La Grande Guerre, creuset et tremplin
un combattant audacieux et plein d’ambition
À la veille de ce premier conflit mondial, issu d’un milieu résolument populaire, et en dépit du statut un peu particulier de la sorte d’aristocratie artisanale dont il se revendique, Léon Renimel est socialement voué à devenir simple soldat. Au mieux, il ne pourra prétendre qu’au rang d’officier subalterne, les grades supérieurs restent alors le privilège quasi exclusif de la seule vraie bourgeoisie de naissance, et par tradition de l’aristocratie d’Ancien Régime et d’Empire. Symptôme de son tempérament et de son entregent, dès son premier appel sous les drapeaux en 1913, il tente de sortir d’emblée du rang en postulant à la préparation militaire. D’abord ajourné pour insuffisance cardiaque, il ne sera rappelé au service actif que deux ans plus tard pour être versé en septembre 1915 dans le contingent montant de l’École militaire de Joinville; envoyé se former à l’encadrement de sections d’artillerie sur les théâtres de conflit en Picardie, puis en Champagne, il est enfin titularisé au grade d’aspirant.

En mai 1916, comme une majorité de combattants français à tour de rôle, il est happé par le fameux « tourniquet » qui l’expédie sur le front de la Meuse pour défendre la place de Verdun. Il sera principalement cantonné au cœur de cette bataille historique pendant près de quinze mois, jusqu’à la blessure qui finira par le mettre hors combat. Arrivé là, il s’était porté volontaire pour constituer librement un corps-franc affecté aux coups de main de renseignement dans les lignes adverses; ce qui lui laissait la plus grande latitude d’initiative et l’affran-chissait de l’essentiel des pesanteurs hiérarchiques [1]. Dès lors, il passe donc de l’artillerie – en relatif retrait des premières lignes – à l’infanterie où son engagement civique sincère peut enfin s’illustrer au contact direct du danger. Pendant la phase de préparation de la grande offensive française d’août 1917, il est blessé lors d’une opération sur la fameuse cote 304. Hospitalisé à Verdun, puis transféré dans la Marne et enfin dans la Somme, il ne terminera sa convalescence à Paris qu’en juillet 1918.
Pendant cette période, son statut dérogatoire de commandant de corps-franc lui a aussi ménagé l’avantage de libérer plus de temps de repos en retrait du front et de permissions pour se consacrer à son art. C’est en profitant de cette latitude de déplacements qu’il peut exploiter les moindres accalmies pour lever sur le terrain même de nombreux esquisses crayonnées, à l’encre, aquarellées ou gouachées. Il remplit aussi ses carnets de croquis de portraits en pied de soldats et d’officiers français et d’autres nationalités alliées, lorsque la convalescence l’entraînera vers le nord de la France. Mais ce n’est pas sur les théâtres de combats qu’il côtoie pour la première fois les troupes du corps expéditionnaire américain, arrivées sur le front meusien alors qu’il est déjà mis hors de combat par sa blessure. Cette rencontre, capitale pour lui, ne se fera qu’au printemps 1918, probablement avec des permissionnaires comme lui. À cette occasion, il nouera des amitiés avec officiers et hommes du rang venus d’outre-Atlantique et les immortalise aussitôt avec dextérité dans ses croquis pris sur le vif, et tous datés de 1918. Toutefois, il n’est pas exclu qu’il ait pu croiser quelques américains dès l’année précédente.
