Reni-Mel, artiste-peintre – biographie (3)

Racines et formation 

La cellule familiale

 

Le jeune Léon a grandi dans le Paris populaire et labo­rieux, dans le contexte de l’artisanat d’excellence de la capitale, entre des parents exerçant leur métier d’art au contact stimulant et effervescent de la capitale mondiale de la Belle Épo­que.

Son père PaulSr. autodidacte complet, doué d’une réelle créativité, reconnu comme auteur littéraire par les intellectuels et artistes bretons expatriés comme lui à Paris à la fin du XIXèmesiècle a active­ment pris part à leurs cercles culturels[1]. Amoureux fervent de ses origines, il a aussi contribué activement dès l’origine à la création et à l’animation des premières amicales de solidarité entre bretons d’Ile-de-France, dont les réseaux perpétuent encore de nos jours l‘influence sociale et économique bien réelles. La prestance, la forte personnalité et la grande rigueur morale de cet homme ont imposé un modèle à son fils aîné, comme d’ailleurs par la suite à son petit-fils Paul Jr.. Indéniablement, l’influence de Paul Sr. a été essentielle dans la vocation artistique et la formation de son fils aîné, le futur artiste-peintre. Dès l’enfance de celui-ci s’est éta­blie une relation privilé­giée et attentive de proximité avec un père attentionné et dénué autoritarisme, en dépit des mœurs de l’époque et de son caractère très trempé. Cette relation confiante et équilibrée n’a jamais failli, comme en témoignent les correspondances échangées entre eux jusqu’à la disparition de Paul Sr. . Sans fortune consistante, mais avec sa modeste aisance, ce père attentionné a aussi toujours subvenu aux besoins matériels de ce fils artiste à ses débuts, notamment pour doter son installation aux Etats-Unis.

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broche (or et brillants) v.1900                           – une création originale poinçonnée de Paul Renimel   (Tadema Gallery- London)

Longtemps après la disparition accidentelle de Paul Sr. sa présence tuté­laire a continué à empreindre l’éthique de vie de son fils aîné, et guidé son parcours d’existence et professionnel. Pourtant, vus le tempérament parfois ombra­geux du père et sa sévé­rité exigeante, la confrontation de caractè­res aussi bien trempés, et travaillés chacun par des ambitions créati­ves, aurait pu être explosive. Mais la ligne de force d’une sereine et solide relation de profonde estime mutuelle s’est précocement construite entre PaulSr., humainement admirable sous tous rapports, et un fils modèle, sans être ni effacé ni docile, qui lui apparaissait aussi doué et prometteur. Il reste bien sûr évident que les usages de la société de la IIIème République imposaient encore une organisation familiale stable et hiérarchisée où la figure pater­nelle se devait d’incarner l’autorité sans partage. Tout en respectant la forme de ces règles, et au-delà de la personna­lité des individus en présence, leur valeur humaine propre a heureuse­ment instauré entre eux un équili­bre constant de rapports bien plus moderne – et assez atypique – qui s’est encore conso­lidé au fil du temps, désamorçant de fait toute éventualité de vain désac­cord ou de conflit superflu.

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Joinville 1915 – Paul Renimel entouré de ses fils Léon (à G.) et Georges (à D)

Pour le frère cadet de Léon, prénommé Georges, l’autorité paternelle eu malheu-reusement maintes occasions de devoir s’exercer pleine­ment; et même dans une violence constamment contenue, mais parfois explosive, à l’encontre de ce fils notoirement indigne. Dès l’enfance en effet, ce dernier s’avéra singulièrement amoral et malfai­sant, eet confirma avec constance ces tendances précoces tout au long de son existence. Sa vie durant, le contraste saisis­sant de son inconduite familiale et sociale et d’un tempérament délibérément antinomi­que de celui de son aîné n’a pu que conforter encore le lien profond établi entre Léon et son père. Engagé dans le même cursus scolaire et d’apprentissage en atelier  d’orfèvrerie que son aîné, Georges a mani­festé des aptitudes professionnelles d’abord rassuran­tes pour un père anxieux de son devenir; mais, à l’inverse de son aîné, il a aussi réitéré très jeune les frasques, puis les délits de plus en plus graves. Excellent dessina­teur comme son frère aîné, et sans doute jaloux du lien privilégié existant entre celui-ci et son père, il a préféré frayer dès la prime adolescence avec d’authentiques voyous, les ‘’apaches’’ de l’époque; profitant de sa faiblesse de caractère, ils lui inculquèrent la contre-éducation vers laquelle l’inclinait ses instincts déviantset son goût de la provocation. Il voua toute la suite de sa vie à y céder sans rete­nue, tout en veulerie et couardise derrière des postures brava­ches, aux exactes antipo­des des valeurs morales et de tempérance portées par son cercle familial.

