Reni-Mel, artiste-peintre – biographie (9)

In America

Du succès à la Grande Dépression 

 

Dès sa rencontre avec Germaine au printemps 1924, celle-ci va influencer en profondeur le reposition­nement social et professionnel de l’artiste. Elle l’introduit en effet à de nouveaux réseaux intellectuels et culturels, comme à ceux de la Highsociety new-yorkaise où son charisme personnel comme son talent pictural commenceront alors à lui assurer une base de comman­des qui deviennent plus régulières, et lui assurent un train de vie moins incertain. Toutefois, Germaine restera encore en poste universi­taire éloigné dans le Midwest jusqu’à l’automne 1926; dès lors, accédant à sa chaire de Columbia Univer­sity, elle pourra pleinemement contri­buer au succès de Reni-Mel en le rejoignant à plein temps à New York. Dans son sillage de militante de la cause amérindienne, la fréquentation régulière des réser­ves tribales des États Unis inspire à Reni-Mel des séries de paysa­ges, scènes de genre et de portraits de natifs d’une très haute qualité picturales qui ont séduit sur-le-champ quelques uns de ses riches clients de la Côte Est.

renimel's 1924 copie
Léon et Germaine (1925)

Professeur de philologie à l’institut des Études Françaises de Columbia Univer­sity de 1926 à 1932, Germaine a donc aussi joué un rôle déterminant en accompagnant l’ensemble de la carrière de son époux. Elle ne s’est jamais autorisée la moindre interférence sur sa création, le choix de ses sujets ou sa manière de peindre; par contre la concertation entre eux fut constante pour la gestion des relations publiques, des commandes et de la carrière de l’artiste en général. C’est donc grâce à son appui constant et discret en relations publiques que Reni-Mel a pu devenir un artiste assez en vue dans le New-York de l’entre-deux guerres. Prenant une part assidue à la vie sociale et intellectuelle de la métropole, le couple s’est aussi impli­qué dans l’animation des clubs et réseaux culturels français et américains, associant le charisme charmeur de l’artiste-peintre à l’activisme constant et efficace de lobbying de son épouse. Elle l’a aussi intro­duit et crédibilisé au sein des cercles acadé­miques et de leurs mécènes et sponsors: grâce à sa verve de vulgarisateur, et malgré ses modestes diplômes français, il pu être invité à enseigner régulièrement l’histoire des arts euro­péens à l’Université de Columbia et, à partir de là, donner régulièrement des conféren­ces au Metropolitan Museum et dans de multiples institutions à travers les États Unis.

Installé comme résident américain, Reni-Mel a naturelle­ment ouvert et développé son œuvre vers les thématiques et les sujets inspi­rés par ce Nouveau Monde: spectaculaires panoramas urbains, mais aussi grands paysages naturels; remarqua­bles portraits d’amérindiens ou de sportifs (boxe, football, baseball…), scènes reconstituant la légende de l’Ouest, etc… Néanmoins, dans son atelier new-yorkais il a aussi poursuivi a parité et avec succès une carrière très fidèle à ses références affectives armori­caines et aussi méditerranéennes depuis son mariage. Ainsi, à côté de son activité de portraitiste appréciée des élites fortunées, il finalise avec régularité et en grands formats les paysages, portraits et scènes de genre d’abord esquissés sur de petits panneaux de bois facilement transportables au gré de ses voyages d’été vers l’Europe, puis rapportés à New York comme échantillons pouvant être présentés à des commanditaires potentiels pour être exécutés en formats supérieurs.

Franchis­sant l’Atlantique chaque été jusqu’en 1934, pour des séjours fami­liaux et de villégia­ture en France, il y saisit donc sur le motif des paysages et scènes notamment en Bretagne et en Provence. Cette production de qualité a trouvé un débouché régulier vers des collections publi­ques et privées [1]. Ce sont aussi des commandes de portraits de sa clientèle américaine ou européenne qui ont parfois permis à Reni-Mel d’établir un premier contact facilitant ensuite la vente de ses grands paysages européens ou américains ou scènes de genre, appréciés dans les mêmes milieux. Le Krach boursier de 1929 ruine immédiatement quelques uns des riches commanditaires les plus fidèles de Reni-Mel, réduisant assez vite les ressources de l’artiste à des ventes mineures et à ses piges de conférencier.