À partir de l’été 1918, hospitalisations et convalescence achevées, il est cantonné au repos à Fontainebleau et chargé d’encadrer les prisonniers allemands affectés à l’entretien du Palais. Là, il est aussi responsable de l’accueil et du soin des troupes d’artistes, notamment de la Comédie-Française, qui viennent régulièrement distraire l’État-Major et la garnison. À cette occasion, il retrouve Maurice Escande, déjà côtoyé au combat, avec lequel il maintiendra une camaraderie durant encore plus d’un demi-siècle [2]. En ville, une influente aristocrate locale, la comtesse d’Escoville, a mis à sa disposition un vaste atelier lui permettant de travailler à ses portraits et autres projets picturaux qui redeviendront dès sa démobilisation en 1921, son activité professionnelle exclusive. C’est là qu’il réalise sa toute première œuvre allégorique de très grande taille, intitulée ‘’France !’’ et déclinée de son projet lithographique de 1914; et c’est aussi dans ce vaste atelier qu’il compose et parachève aussi sa seconde allégorie monumentale, agrandissement sur toile de la lithographie publiée dès 1917 sous le titre »America » [3]. Cette œuvre hors normes, et la promotion très hardie qu’il en orchestre trois années durant, vont révolutionner le cours de sa carrière professionnelle et de son existence.

Reni-Mel – Ypres (1919)
À l’évidence, c’est bien son engagement dans la Grande Guerre, combiné au premier tremplin fourni par son cursus académique qui ont déterminé son fulgurant début de carrière artistique. Une compétition soutenue s’était affirmée dès 1916 entre les quelques dizaines d’artistes-combattants officiellement homologués comme ‘’peintres aux armées’’. Tout en exerçant son art en marge des théâtres de combat, et décidé d’emblée à se distinguer autrement, Reni-Mel s’était tenu à l’écart de cette compétition trop embrigadée à son goût. En franc-tireur institutionnel, son ambition de notoriété lui a donc fait proposer ‘’en direct’’ des projets picturaux exclusifs et spectaculaires auxquels il assurera de son propre chef un habile pré-lancement médiatique avant d’en exécuter les versions peintes définitives de taille monumentale. Cette stratégie de communication inusitée pour un artiste-peintre encore inconnu à l’époque a fondé son spectaculaire succès de l’immédiat après-guerre, mais non sans risques pour la suite de sa carrière: en surfant conjoncturellement sur l’air du temps hyper-militarisé, il s’est trouvé de factoqualifié dans le registre héroïque et guerrier. À tort ou à raison, il faisait ainsi le pari d’en tirer avantage après-guerre dans ses registres créatifs de prédilection, purement civils et tout sauf militaristes.
La très audacieuse autopromotion soutenue par le jeune peintre dès l’Armistice de 1918 lui a valu la nomination de ‘peintre officiel du Ministère de la Guerre’ octroyée en 1921 dans l’euphorie du moment, et bien qu’il ne l’ait pas vraiment sollicitée. Loin de lui faciliter la reconnaissance professionnelle qu’il souhaitait de la société civile française, elle occultera durablement l’essentiel de son profil artistique. En effet, même si le genre historique a été très marginal dans sa production d’ensemble, Reni-Mel n’a jamais réussi à conjurer l’enfermement partiel de son image à une séquence finalement très passagère et minoritaire en œuvres de son activité picturale. De plus, et de son propre aveu, Il a lui-même contribué à perpétuer cette ambigüité, en invoquant par moments les références à sa soudaine notoriété de l’immédiat après-guerre, dans l’espoir de réactiver un carnet de commandes atone en période de crise. Pourtant, ayant totalement cessé de produire dans le registre historique dès 1920, il n’y reviendra que très ponctuellement, et pour des motifs surtout alimentaires, lors de la seconde guerre mondiale, mais dans une vision plus distanciée [4].

