent vont donc tenter de faire revivre un personnage attachant et haut en couleurs et d’éclairer les raisons pertinentes pour lesquelles ses toiles ou ses dessins ont toujours accroché et retenu l’attention, jusqu’à aujourd’hui. Sa carrière débuta vraiment il y a juste un siècle; mais, de son vivant, hormis quelques critiques de presse de circonstance assez élogieuses, aucune étude de fond ne fut écrite ni diffusée sur ce peintre qui a pourtant fait constamment preuve d’un réel talent de communicateur sachant assurer sa promotion. Au regard de la place non négligeable à laquelle il avait su accéder pendant une certaine période sur la scène artistique française et nord-américaine, l’absence de postérité critique reste donc paradoxale.
D’emblée, Reni-Mel avait joué l’audace et parié sur l’air du Temps dans une société totalement imprégnée de la « culture de guerre ». Le jeune artiste, engagé au combat en première ligne est en effet d’une génération immergée dans l’ambiance sociétale née de la défaite française de 1870 et qui perdurera au-delà du terme du conflit franco-allemand de 14-18. En 1917, au Front, il côtoie les Sammies et fraternise avec eux, concrétisant ses fantasmes américains d’enfance. Quelques années plus tard, à la faveur d’une seule peinture monumentale célébrant cette amitié transatlantique, il orchestre ainsi un tonitruant début de carrière qui lui apporte une soudaine et éphémère notoriété internationale. Mais le communiquant surdoué et autodidacte sera aussi piégé longtemps par son opportunisme des débuts: l’étiquette de « peintre militaire » qui le suivra tardivement est sans fondement statistique au regard de sa production; c’est en fait le simple fruit d’une conjoncture très passagère dont il provoqua lui-même l’adoubement avec pour seul objectif une reconnaissance immédiate de son talent d’artiste civil et une voie directe d’immigration aux États-Unis !
Issu d’un milieu populaire et laborieux qui le privait d’appuis et de réseaux dont pouvaient bénéficier ses jeunes contemporains bourgeois, Reni-Mel tenta intuitivement d’exploiter les codes sociaux bouleversés par la Grande Guerre. Il entreprit donc très tôt, de son propre chef et avec hardiesse, d’investir des cercles de pouvoir et d’influence. Ainsi parvint-il en quelques années à capter l’intérêt et le parrainage de personnalités d’influence, jusqu’aux présidents et généralissimes américains et français, ce qui lui valut les honneurs de grands organes de la presse et des actualités cinématographiques de part et d’autre de l’Atlantique. Puis, émancipée sans plus tarder de ses références militaires et historiques, sa peinture civile, fut régulièrement primée à l’occasion des grands salons institutionnels parisiens. Dès lors, sa production suscita les éloges sincères de chroniqueurs et d’experts indépendants, les acquisitions de musées et de collectionneurs et les inévitables aigreurs de certains confrères jaloux et médiocres.
En dépit d’une œuvre saluée depuis toujours par les observateurs avertis pour ses qualités et ses sujets souvent peu communs, elle est tombée dans un relatif oubli après la fin d’activité de son auteur. Rien d’étonnant pour un artiste visuel du XXème siècle fidèle à la figuration réaliste et non présent sur le marché spéculatif; alors, nombre des collections publiques détentrices ont souvent choisi de mettre ceux-là au rancart de leurs réserve, privilégieant un art plus actuel ou « bankable« … Rien de surprenant non plus à l’éclipse de l’œuvre de Reni-Mel, puisque la majorité des tableaux qu’il avait cédé à des particuliers sont longtemps restés dans des résidences privées aux U.S.A. ou en Europe. C’est donc encore par hasard, par exemple à l’occasion d’une vente publique, qu’un collectionneur réputé ou un conservateur de grand musée repèrent aujourd’hui cet artiste d’une évidente singularité, pour l’acquérir opportunément à très bon prix. Mais les signaux précurseurs d’une résurgence d’intérêt sont là, après un demi-siècle d’oubli. Les collections nationales françaises, britanniques ou américaines, dont certaines détiennent ses œuvres de longue date manifestent à nouveau leur intérêt, et investissent même très significativement avant que le marché ne se réveille vraiment !
