Racines et formation
La cellule familiale
Le jeune Léon a grandi dans le Paris populaire et laborieux, dans le contexte de l’artisanat d’excellence de la capitale, entre des parents exerçant leur métier d’art au contact stimulant et effervescent de la capitale mondiale de la Belle Époque.
Son père PaulSr. autodidacte complet, doué d’une réelle créativité, reconnu comme auteur littéraire par les intellectuels et artistes bretons expatriés comme lui à Paris à la fin du XIXèmesiècle a activement pris part à leurs cercles culturels[1]. Amoureux fervent de ses origines, il a aussi contribué activement dès l’origine à la création et à l’animation des premières amicales de solidarité entre bretons d’Ile-de-France, dont les réseaux perpétuent encore de nos jours l‘influence sociale et économique bien réelles. La prestance, la forte personnalité et la grande rigueur morale de cet homme ont imposé un modèle à son fils aîné, comme d’ailleurs par la suite à son petit-fils Paul Jr.. Indéniablement, l’influence de Paul Sr. a été essentielle dans la vocation artistique et la formation de son fils aîné, le futur artiste-peintre. Dès l’enfance de celui-ci s’est établie une relation privilégiée et attentive de proximité avec un père attentionné et dénué autoritarisme, en dépit des mœurs de l’époque et de son caractère très trempé. Cette relation confiante et équilibrée n’a jamais failli, comme en témoignent les correspondances échangées entre eux jusqu’à la disparition de Paul Sr. . Sans fortune consistante, mais avec sa modeste aisance, ce père attentionné a aussi toujours subvenu aux besoins matériels de ce fils artiste à ses débuts, notamment pour doter son installation aux Etats-Unis.

Longtemps après la disparition accidentelle de Paul Sr. sa présence tutélaire a continué à empreindre l’éthique de vie de son fils aîné, et guidé son parcours d’existence et professionnel. Pourtant, vus le tempérament parfois ombrageux du père et sa sévérité exigeante, la confrontation de caractères aussi bien trempés, et travaillés chacun par des ambitions créatives, aurait pu être explosive. Mais la ligne de force d’une sereine et solide relation de profonde estime mutuelle s’est précocement construite entre PaulSr., humainement admirable sous tous rapports, et un fils modèle, sans être ni effacé ni docile, qui lui apparaissait aussi doué et prometteur. Il reste bien sûr évident que les usages de la société de la IIIème République imposaient encore une organisation familiale stable et hiérarchisée où la figure paternelle se devait d’incarner l’autorité sans partage. Tout en respectant la forme de ces règles, et au-delà de la personnalité des individus en présence, leur valeur humaine propre a heureusement instauré entre eux un équilibre constant de rapports bien plus moderne – et assez atypique – qui s’est encore consolidé au fil du temps, désamorçant de fait toute éventualité de vain désaccord ou de conflit superflu.

Pour le frère cadet de Léon, prénommé Georges, l’autorité paternelle eu malheu-reusement maintes occasions de devoir s’exercer pleinement; et même dans une violence constamment contenue, mais parfois explosive, à l’encontre de ce fils notoirement indigne. Dès l’enfance en effet, ce dernier s’avéra singulièrement amoral et malfaisant, eet confirma avec constance ces tendances précoces tout au long de son existence. Sa vie durant, le contraste saisissant de son inconduite familiale et sociale et d’un tempérament délibérément antinomique de celui de son aîné n’a pu que conforter encore le lien profond établi entre Léon et son père. Engagé dans le même cursus scolaire et d’apprentissage en atelier d’orfèvrerie que son aîné, Georges a manifesté des aptitudes professionnelles d’abord rassurantes pour un père anxieux de son devenir; mais, à l’inverse de son aîné, il a aussi réitéré très jeune les frasques, puis les délits de plus en plus graves. Excellent dessinateur comme son frère aîné, et sans doute jaloux du lien privilégié existant entre celui-ci et son père, il a préféré frayer dès la prime adolescence avec d’authentiques voyous, les ‘’apaches’’ de l’époque; profitant de sa faiblesse de caractère, ils lui inculquèrent la contre-éducation vers laquelle l’inclinait ses instincts déviantset son goût de la provocation. Il voua toute la suite de sa vie à y céder sans retenue, tout en veulerie et couardise derrière des postures bravaches, aux exactes antipodes des valeurs morales et de tempérance portées par son cercle familial.
On pourra invoquer l’injustice de la loterie héréditaire, et les contrastes absolus qu’elle impose parfois dans une lignée familiale, et au sein même d’une fratrie du même sang. Pour conjurer une fatalité qui semblerait par trop schématiquement biologique, il faut peut être en chercher les sources dans les approches scientifiques actuelles qui induisent des concepts d’hérédité psychique des ascendants, source potentielle de souffrances et de déviances pour leurs descendants. Force est pourtant de constater que, dans un cadre social et familial aussi «solide»[2] que celui des élites artisanales des années 1900, laissant bien peu de champ à l’aléa, aient pu se développer deux destinées aussi diamétralement contrastées que celles de Léon et de son frère cadet Georges.
S’agissant des parents de Léon, on devrait aussi tenter de faire ressurgir l’évanescente figure maternelle, douce et aimante selon tous les témoins. Non dénuée de personnalité ni de créativité, et ayant assuré par son propre talent le développement et le succès de son atelier de mode, elle est restée, comme ses semblables de l’époque, l’une de […] ces femmes oubliées [qui] n’étaient pas tout-à-fait absentes: outre quelques apparitions ponctuelles [dans les témoignages et mémoires d’époque], on pouvait deviner leur présence en filigrane […]. Quelques rares photographies mises à part et conservées jusqu’à nous, cette personnalité reste donc assez indéfinissable pour sa postérité [3]. En effet, pour la plus grande frustration de ses biographes potentiels, aucune source écrite ou tradition familiale n’a permis de mieux cerner jusqu’ici les contours de la personnalité de Victorine (née Fromont), épouse de PaulSr, et mère de Léon, puis de Georges. Cette fille d’artisans aisés du Marais était née parisienne, mais de filiation bretonne et bordelaise. Créatrice à son compte de chapeaux, toilettes et accessoires de mode, elle a aussi œuvré avec ses employées à des commandes pour les grands magasins et les couturiers des élégantes du Tout-Paris. Dans ses vieux jours, et avec sa mémoire infaillible, Léon aimait évoquer un souvenir de petite enfance dans l’atelier de sa mère où «la Divine» – la grande Sarah Bernhardt – fidèle cliente venue pour ses essayages réguliers, s’amusait à le faire sauter sur ses genoux…

