Reni-Mel, artiste-peintre – biographie (8)

In America

Les Années Folles newyorkaises

 

Pour bien se persuader que son rêve d’enfant est devenu réalité, Reni-Mel fera assez constamment précéder l’intitulé de ses œuvres peintes ou graphiques de la mention ‘en Amérique’ ou bien ‘In America’. En parallèle, seule sa chère Armorique aura ce même privilège pour les séries de paysages et portraits esquissés pendant ses séjours d’été en Europe: c’est pourquoi elles sont presque toutes référencées ou désignées ‘en Bretagne’, le titre évoquant plus précisément le sujet du tableau étant parfois accessoire, et même souvent omis. Comme si les territoires de son cœur devaient être rappelés à toute occasion, et pour la postérité qu’il a toujours auguré pour sa production picturale.

New Orleans 1922
Reni-Mel – New Orleans 1922

En avril 1923, à peine revenu en France de sa tonitruante tournée inaugurale américaine, Reni-Mel repart presque aussitôt vers les U.S.A. depuis Cherbourg à bord du SS President Garfield. Au terme de cette deuxième traversée transtlanti­que [1], il s’installe sans hésiter dans un vaste atelier-studio à deux pas de Times Square, au cœur-même de Downtown Manhattan [2]. Le choix de ce quartier alors ultrachic de la métropole où voisinent les clubs sélects de la meilleure société, les théâtres, les institu­tions et lieux culturels est très significatif de l’euphorie conquérante qui habite encore le jeune artiste à cet exceptionnel moment de sa vie et de sa carrière. Pendant son transit à Paris, il a sans doute rassemblé ses faibles économies et surtout reçu une avance de trésorerie de son père, qui, pour être à l’aise, restait néanmoins peu fortuné. Cette dotation financière de départ ne lui permettra de survi­vre qu’un moment à New York, surtout au train de vie qu’il s’octroie d’emblée, en attendant le relai des premières commandes locales d’œuvres, dont il ne doute alors pas. Avec beaucoup  d’optimisme, le jeune peintre à succès (pour l’instant médiatique, exclusivement) a sans doute été conseillé par son agent local pour ce choix initial de sa résidence et de son atelier; mais ce choix est un pari sur l’avenir très audacieux, vu le standing du local et du secteur retenus.

Muni d’un premier permis de résident valable 7 ans [3], loin de l’avalanche de commandes espérée, ses réserves financières vont logiquement fondre assez rapidement; il ne résidera donc qu’assez peu de temps dans ce premier lieu hypercentral de New York, le temps d’ajuster son train de vie à la réalité de revenus qui tardent de plus en plus à venir. Dès sa deuxième année d’installation, il est domicilié postalement chez son agent newyorkais Bory-Osso, directeur de rédaction du New York Herald, puis successivement à deux autres adresses en ville. Dès son installation à New-York, il s’est mis à peindre des paysages de son nouvel environnement et cherche aussi à placer ses talents de portraitiste pour quelques trop rares commandes qui aboutiront sans tarder. Mais ces tentatives alimentaires font le plus souvent long feu, comme en témoigne son journal, composé de mémoire un demi-siècle plus tard.

LRpt:269 Central Park 1922 - moyenne Def.
Reni-Mel « Central Park 1923 »

Après son mariage deux ans plus tard, il pourra enfin élire un domicile plus stable avec l’appui des revenus universitaires réguliers de son épouse, Germaine, jusqu’à ce que le couple revienne en France en 1927 pour une longue villégiature de plus d’une année. De retour en 1928, ils se réinstalleront à une nouvelle adresse newyorkaise, mais toujours dans le même district de Manhattan. Après 1934, ils n’auront plus de rési­dence permanente attitrée aux U.S.A. ou au Canada, préfé­rant les hôtels en long séjour pour les semaines passées à New York ou les multiples étapes des voyages itinérants du couple, en alternance avec l’accueil en New Jersey et dans le Maine chez ses plus fidèles amis, les Kellenberger, Rutherford ou autres.

