Reni-Mel, artiste-peintre – clés d’une œuvre (4)

Une dynamique ambitieuse

On ne peut évidemment bien comprendre la genèse du parcours de cet artiste sans se référer au déterminisme de ses racines culturelles et de ses origines sociales. Cette personnalité est en effet le fruit d’une lignée multi-centenaire de paysans armori­cains aboutissant au père d’exception que Léon Renimel a vénéré, et dont il a pleinement bénéficié comme mentor et soutien permanent et attentionné. Bien plus urbain et cultivé que ses rusti­ques ancêtres, ce père déploya très tôt un potentiel culturel et d’urbanité en contraste total avec ses origines terriennes. En 1871, tout jeune orphelin, émigré breton à Paris, sa force de caractère et ses prédispositions artistiques et littéraires trouvèrent à s’y s’épanouir, lui offrant la possibilité d’une très remarquable ascension professionnelle et sociale, ceci en l’espace de deux décennies. Son fils aîné, le futur artiste-peintre, lui doit donc l’ouverture à des horizons et à des ambitions dont on aurait pu difficile­ment préjuger au regard des antécédents de la famille. Jusqu’à sa dispari­tion accidentelle en 1935, le père a aussi été la haute figure morale de référence, l’interlocuteur intime et constant et même le financeur occasionnel de l’artiste dans son parcours et ses déci­sions de vie profes­sionnelle, aussi bien que privée.

C’est autant à PaulSr, ce père à la fois autoritaire et très affectueux qu’à ses propres aptitudes créatives et sociales que Reni-Mel doit donc sa vocation; PaulSra ainsi instillé à son fils aîné les capacités d’évolution personnelle qu’il avait pu largement amorcer pour lui-même à l’orée de la IIIème République, et l’a poussé à les transcender encore. Ainsi, Léon, petit-fils d’un laboureur breton saisi par la conscription, blessé à Solférino et devenu gendarme d’Empire, puis imprimeur à Paris, fils d’un maître artisan d’art qui était aussi un poète et littérateur reconnu de ses pairs, accédera finalement au suc­cès artistique et à une carrière internatio­nale. Sans mésestimer les dons réels de Reni-Mel et son tempérament conquérant, sa spectaculaire émancipation de ses racines rurales doit donc autant à son talent propre qu’au soutien infaillible de son père d’une part, et aux circonstances hors normes de la Grande Guerre de l’autre.

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Reni-Mel    –          portraits de Denise Mouillefarine (1918),  Paul Renimel (1918)  Germaine Tallandier (1926)

Sous la forte et bienveillante influence paternelle, Reni-Mel a su intégrer avec lucidité et fierté culturelle ses origines sociales et celtiques, et exploiter au mieux son potentiel personnel, mais sans jamais le surestimer. Dès son jeune âge, comme tout au long de son exis­tence, il s’affirmera hardi en toutes circonstances, mais jamais téméraire. Ces traits de caractère fondant tous ses comportements sous-tendent en permanence sa vie artisti­que, militaire, universi­taire, politi­que et mondaine de part et d’autre de l’Atlantique. En tous cas, et en dépit d’un tempérament volontiers rebelle et de convictions bien ancrées et manifestement anar­chisantes, il n’a jamais envi­sagé pour lui-même la marginalité sociale d’une ‘’vie d’artiste’’, dans l’acception romanesque et libertaire de son temps, réfutant pour lui-même l’incertitude constante attachée à ce choix d’existence hors cadres établis.

Nourri de la tradition familiale de lointaines origines – pour partie mythifiées – de ‘’nobles gueux’’ bretons,  Léon Renimel s’est toujours vécu et présenté comme un homme du peuple, et fier de l’être. Même si la déjà très remarquable ascension sociale de son père l’a également imprégné très tôt du sentiment d’appartenance à une élite ouvrière de son époque; PaulSr, qui a reçu la médaille d’or de l’Exposition Internationale de Paris en 1889 était aussi assez littéraire pour avoir été adoubé comme auteur et poète par les plus grands noms de l’élite celtisante et culturelle parisienne d’alors. Dès l’origine, Léon est donc assez logiquement porté par la même dynamique de reconnaissance sociale et d’intégration à meilleur niveau si possible que celui déjà atteint par son père. Tout ceci, sans abjurer des racines dont il est fier, et en revendiquant sa seule créativité, qu’il syncrétisera volontiers sa vie durant avec sa dextérité artistique.