Comme en toute matière intime, Léon Renimel n’a jamais été très disert sur ses relations avec sa mère. Sauf pour réitérer en toute pudeur, et assez formellement, l’immense respect et la tendresse filiales qu’il avait nourri pour cette personne assez brillante selon lui, et trop prématurément disparue. De la sorte, comme c’est fréquent en pareil cas, sa relation ultérieure totalement fusionnelle durant près d’un demi-siècle avec une épouse très ostensiblement maternante reconstitua, en la perpétuant de manière tout-à-fait évidente aux yeux de tous, celle dont il avait été trop tôt frustré avec sa mère. La disparition précoce de Victorine au début de l’année 1914 a laissé un vide insondable, à l’évidence, pour au moins deux des trois hommes qui l’entouraient. D’abord pour PaulSr, son époux, devenu veuf à 45 ans et qui sombre ensuite dans une neurasthénie solitaire et sans retour jusqu’à sa propre mort accidentelle vingt ans après; pour Léon également, qui perd à 21 ans une mère aimante et toute en vivacité comme en tempérance, alors qu’il est déjà pré-mobilisé et entrevoit son départ probable et à court terme pour la guerre.
Pour sa part, le fils cadet Georges est à ce moment même embringué dans de sombres projets d’attentats antimilitaristes au sein d’une bande d’apaches, ce qui aurait – selon les témoins de bon aloi – hanté l’agonie de sa mère, et hâté sa fin. Arrêté et incarcéré, placé sous le coup de poursuites judiciaires, le cadet indigne se résoudra bientôt à accepter de devancer l’appel sous les drapeaux pour y échapper. Selon les témoignages d’alors, ses démonstrations outrancières de chagrin aux obsèques de sa mère n’ont abusé personne, car il était coutumier de manifestations théâtrales ou violentes en public, et les réitèrera d’ailleurs sans pudeur et de manière chronique jusqu’au terme lointain de sa piètre existence [4].
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[1] Paul Sr.est né à Guer (Morbihan) en 1860. Orphelin de père à 11 ans, il est expédié de sa Bretagne natale à Paris, auprès de sa mère. Formé au métier d’orfèvre, il y atteindra le plus haut niveau d’excellence (médaille d’or de l’Exposition Internationale Ouvrière de 1886). Mais il s’intégra aussi comme auteur reconnu par ses illustres pairs (N.Quellien, Th.Botrel, E.Renan, Ch. Le Goffic, etc) , aux cercles parisiens des grands intellectuels celtisants de son époque.
[2] cf. l’ouvrage de référence de Zygmund Baumann : la vie liquide (2006)
[3] Stephane Audouin-Rouzeau, extrait du supplément « du côté des femmes »à sa réédition en format poche de son livre Quelle histoire – un récit de filiation (1914-2014)– Seuil/Gallimard 2013
[4] cf. Paul RENIMEL Jr. Chronique familiale manuscrit 124 pp. 1970 & Mémoires5 cahiers manuscrits, 483 pp. 1971-1979