On pourra invoquer l’injustice de la loterie héréditaire, et les contrastes abso­lus qu’elle impose parfois dans une lignée familiale, et au sein même d’une fratrie du même sang. Pour conju­rer une fatalité qui semblerait par trop schématiquement biologique, il faut peut être en chercher les sources dans les appro­ches scientifiques actuel­les qui induisent des concepts d’hérédité psychique des ascen­dants, source potentielle de souffrances et de déviances pour leurs descen­dants. Force est pourtant de constater que, dans un cadre social et fami­lial aussi «solide»[2] que celui des élites artisanales des années 1900, laissant bien peu de champ à l’aléa, aient pu se développer deux destinées aussi diamé­tralement contras­tées que celles de Léon et de son frère cadet Georges.

S’agissant des parents de Léon, on devrait aussi tenter de faire ressurgir l’évanescente figure mater­nelle, douce et aimante selon tous les témoins. Non dénuée de personnalité ni de créativité, et ayant assuré par son propre talent le développement et le succès de son atelier de mode, elle est restée, comme ses semblables de l’époque, l’une de […] ces femmes oubliées  [qui] n’étaient pas tout-à-fait absentes: outre quelques apparitions ponctuelles [dans les témoignages et mémoires d’époque], on pouvait deviner leur présence en filigrane […].  Quelques rares photographies mises à part et conservées jusqu’à nous, cette personnalité reste donc assez indéfinissable pour sa postérité [3]. En effet, pour la plus grande frustration de ses biographes potentiels, aucune source écrite ou tradition fami­liale n’a permis de mieux cerner jusqu’ici les contours de la personna­lité de Victorine (née Fromont), épouse de PaulSr, et mère de Léon, puis de Georges. Cette fille d’artisans aisés du Marais était née parisienne, mais de filiation bretonne et bordelaise. Créatrice à son compte de chapeaux, toilettes et accessoires de mode, elle a aussi œuvré avec ses employées à des commandes pour les grands magasins et les couturiers des élégantes du Tout-Paris. Dans ses vieux jours, et avec sa mémoire infaillible, Léon aimait évoquer un souvenir de petite enfance dans l’atelier de sa mère où «la Divine» – la grande Sarah Bernhardt – fidèle cliente venue pour ses essaya­ges réguliers, s’amusait à le faire sauter sur ses genoux…

Victorine Renimel 1912
Victorine Reni-Mel en 1912

Comme en toute matière intime, Léon Renimel n’a jamais été très disert sur ses relations avec sa mère. Sauf pour réitérer en toute pudeur, et assez formellement, l’immense respect et la tendresse filiales qu’il avait nourri pour cette personne assez brillante selon lui, et trop prématuré­ment disparue. De la sorte, comme c’est fréquent en pareil cas, sa relation ultérieure totalement fusion­nelle durant près d’un demi-siècle avec une épouse très ostensiblement maternante reconstitua, en la perpétuant de manière tout-à-fait évidente aux yeux de tous, celle dont il avait été trop tôt frustré avec sa mère. La disparition précoce de Victorine au début de l’année 1914 a laissé un vide insonda­ble, à l’évidence, pour au moins deux des trois hommes qui l’entouraient. D’abord pour PaulSr, son époux, devenu veuf à 45 ans et qui sombre ensuite dans une neurasthénie solitaire et sans retour jusqu’à sa propre mort accidentelle vingt ans après; pour Léon également, qui perd à 21 ans une mère aimante et toute en vivacité comme en tempé­rance, alors qu’il est déjà pré-mobilisé et entrevoit son départ proba­ble et à court terme pour la guerre.

Pour sa part, le fils cadet Georges est à ce moment même embringué dans de sombres projets d’attentats antimilitaristes au sein d’une bande d’apaches, ce qui aurait – selon les témoins de bon aloi – hanté l’agonie de sa mère, et hâté sa fin. Arrêté et incarcéré, placé sous le coup de poursuites judiciaires, le cadet indigne se résoudra bientôt à accepter de devan­cer l’appel sous les drapeaux pour y échapper. Selon les témoignages d’alors, ses démonstra­tions outrancières de chagrin aux obsèques de sa mère n’ont abusé personne, car il était coutu­mier de manifestations théâtrales ou violen­tes en public, et les réitèrera d’ailleurs sans pudeur et de manière chronique jusqu’au terme lointain de sa piètre existence [4].
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[1]  Paul Sr.est né à Guer (Morbihan) en 1860. Orphelin de père à 11 ans, il est expédié de sa Bretagne natale à Paris, auprès de sa mère. Formé au métier d’orfèvre, il y atteindra le plus haut niveau d’excellence (médaille d’or de l’Exposition Internationale Ouvrière de 1886). Mais il s’intégra aussi comme auteur reconnu par ses illustres pairs (N.Quellien, Th.Botrel, E.Renan, Ch. Le Goffic, etc) , aux cercles parisiens des grands intellectuels celtisants de son époque.
[2]  cf. l’ouvrage de référence de Zygmund Baumann : la vie liquide (2006)
[3]  Stephane Audouin-Rouzeau, extrait du supplément « du côté des femmes »à sa réédition en format poche de son livre Quelle histoire – un récit de filiation (1914-2014)– Seuil/Gallimard 2013
[4]  cf. Paul RENIMEL Jr. Chronique familiale  manuscrit 124 pp. 1970 & Mémoires5 cahiers manuscrits, 483 pp. 1971-1979

 

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