Reni-Mel, artiste-peintre – clés d’une œuvre (6)

Un destin scellé par la Grande Guerre

 

 

Adolescent, Léon Renimel exprimait déjà une personnalité bien trempée mêlant sérieux et audace, et mue par une ambition soutenue par ses parents. Il est appelé au service militaire en 1913 où il devient rapidement un jeune officier de vingt ans plus enclin à bénéficier du prestige de cette ascension sociale qu’à participer à l’ambiance belliqueuse de l’époque. Envoyé au front de Picardie, puis de Champagne en 1915, cette Grande Guerre lui ouvre l’opportunité d’affirmer son tempérament et son patriotisme sans failles, en s’exposant  volontairement et avec courage au plus fort du danger pour des coups de main nocturnes au cœur même des lignes adverses. Mais durant ses phases de repos, avant de remonter au combat, il dessine beaucoup et gouache des esquisses sur le terrain, autant pour témoigner que pour faire reconnaître sa sensibilité  d’artiste face à l’horreur et à la souffrance des combattants, sans discrimination aucune. Mais il joue aussi avec doigté et opportu­nisme de son talent pour séduire et approcher les États-Majors, et tenter de se familiariser avec ces élites sociales bien plus influentes et promet­teuses à son sens que son milieu d’origine. Finalement rendu à la vie civile en 1921, dans sa posture assurée – mais sans excès d’arrogance – et ses mises toujours impec­ca­bles, son charisme personnel, sa dextérité graphique et son talent de coloriste, l’aisance et la séduction naturelle de son bagout l’ont ensuite grandement aidé dans une progression qui se révéla immédiatement fulgurante.

4 soldats 14-18
Reni-Mel (1919) – combattants français (esquisses à l’huile sur toile grand format d’après croquis)

Dans un contexte difficile où il met à profit chaque pause entre les combats pour faire avancer son projet personnel, deux initiatives un tant soit peu mégalomanes, mais aussi fondées sur une humanité spontanée vont l’entraîner en quelques années vers un destin imprédictible un an plus tôt, et qu’il aura – de son aveu même – le plus grand mal à maîtriser lui-même par la suite. D’abord dès la fin 1914, où il prend sur un coup de cœur, entre deux manœuvres de sa compagnie dans l’Aisne, et sans le moindre mandat officiel, l’initiative d’une grande composition allégorique en hommage à la première bataille de la Marne, qu’il intitule ‘’ France 1914 ! ’’. Il en composera d’abord une aquarelle de préfiguration; puis, seulement cinq années plus tard, une fois démobilisé, la version peinte à grande échelle de cette toile monumentale (3,20m x 2,40 m). Bien que la préfiguration ait été signée d’un peintre alors inconnu et non accrédité par les autorités, elle avait déjà été largement médiatisée par ses soins; ainsi en 1920, le tableau définitif contresigné par le Maréchal Joffre en personne, est acquis  par le Musée de l’Armée et accroché en place d’honneur dans le grand salon d’apparat de l’Hôtel des Invalides[1].

L’année suivante, selon une initiative spontanée tout aussi audacieuse et sous l’effet d’exhaltation émotionnelle de sa rencontre initiale avec les troupes américaines, il réalise l’autre monument allégorique qui le rendra immédiatement célèbre Outre-Atlantique. Son projet avait d’abord été édité en 1917 sous forme d’esquisse lithographique et publié à la une du New York Herald ; la grande toile issue de ce projet (3,66m x 2,14 m), en reprend le titre ‘’America’’; son exécution durant des mois à Fontainebleau en 1918-19 est prétexte à un intense lobbying que l’artiste orchestre dans le grand atelier qu’une influente aristocrate locale a mis à sa disposition. En réalité, c’est dès la publication de l’esquisse primitive aux U.S.A. que l’artiste avait engagé cette démarche de communication sur l’œuvre en projet, d’abord en commercialisant sa lithographie en édition limitée et signée. Lors de la mise en chantier de la grande peinture, il invite à son atelier autorités politiques, journalistes et agents d’influence pour assister à sa réalisation spectaculaire. Ainsi soutenu cinq ans durant, ce lobbying aboutira finalement à un parrainage officiel de l’œuvre par le Président américain lui-même, puis par le gouvernement français, et finalement à l’invitation personnelle de son auteur à la Maison-Blanche à la fin 1922, suivi d’une tournée triomphale avec le tableau à travers les Etats-Unis [2].

VerdunReni-Mel  –   cavalier cosaque (1924)               –         explosion d’obus (1916)                      –                    autoportrait Verdun 1916