Dès ses années de jeunesse et d’initiation à la peinture, Reni-Mel s’est d’emblée et plus volon-tiers essayé à une production de portraits privés et de paysages. Toutefois, jusqu’à ce jour, hormis quelques dessins de remarquable facture, aucune de ses premières œuvres peintes de jeunesse composées dans l’avant-guerre n’a encore pu être localisée, ni identifiée. Sauf découverte enco-re à venir, les productions les plus précoces de cet artiste répertoriées pour l’instant sont donc des esquisses de petit format datées de 1914 et figurent des paysages de Picardie et de Champagne dévastés par les premiers combats. Puis viennent les nombreux croquis et planches graphiques des quatre années du conflit, ainsi que les célèbres toiles symboliques ’France !’ et‘America’ sur lesquelles Reni-Mel fonda sa notoriété initiale dans le registre héroïque. À Paris, en mai 1922, il a fait éditer à compte d’auteur 350 exemplaires numérotés et signés d’un luxueux portfolio de 25 planches originales intitulé Croquis pris sur le front [5] qui connaîtra un fulgurant succès commercial. Quelques mois plus tard, il profitera de sa tournée inaugurale aux U.S.A. pour réitérer l’initiative avec la réédition par un éditeur newyorkais de 500 portfolios en version anglaise . Le succès complet de ces diffusions à l’époque se prolonge encore de nos jours sur le marché spéculatif de la collection d’amateurs. Plus que ses deux grandes peintures officielles de l’époque de la Grande Guerre, c’est ce seul ouvrage qui a certainement contribué à ancrer et perpétuer la réputation de Reni-Mel dans le genre dit «militaire» jusqu’à nos jours.
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Lettre à son père, alors qu’il transite sur le front meusien
Aux Armées, le 16 Avril 1917
Mon Cher petit père !
Je profite d’un petit moment de repos pour te dire que ma santé est toujours bonne, quoique un peu fatigué. Quelque changement s’est opéré de notre côté depuis quelques jours. Nous avons quitté les tranchées que nous tenions depuis deux mois. Et maintenant, nous traînons nos bottes sur les routes poudreuses, tout comme nous le faisions, il y a une dizaine de mois, lorsque, d’étape en étape, nous marchions vers la Grande Forteresse [Verdun] : oui ! Dix mois ont passé et qui furent pour nous dix mois de gloire et de souffrance aussi.
Mais passons, ce n’est pas encore le moment de regarder vers le passé : dans quelques mois, quand l’heure de la Paix aura sonné pour la France, nous autres les combattants pourront alors juger des résultats obtenus en comparaison des efforts que nous aurons eu à cœur de fournir.
[…] Je suis très satisfait d’apprendre que mes tableaux constituent un petit salon de peinture. Prends en soin, car moi je le considère beaucoup. Plus tard, il me rappellera les heures terribles que je dus vivre pour le constituer.
Ton fils qui t’embrasse bien fort.
Reni-Mel
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[1] Ses archives personnelles on conservé – de manière sans doute illicite – des traces écrites et cartographiques confidentielles de certaines missions de renseignement qui lui ont été confiées par sa hiérarchie sur le front meusien; il avait alors carte blanche de son commandement pour constituer librement ses escouades de ‘’commandos’’ parmi les volontaires de régiments divers et organiser ses raids destinés à observer les défenses ennemies à l’intérieur-même de ses lignes, sans armes à feu et avec le seul secours individuel de discrètes armes blanches; le but exclusif était de collecter des observations utiles à l’artillerie française et de capturer et ramener des prisonniers allemands aux fins d’interrogatoires.
[2] En 1918 le tout jeune acteur Maurice Escande vient juste d’intégrer la Comédie Française, dont il deviendra sociétaire en 1934 et l’Administrateur général de 1960 à 1970. Au XXème siècle, cet acteur célèbre et metteur en scène a participé à plus de 200 pièces de théâtre et près de 150 films au cinéma. Son portrait en buste et en costume de scène de Ponce Pilate peint par Reni-Mel en 1953 figure dans les collections nationales de la Comédie Française.
[3] Publication en pleine page à la une de l’édition européenne du New York Herald.
[4] On observe en effet une reprise ponctuelle des sujets historiques sous forme de ‘’reportages picturaux’’ lors de l’installation initiale de l’Armée allemande à Paris en 1940, puis à la Libération de la Capitale en 1944.
[5 ]http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10315947q/f1.planchecontact