Reni-Mel, artiste-peintre – biographie (7)

Le Nouveau Monde

Le triomphe du grand tableau ‘’America’’ 

 

 

Dans ses mémoires manuscrites rédigées tardivement (en 1979), Reni-Mel rappelle à quel point, dès l’enfance, le grand spectacle de la tournée européenne de Buffalo Bill en étape à Paris en 1905 avait définiti­vement frappé son imagination, et nourri sa détermination précoce à gagner un jour le Nouveau Monde [1]. Il avait douze ans lorsque son père l’amena à plusieurs reprises à ce specta­cle et sur le site du Champ de Mars avec ses multiples attractions de plein air reconstituant la légende de l’Ouest sauvage, dont le fameux campement des Sioux. Une autre douzaine d’années plus tard, la rencontre des ‘Sammies’ a ravivé l’admiration incondition-nelle qu’il avait entretenue par ses lectures – de son propre aveu – pour une Amérique de grands espaces et de libertés mythifiée depuis l’enfance. La fascination que ce Nouveau Monde avait ainsi exercé sur lui a scellé la suite de son parcours ultérieur de vie comme de sa carrière artistique. Elle a même joué à l’évidence jusqu’au coup de foudre déterminant de sa rencontre imprévisible avec Germaine, sa future épouse, partie toute jeune et seule de Nîmes dès 1919 s’installer aux U.S.A. ‘’pour vivre aux côtés des indiens’’[sic], et qu’il rencontrera au hasard d’une réception à Columbia  University en 1924.

Dès le courant 1917, au repos à l’arrière des tranchées des côtes de Meuse, le jeune Aspirant se signale à l’attention publique par la gravure colo­risée, déjà intitu­lée  »America », dont il se débrouille – on ne sait comment – pour faire publier le projet en pleine page à la une du New York Herald. Les conditions précises de ses premiers contacts américains restent encore indéterminées, fautes de sources ou témoignages, mais ils ont bien eu lieu. L’iconographie héroï­sante de la composi­tion allégorique intitulée « America » symbolisant la puissance ultramarine volant au secours de la France blessée reflète parfaitement l’admiration sans nuances ni réserves de son auteur pour le héros yankee qui franchit l’Atlantique au secours de la patrie de La Fayette. Dans ses correspondances alors adres­sées depuis le Front à son père, l’artiste-combattant  confirme sans ambages l’enthousiasme que lui ont insufflé ses premières rencontres  avec les boys, et sa conviction de l’indéniable ‘’supério­rité civilisation­nelle’’ [sic] qu’il en déduit dès lors sans réserves.

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lithographie originelle de 1917 du projet contresigné par les Généralissimes Alliés Pershing et Foch

Sous réserve d’étude de son dossier militaire détaillé archivé à la Défense, on peut supputer que ses premières occasions d’échanger avec des éléments du corps expéditionnaire américain fraîchement arrivés sur le secteur de Saint Mihiel ont bien eu lieu à l’été 1917, ou peu avant. Blessé au combat le 11 août, et hospitalisé à Verdun, puis dans la Marne, ce n’est probablement pas avant le début 1918 et alors qu’il était en convalescence à Paris que des contacts plus approfondis avec des américains purent se développer. On peut toutefois se fier à sa détermination à accomplir son rêve d’émigration, et à ses capacités de séduction et son énergie de négociation déjà démon­trées aupara­vant: bien que rien ne l’y prédispose, ni son petit grade, ni son statut social, il a su charmer et intriguer pour remonter rapidement vers les plus hautes sphères de l’État-Major US; ceci, en dépit d’une maîtrise très rudimentaire, à n’en pas douter, de la langue anglaise, comme il l’a d’ailleurs reconnu plus tard. Au gré des rencontres, sa frater­nisation avec les hommes de troupe et avec leurs officiers a sans doute été aussi largement facilitée par ses dons de dessinateur et de portraitiste, capables de capter immédiatement un capital de sympathie autour de ceux qui exer­çaient ce talent [2]. Outre la série de croquis du Front qu’il éditera ensuite en portfolio à Paris en 1922, puis à New-York l’année suivante, Reni-Mel a effectivement attesté avoir fait nombre de cadeaux de mêmes portraits-croquis pris sur le vif à ses compagnons d’armes, comme à d’autres rencontres de hasard, et parfois d’importance, dans les tranchées comme au repos à l’arrière. Sinon, comment un simple officier subalterne français comme lui aurait-il réussi son rapide parcours ascendant jusqu’aux recommandations nécessaires pour accéder finalement en direct au Président des États-Unis lui-même ?