La Grande Dépression qui fait suite pour des années va geler sans délai les investissements de biens superflus, ce qui touche évidemment les artistes visuels en premier lieu: dès lors, Reni-Mel voit se réduire, puis disparaître les ressources d’appoint de ses conférences universitaires. Mais les intellectuels, à commencer par les étrangers, seront aussi victimes de la Crise: deux ans plus tard, c’est le poste de Germaine à Columbia qui subit les coupes d’austérité budgétaire imposée au secteur académique. Elle se recase assez vite pour enseigner le français dans une high school, et lui glane quelques expédients rapidement taris, eux aussi. À partir de 1932, l’inéluctable retour en France s’impose donc, du moins pour l’artiste qui désespère d’un retour à meilleure fortune… Ce retour sera ‘’ provisoirement définitif ’’ en 1934, dans la mesure où le couple ne renoncera pas avant plusieurs années à l’espoir de reprendre ses marques à New York, ce jusqu’à la veille de la seconde guerre mondiale. Avec le mode de vie ultra-spartiate qu’ils conserveront ensuite leur vie durant, le rapatriement de leurs biens est réduit au minimum concernant meubles et effets du quotidien; c’est donc l’atelier du peintre qui constitue le plus gros de ce déménagement transatlantique, même si une bonne partie est encore laissée en garde-meuble à New-York dans la perspective d’une réinstallation à laquelle on veut encore croire fermement. Dans cette veine, l’artiste conservera pendant près d’un demi-siècle encore son compte bancaire actif à la Bowery Bank et même son coffre de dépôt garni de la petite réserve stratégique en dollars-or utile à son hypothétique retour…

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Reni-Mel (1957) – Brooklyn Bridge-

En réalité Reni-Mel et Germaine ne reviendront pas en Amérique du nord avant 1957, pour un long séjour. Pourtant déjà âgé, le couple est alors toujours aussi motivé par un espoir devenu plus virtuel de réinstallation en Amérique du nord, que ce soit à New-York ou au Canada. Mais malgré les liens épistolaires réactivés avec leurs amis d’Amérique dans l’après-guerre, aucune piste concrète ne s’ouvre. Le séjour de 1957 se résoudra finalement surtout à des repérages de lieux et de situations aux USA et au Québec en vue de futures compositions picturales. De retour en France, Reni-Mel exploitera donc ces esquisses et notations de lumières et de couleurs pour composer une remarqua-ble série de grands formats consacrés notamment à Manhattan, de jour comme de nuit et des scènes de rue de la Nouvelle Orleans ou du Vieux Québec. Un quart de siècle après, c’est donc à ce moment un retour inverse de sa pratique estivale d’autrefois, lorsqu’il effectuait ses  »reportages picturaux » l’été en France pour nourrir ses travaux d’atelier new-yorkais le reste de l’année… Désormais, tous les tableaux à thèmes américains des années 1950-60 seront exécutés à Paris, dans le spacieux  atelier que la Fondation Taylor a mis à la disposition du peintre Place Saint Georges. En 1966, puis en 1968, d’ultimes traversées de l’Atlan-tique amèneront encore le couple à séjourner plusieurs mois aux USA et au Canada auprès d’amis et mécènes de longue date.

Au dernier voyage outre-Atlantique le couple (qui n’a jamais conduit d’automobile) rend visite dans les États de l’Est à quelques fidèles connaissances des années heureuses; il effectue aussi en bus Greyhound un long péleri­nage routier circulaire de plus de quatre mois, ponctué de multiples étapes mémoriel­les sur près de 7.000 km à travers tout le continent. Ce type de road-trip au long cours, qui s’adresse alors en priorité à une clientèle de travailleurs migrants et de jeunes routards désargentés, est tout sauf physiquement raisonnable pour des personnes de leur âge canonique, et aussi connaissant la vulnérabilité cardiaque de Germaine. Mais ce choix n’est pas seulement économique pour un couple réduit dorénavant à l’austérité financière: pour leurs multiples traversées, ils ont toujours préféré la lenteur relative du paquebot à l’avion, à cause du temps qu’on y prend et pour les rencontres humaines qu’on peut y faire. De même, ils justifieront cette aventure en bus d’une quinzaine de semaines autour du continent nord-américain comme un ultime pèlerinage au plus près de ses réalités géographiques et culturelles, et du quotidien de ses habitants ordinaires. Au cours des trajets dans l’Ouest, c’est aussi l’occasion d’une étape à Indianapolis, pour une réception au siège fédéral de l’American Legion, qui confirme à nouveau en cette occasion son indéfecti­ble fidélité à l’auteur et au donateur de l’emblématique ‘’America’’.

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[1]   par exemple le tableau  »Old Vannes » acquis pour les collections royales britanniques exposé depuis 1938 au musée national de Glasgow, en Écosse – http://artuk.org/discover/artworks/old-vannes-85830

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