Reni-Mel Old Vannes (1927 / 1936) – Glasgow National Museum, Felvingrove Galleries
Certes, quantité d’artistes-peintres aussi dignes que lui de perdurer se sont ainsi trouvés engloutis dans les tunnels du Temps, même quand leurs œuvres restaient conservées quelque part, ou même encore exposées en bonne visibilité, ce qui est son cas. Homme d’une époque où l’exercice du métier de peintre de chevalet était encore conçu comme un artisanat individuel, Reni-mel n’a jamais anticipé, et encore moins préparé sa postérité. Assez paradoxalement, tout en œuvrant pour partie comme témoin visuel des grands évènements de son temps, il a toujours vécu au futur immédiat, et dans la seule inquiétude récurrente de la commande suivante; en somme, une vie d’artiste soumise au court, ou au mieux au moyen terme; bref, rien d’original en soi dans la manière de gérer une carrière comme la majorité de ses confrères… Après l’arrêt volontaire et définitif de sa production en 1969 et l’abandon de ses dernières responsabilités institutionnelles sur la scène artistique parisienne en 1973, l’absence de travaux critiques le concernant a donc facilité sa disparition totale des écrans-radars de la fin du siècle dernier …
Sauf exception, les artistes visuels des temps passés auxquels il s’apparentait sont morts, pour la plupart, sans avoir éclairé ou justifié vraiment l’intimité de leur si étrange engagement dans la voie incertaine de la création; et, dans la plupart des cas, sans l’avoir élucidé eux-mêmes, d’ailleurs. Passée la disparition de ces auteurs, et avant de tenter leur biographie, leur œuvre »décante » ainsi pendant quelques décennies, ce qui lui laisse le temps de »s’auto-historiciser », en quelque sorte. On peut alors préjuger que celles qui ressurgissent et s’imposent à nouveau – y compris à contre-courant de l’art contemporain comme c’est le cas de Reni-Mel – ont quelques fondamentaux assez solides pour que cela advienne. Au-delà des repères factuels purement utilitaires que pourrait donc apporter le présent essai biographique, il accompagne aussi ce type de résurgence, qui se confirme désormais concernant cet artiste-là, précisément. Mais en dévoilant les ressorts de son engagement dans la voie créative voici un peu plus d’un siècle, cet essai éclaire aussi une posture sociale qui reste fondamentalement, pour le commun des mortels, ne l’oublions pas, une anomalie et une déviance [1].
Artiste de filiation classique, plutôt qu’académique, Léon Renimel est venu au monde alors que la scène artistique traditionnelle était déjà saisie d’une effervescence sans précédent. Né et élevé dans le Paris de la Belle Époque, il vit et grandit au cœur d’une métropole alors universellement considérée comme la capitale intellectuelle et culturelle du monde. Gustave Eiffel, Louis Pasteur, Clément Ader, Pierre de Coubertin, Marie Curie et des dizaines d’autres talents inventifs que l’on ne verra plus jamais rassemblés à tel niveau et en tel nombre la font alors rayonner sur l’univers entier. Dans ce Paris, les grands maîtres d’un style pictural encore totalement régimenté par l’académisme sont aussi confrontés – à leur corps défendant – aux Impressionnistes, puis à des dissidence comme le Fauvisme; aux marges encore très périphériques, les premiers peintres cubistes et abstraits de manifestent même déjà… Comment l’adolescent Léon Renimel a-t-il envisagé son projet d’engagement artistique dans ce Paris-là, alors qu’il a déjà été repéré par ses premiers mentors, et qu’il est précocement déterminé à faire œuvre du savoir-faire académique qui lui a été inculqué par ses maîtres ?
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[1] D’après les récentes études de l’organisation ArtPrice, désormais leader mondial de l’information artistique, on peut estimer qu’environ un individu sur dix mille exerce actuellement à titre professionnel dans le domaine des arts visuels. En dépit de sa prolifération à notre époque jusque sur les continents émergents, ceci range encore cette famille de métiers parmi les plus marginaux au monde…