Cette ambition de succès et de reconnaissance sociale ne passera jamais par une quête du profit financier, ni des avantages qu’il est supposé procurer. Il est ici utile de souligner combien son parcours a toujours réfuté les valeurs de la réussite matérielle et de l’aisance bourgeoise, voire de la fortune. Son mode de vie très strictement spartiate d’un bout à l’autre de son existence, et quels que soient ses pics d’aisance ou revers de fortune, montre à quel point il a toujours été authentiquement indifférent à l’argent comme étalon factice de la réussite. Malgré des périodes fastes assez longues pour cela dans sa période américaine, il n’a jamais constitué le moindre patrimoine durable et a surtout dépensé en voyages, et pour une vie newyorkaise confortable et élégante, tant que cela lui était donné.

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Reni-Mel, 1923 –  élégante new-yorkaise (esquisse)

C’est sur ces différentes bases, et dès l’âge de 19 ans, que Reni-Mel met donc en œuvre un véritable plan de carrière artisti­que qu’il adaptera d’abord avec opportunisme durant la Grande Guerre au gré des multiples rencontres de hasard, ou qu’il ne cessera de provoquer avec constance. De retour de sa tournée triomphale des USA en 1922 en compagnie de son grand tableau  »America », il repart s’y installer sans délai dès le début 1923; dans le vertige de sa soudaine notoriété médiatique et mondaine, il est alors persuadé de réussir et tente de consolider et pérenniser ses premiers succès dans une expatriation américaine qui ne peut être – à son sens – que définitive. Ensuite, résident permanent à New York pendant quatorze ans, il devra déchanter et gérer ses erreurs d’appréciation de départ, essuyer les déconvenues; mais néanmoins, jusqu’à la Grande Crise, une relative réussite enté­rine globalement la perti­nence du type de parcours qu’il s’était fixé, servi par un solide savoir-faire pictural dont il pouvait légitime­ment tirer quelque assu­rance, et des revenus irréguliers, mais substantiels. Ce n’est qu’à l’approche de la maturité au terme des années 1930, sous l’effets conjugués de la Grande Crise et de l’émergence de la nouvelle scène pictu­rale américaine, qu’il est confronté à un porte-à-faux esthétique et de carrière mal anticipé, auquel il avait pour partie échappé en quittant l’Europe au lendemain de la guerre.

Hudson x2Reni-Mel        –         Hudson River (1932)                                               Reni-Mel        –    New York Downtown (1957)

En tout premier lieu, ses ventes ont alors été freinées, puis stoppées par les effets de la Grande Dépression qui fait suite au Krach boursier de 1929 et ruine d’abord ses plus riches commanditaires américains, et bientôt ceux d’Europe. Avec son retour en France, puis la montée des périls et la venue de la seconde guerre mondiale, l’activité artistique de Reni-Mel se verra réduite pour plus de quinze ans. Ses ventes ne reprenant qu’après 1945, il pourra prolonger sa production d’une vingtaine d’années de plus, mais pour des commandes de plus en plus aléatoires et espacées; jusqu’au choc de la disparition de sa femme en 1969, qui le fait renoncer définitivement à peindre. Non sans coïncidence, ce renoncement intervient aussi juste en phase terminale de déshérence des salons traditionnels dont il était resté essentiellement dépendant, et juste avant qu’un marché planétaire et totalement financiarisé de l’Art contemporain  n’ait finalement commencé à imposer ses lois et ses standards à tous les artisans-créateurs de son espèce. À ce terme, une fois l’ecosystème ancien de la scène artisti­que tradition­nelle marginalisé puis éradiqué, l’œuvre jugée sérieuse, mais d’apparence trop classi­que de Reni-Mel tombe alors sans surprise dans l’oubli le plus complet. Aujourd’hui, c’est la qualité et la force intrinsèque de cette œuvre, spontanément reconnue par les experts qui y ont accès, ses thématiques inédites pour certaines et son inscription dans un siècle contrasté qui la rendent à nouveau attrayante, et pérenne, et lui redon­nent sa pertinence et sa place dans l’Histoire de l’Art. Cette œuvre – fina­lement aussi moderne qu’avait pu l’être celle d’artistes contemporains restés bien plus notoires que lui comme Edward Hopper – témoigne d’un engagement manifeste de Reni-Mel dans son époque, sans qu’il ait renoncé au mode d’expression figurative dont il était technique­ment sûr, et idéologiquement convaincu.

L’homme n’était ni romantique, ni cérébral; il fut seulement passionné, et certai­nement tourmenté par une vocation d’artiste délibérément assumée dès le plus jeune âge, et dont il lui semblait avoir tout fait pour évacuer d’emblée les voies les plus aventureuses. Mais  il se serait, bien sûr, volontiers épar­gné les vicissi­tudes, et la trop longue fin, plutôt amère pour lui. La postérité jugera s’il y a lieu de rendre sa production plus largement accessible au plus grand nombre. Ce dont on ne devrait plus être privé encore trop longtemps, maintenant que des musées notoires et d’éminents collectionneurs privés se portent à nouveau depuis un certain temps acquéreurs de ses œuvres.

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