Ainsi, après l’Armistice de novembre 1918, maintenu en service actif entre périodes d’hospitalisation, convalescence à Paris et cantonnement au Palais de Fontainebleau, il sait faire fructi­fier les relais privilégiés d’influence qu’il avait déjà jalonnés. En janvier 1919, il parvient donc finalement à être reçu à l’Hôtel Crillon par Woodrow Wilson en personne, tout juste arrivé à Paris pour les négociations de la Paix. Lui ayant présenté et fait valider le projet lithographié pour  »America », dans la version déjà popularisée par la presse américaine l’année précédente, Reni-Mel consacre dans la foulée près d’une année entière à la transpo­ser à l’huile sur une toile de 8 m2 montée sur un monumental châssis de chêne dans le vaste atelier mis à sa disposition à Fontainebleau [3]. Poursuivant en simultané et avec opiniâtreté son lobbying déjà prometteur, il organise là des ‘visites de chantier’ et y invite régulièrement des personnalités influentes et journalistes qu’il implique dans la monumentale réalisation en cours. C’est ainsi qu’il obtient finalement la présentation solennelle de sa toile parachevée à l’aéropage politique et mili­taire franco-américain réuni en grande pompe à cet effet devant la presse, au Cercle Interal­liés de Paris en mai 1922.

Présentation d'America

Mai 1922: Paris, cérémonie finale de donation du tableau ‘America’ (Reni-Mel à l’extrême gauche)

En parallèle à ses démarches côté américain, il a aussi instrumentalisé la mobilisation des hautes autorités françaises, ce qui finit par lui assurer le parrainage direct du Président de la République Raymond Poincaré [4]. En présence des prestigieux généralissimes alliés qu’il a convaincu de cautionner et contresigner son œuvre, Reni-Mel peut alors orchestrer sa donation personnelle et sans contrepartie de la grande toile  »America » à l’American Legion, la toute puissante organisation fédérale des Veterans qui vient juste d’être créée. Dans la foulée du lancement officiel à Paris, la monumentale peinture sera embar­quée avec son auteur en direction de New-York, puis vers le siège fédéral de l’American Legion, où l’œuvre et son auteur sont reçus en grande pompe pour le 4èmeanniver­saire de l’Armistice de 1918 (‘Souvenir Day’). De là, ils repartent immédia­tement pour la Nouvelle Orléans où se tient le premier Congrès des Combattants des Forces Alliées, occasion pour l’American Legion de tenir son tout premier congrès inaugural. Après cette étape de grand retentissement médiatique, Reni-Mel, invité officiel des Autorités fédérales, accompagnera son tableau dans une tournée triomphale de huit semaines des grandes métro­poles américaines qui s’achèvera au tout nouveau siège édifié pour l’organisation des Veterans à Indianapo­lis, en décembre 1922. C’est au cœur de ce vaste monument  que le tableau sera définitivement installé en place d’honneur, au dessus de la tribune du hall central des conférences de ce Q.G. de l’American Legion, où il est exposé sans discontinuer depuis bientôt un siècle… [5].

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Depuis un siècle, le tableau  »America » est à demeure à la Tribune d’honneur du GQG de l’American Legion à Indianapolis

C’est dans ces conditions exceptionnelles que Reni-Mel a été accueilli pour la première fois sur le sol américain comme un héros artistique venu de France. La traversée first class qui lui a été offerte depuis Le Havre s’effectua à bord du Lorraine, le plus grand et moderne des liners français de cette époque. Dès son débarquement, convoyé en wagon spécial de New York à Washington, il est chaleureusement reçu en audience privée à la Maison Blanche par le nouveau Président Warren G.Harding, qui lui réitère un engagement de citoyenneté d’honneur… qui ne sera jamais concrétisé ! Il est ensuite traité en V.I.P. pendant toute la tournée d’honneur des métro­poles où le monumental tableau emblémati­que et son auteur sont présentés à chaque étape au grand public améri­cain [6]. La couver­ture médiatique en continu de cette tournée par la presse écrite, les radios et les actualités cinématographiques américaines est proportionnelle au symbole de fraternité franco-américain évidemment décuplé par la proximité de la Grande Guerre et l’ambiance émotionnelle de l’époque.