Pendant les deux premières années américaines de Reni-Mel, tant qu’il est resté célibataire, ses ambitions de réussite artistique et de reconnaissance sociale ont donc tardé à se concrétiser. Doit-on en chercher la cause dans l’ambiance des ‘’Années Folles’’ newyorkaises? C’est en partie plausible, à en croire ses récits et ses mémoires qui évoquant bien la bande de fêtards très fortunés au sein de laquelle il avait ses habitudes et table ouverte perpétuelle dans les endroits les plus chics durant ses ultimes années de célibat… [4]. Quel homme jeune et séduisant, rescapé de l’enfer de la Première Guerre Mondiale aurait résisté complètement aux plaisirs newyorkais des Roaring Twenties, aux vapeurs pernicieuses de la Prohibition, aux charmes des danseuses de charleston court-vêtues et libérées ? Même corseté par ses stricts principes éducatifs, et d’un tempérament naturellement pudibond, Léon Renimel n’a jamais renié son hédonisme, sans pour autant céder à la débauche… Aux premiers temps de son installation à New York, et pariant sur le contexte de croissance économique particulière­ment favorable, Reni-Mel joue à fond la vie mondaine pour tenter de se constituer un réseau de commanditaires potentiels; mais il ne maîtrise pas encore les subtilités de la langue, ni complètement sa communi­cation et les codes sociaux américains si différents de ceux de sa patrie – et de son milieu – d’origine [5].

Dans sa posture à la fois conquérante et incertaine, il hésite aussi à se dépêtrer de son image très restrictive, et déjà décalée de ‘peintre militaire’ français. Pour beaucoup, il reste l’auteur de l’emblématique monument pictural « America« , et s’en prévaut peut-être de manière trop insistante, alors même qu’il cherche résolument à réussir dans le genre civil… On est alors en pleine hystérie festive de boom économique d’après-guerre et de la Prohibition; il ne maîtrise pas vraiment son réseau naissant de relations influentes et a conscience de son isolement culturel dans la futilité ambiante. L’ambiance de ces années-là le met en porte-à-faux pour défendre son repositionnement artistique entre un cercle d’appuis institutionnels et diplomatiques et un milieu d’expatriés enrichis dans lequel il évolue désormais. Des années plus tard, il a reconnu lui-même s’être peut-être trop longtemps référé à l’épisode ‘America’ et à son argumentaire d’ancien combattant ami privilégié des Sammies [6]. Autrement dit, il a éprouvé avant la lettre les effets pervers d’un syndrome wharolien d’un semestre de célébrité, essai qu’il n’a pas vraiment su transformer ni proroger à hauteur de son apothéose de la fin 1922…

______________________________________________________

[1]  de 1922 à 1968 il en effectuera 28 au total; sa vie durant, et même après les années 1940, Reni-Mel n’a jamais pris l’avion, préférant la commodité du bateau qui lui permettait à chaque traversée de convoyer en bagages accompagnés ses œuvres en cours – et parfois certains de ses meubles designés par ses soins pour être démontables et compactés au gabarit standard des malles-cabines d’alors. Il appréciait aussi les opportunités de rencontres et de contacts sociaux que lui offrait la 1ère classe des paquebots transatlantiques et qu’il sut exploiter pour sa promotion, ou à certaines occasions pour des commandes…
[2] au 65 West 45th Street
[3] ‘Declaration of Intention’ n° 307239 délivrée le 10 avril 1922 par le service de Naturalisation du US Dpt of Labor, Supreme Court of New York County
[4]  Dans ses mémoires manuscrites (f° 55), l’intéressé avoue lui-même avoir sans doute trop sacrifié à « un tourbillon d’aventures fort éloquentes, certes, mais sans lendemain. »
[5]  il tentera ainsi de convaincre l’héritière milliardaire Anne Morgan, d’abord rencontrée en croisière sur son yacht, dans l’espoir de faire son portrait et de lui vendre quelques tableaux de France ; les lui ayant présenté dans son hôtel particulier newyorkais « L’effet de ravisse­ment oculaire fut immédiat, mais ne fut suivi d’aucun résultat verbal laissant enten­dre son acquisition. » – [mémoires autobiographiques f° 55]
[6]  il démarchera ainsi la Fondation Rockfeller, pour une commande sans suite d’une vaste peinture représentant les troupes américaines à l’assaut et à la prise du Bois Belleau (près de Château Thierry)

 

Laisser un commentaire