Bien qu’il ait exercé ses talents professionnels dès ses premiers jours au front, comme nombre de ses confrères artistes visuels, Reni-Mel n’avait jamais sollicité la qualification de ‘’peintre aux Armées’’ qui fut octroyée à certains d’entre eux, les dispensant notamment d’être impliqués dans les combats. Son volontariat pour constituer et commander un corps-franc missionné dans les lignes adverses pour y faire du renseignement confirme clairement ses choix prioritaires et hautement périlleux d’alors… Après la Champagne, Verdun, puis Saint Mihiel, il est blessé et hospitalisé plusieurs mois en 1918. Trois ans plus tard, cantonné à Fontainebleau et toujours sous l’uniforme pour quelques mois encore, il est promu  »peintre officiel du Ministère de la Guerre » (cf. chapitre 5). On peut affirmer qu’il n’a jamais envisagé de se laisser réduire à cette seule spécialité, ni même de poursuivre une production sur des thématiques de guerre; et qu’il vit certainement dans cette distinction un raccourci final seulement utile à sa carrière civile, comme n’importe quelle autre médaille aurait pu le faire. Dans l’ambiance intégralement soumise à l’étalonnage militaire de la société d’après-guerre, cette qualification institutionnelle valant adoubement politique plus qu’artistique est donc venue opportunément à la rencontre de sa stratégie opiniâtre de reconnaissance sociale et de notoriété. Reni-Mel n’attendait donc rien d’autre de son nouveau titre ministériel qu’un tremplin pour sa carrière d’artiste civil. Comme il le commente longuement dans ses mémoires, les deux toiles symboliques et monumentales ‘’France 1914 !’’ et ‘’America’’ ont pourtant été absolument déterminantes pour son destin privé et professionnel, et même bien au-delà de ce qu’il avait cru pouvoir maîtriser de leurs conséquences immédiates, comme plus lointaines.

Au bilan final en effet, sans cette imprévisible alchimie née du contexte hors normes et des rencontres inopinées de la Grande Guerre, et sans ses propres pulsions émotionnelles et inspirantes, Reni-Mel n’aurait sans doute jamais émigré aux Etats-Unis. Sans cette guerre, il est en effet assez probable que les fantasmes enfantins qui l’avaient hanté, à ses dires, depuis sa découverte au Champ de Mars en 1905 du campement Sioux du cirque de Buffalo Bill se soient concrétisés. La quinzaine d’années de sa résidence new-yorkaise reste, de loin, la plus productive du meilleur de son œuvre, y compris pour les suites et reprises qu’elle inspira encore jusqu’à la fin des années 1960. Or, de l’aveu même de l’intéressé, le coup de foudre déterminant et sans appel pour l’Amérique a vraiment eu lieu sur les côtes de Meuse, dès les premiers contacts avec les régiments de tout jeunes Sammies fraichement débarqués là pour voler au secours d’une France alors exsangue. Ce que traduit très littéralement l’allégorique composition ‘’America’’ qu’ils inspirèrent sur le champ à son auteur.

12 Compagnons

Les 12 compagnons du commando de francs-tireurs constitué et commandé par Leon Renimel                                                                  (croquis de terrain, Verdun 1916)

Pour le jeune Léon Renimel, l’autre conséquence tout aussi fondatrice des aléas de tels enchaînements dus aux circonstances historiques, c’est la rencontre absolument capitale de l’unique et décisive compagne de toute sa vie. S’il n’avait pas été installé à New-York, jeune célibataire fringant encore auréolé de sa notoriété d’auteur de l’emblématique tableau ‘’America’’, et bien introduit de ce fait dans la High Society locale, aucune chance d’être invité aux mondanités de la prestigieuse Columbia University; et donc par d’opportunité d’y rencontrer par pur hasard une jeune doctorante d’origine française venue là, et pour une soirée seulement, depuis son modeste College du Midwest… C’était en 1924, et ils se marièrent l’année suivante, le temps que Germaine obtienne une chaire à New York. Rarement le terme ‘’couple fusionnel’’ fut aussi approprié pendant leurs quarante-cinq ans de vie commune, sans la moindre minute de séparation, dans le travail comme dans le privé. Rarement aussi la qualification parfois péjorative de ‘’femme d’artiste’’ ne s’appliqua-t-elle aussi légitimement à celle qui fut tout à la fois le coach et le garde-fou constant de toute la carrière de Reni-Mel, son agent dévoué et aussi, dans l’intimité, sa véritable mère de substitution; le tout dans une interdépendance mutuellement consentie, et pimentée de l’humour finement distancié des deux parties.

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[1]  La version définitive sera parachevée en 1919 dans l’atelier du peintre à Fontainebleau et exposée au Salon des Artistes Français de 1920 avant de réintégrer définitivement les collections permanentes de l’Hôtel des Invalides avec le statut de ‘’monument national’’.  Remisée en réserves depuis les années 1960, puis accaparée par le maire de Meaux en 2008 pour son musée de la Grande Guerre, elle y est ignominieusement dégradée depuis à l’état de simple panneau scénographique d’arrière-plan.
[2]  Extrait des mémoires manuscrites de l’artiste : « Un matin […] je travaillais à mon atelier et reçus la visite du Major Kipling, vice-commandeur de la Légion américaine. Le dialogue fut bref. ‘’Qu’entendez-vous faire de votre toile, la vendre, la faire aller dans un musée français ? ’’Réponse : ‘’non !’’– ‘’Alors, entendez-moi bien: America est plus qu’une peinture: c’est le symbole de la fraternité d’armes franco-américaine. Et dans ce cas, ce symbole doit prendre place au Quartier-Général de la Légion américaine à Indianapo­lis, État de l’Indiana. En faites-vous don ?’’– Réponse : ‘’Oui !’’– dernière phrase: ‘’J’ai votre parole. Ne vous occupez plus de rien. La Legion en prendra posses­sion prochainement, une cérémonie officielle aura lieu pour sa présentation.’’ Le 6 Mai 1922, la présentation eut bien lieu en l’Hôtel du Cercle Interallié, sis rue du Faubourg Saint Honoré. Et elle était placée sous le haut patronage du gouvernement de la République française, celui-ci ayant déclaré par la voix de Raymond Poincaré qu’il faisait sienne cette manifestation. » [fin de citation]

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