En dépit du solide sang-froid caractérisant habituellement le personnage – et de son propre aveu – on mesure bien ce qu’à pu être son vécu de cette année 1922 hors normes, d’abord à Fontainebleau, puis à Paris, et enfin en tournée triomphale à travers les États-Unis; jeune artiste, à peine sorti de trois années d’horreurs, Reni-Mel vécut en totale apesanteur cet épisode d’apothéose d’un projet mûri de longue haleine dans l’enfer des tranchées, et instrumentalisé par lui seul, à l’instinct et avec la plus grande obstination. La réalisation de son rêve américain et son expérience de premier contact avec ce pays si longtemps désiré – même si elles lui sont forcément apparues un peu délirantes dans leur forme excessive – expliquent sa décision immé­diate prise dès la fin de ce premier voyage: il s’y installera sans délai, et définitive­ment, sa conviction étant acquise qu’une carrière des plus brillantes l’y attend forcément. Mais le principe de réalité, qui s’est pourtant déjà manifesté en arrière-plan de l’euphorie de ce premier voyage [7], ne tardera pas à se rappeler cruellement à lui dès les premiers pas de son vécu réel d’émigré à New York, sans pour autant entamer d’un pouce son rêve américain qu’il gardera intact jusqu’au terme de son existence.

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[1]  D’avril à juin 1905, une troupe composée de 800 hommes dont 100 Peaux Rouges, et 500 chevaux, s’était installée à Paris, entre la Tour Eiffel et l’Ecole Militaire. Le succès fut au rendez-vous, puisque pas moins de 3 millions de spectateurs assistèrent aux représentations.
[2]  Merci à Stephane Audoin-Rouzeau de m’avoir rappelé à cette évidence…
[3]  le vaste atelier sis au 100 rue de France à Fontainebleau a été gracieusement mis à sa disposition par la comtesse d’Escoville, propriétaire des lieux.
[4]  qui déclare alors devant la toile de Reni-Mel que : « […} le symbole est si important que le gouvernement français le proposera à l’American Legion au nom de Reni-Mel . » ce qui confirme les faits attestés d’un don entièrement gracieux et bénévole que l’artiste a tenu à concéder lui-même, le tableau n’ayant fait l’objet d’aucune commande publique ni transaction financière, ou d’autres contreparties. Par contre, dès l’année suivante, Reni-Mel fera agréer par la Justice américaine un droit exclusif de copyright sur le tableau à son bénéfice et à celui de ses ayant-droits successoraux.
[5]  Ce tableau, sévèrement encrassé par près d’un siècle d’intense tabagie dans le hall des conférences, a fait l’objet d’une importante campagne de restauration intégrale en 2011 par l’équipe spécialisée de l’Indianapolis Museum of Art  [ http://www.imamuseum.org/blog/2011/07/20/rediscovering-america/  ]
[6]  à chaque étape dans une métropole, le tableau monumental est mis en scène dans le principal espace commercial du centre-ville, pour lui assurer une visibilité maximale; des conférences de presse et réceptions sont organisées dans ce contexte très usuel de la pratique évènementielle américaine.
[7]  Il n’a pas reçu d’emblée la nationalité américaine que son entrevue avec le Président Harding à la Maison Blanche lui avait confirmée après les promesses initiales en ce sens de Woodrow Wilson en 1919 à Paris, et n’obtiendra même jamais par la suite de simple passeport US, ni même de visa illimité de résident permanent. Il est envisageable que ses accointances avec des syndicalistes américains sous influence marxiste aient pu indisposer les services de renseignement U.S.

 

 

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