Reni-Mel, artiste-peintre – biographie (10)

Le rêve brisé

 

 

Pour des raisons aussi personnelles que conjoncturelles, la décennie 1935-1945 apparaît  pratiquement stérile pour l’activité artistique de Reni-Mel. De multiples facteurs personnels, puis historiques s’enchaînent et se conjuguent pour l’assombrir et paralyser sa créativité. Après le coup d’arrêt imposé à sa carrière américaine par la Grande Dépression, et le retour forcé en France, c’est la mort accidentelle de son père tant chéri qui survient en 1935. Cette perte brutale le frappe donc en plein doute existentiel et professionnel, aggravant l’arrachement inéluctable à sa patrie d’adoption américaine. Après plus d’un an sans le moindre espoir d’amélioration de sa situation, cette étape, qu’il espérait encore transitoire, sans envie réelle de reprendre ses marques en France, semble devoir se prolonger. Cela le plonge dans une situation morale et matérielle profondément déstabilisante qui n’est évidemment pas propice  à relancer sa créativité.

mas de n^mes
Reni-Mel (v.1937 ?) – le mazet nîmois [coll.privée France]

À New York, le Krach boursier de 1929 avait tari sans grand délai son carnet de commandes [1]. Pourtant, le bouleversement des genres picturaux qui commence alors à agiter la scène artistique locale, et le refus affirmé de Reni-Mel de s’aventurer hors du réalisme n’ont sans doute pas immédiatement joué [2]. Son fonds de clientèle newyorkaise et de la côte nord-est, commanditaire de portraits privés et de paysages typiques français et américains n’est pas celle d’investisseurs à risque dans l’art contemporain de rupture qui émerge alors aux marges pour quelques collectionneurs aventureux et marchands avisés. Jusqu’en 1930, Reni-Mel est acheté par des amateurs souvent fortunés dont les goûts sont aux antipodes de ceux de l’excentrique héritière Peggy Guggenheim… Ces amateurs peu friands d’art d’avant-garde n’ont pas non plus tous été irrémédiablement ruinés par le krach boursier d’octobre 1929; mais il est logique que la réduction de précaution de leur train de vie ait sans nul doute gelé un débouché économique habituel de l’artiste. Son épouse, sous contrat à Columbia University, ne sera victime des compressions de postes universitaires qu’en 1932; mais elle aurait pu poursuivre sa résidence à New York, où elle retrouva rapidement un emploi d’enseignante en High School.

A posteriori, Reni-Mel n’a jamais été très loquace ni explicite sur sa décision de rentrer provisoirement en France en 1934, puis de s’y réinstaller définitivement deux ans plus tard [3]. À l’évidence, il a vécu ce retour contraint comme un exil inversé et un échec personnel; et malgré son égocentrisme assumé – et consubstantiel à la condition d’artiste – il a reconnu par la suite avoir sans doute empêché sa femme de poursuivre une prometteuse carrière universitaire aux U.S.A. qui aurait probablement pu revenir à meilleur fortune après le plus fort de la Crise. En tout état de cause, la décision conjointe a été solidairement consentie entre eux; et pour l’un comme pour l’autre, les récits enthousias­tes et réïtérés de leur vie américaine et les allusions à la souffrance d’avoir dû y renoncer les hanteront jusqu’au soir de leurs vies. Tout juste ont-ils suggéré bien plus tard que la montée des périls en Europe leur enjoignait aussi de regagner civique­ment une patrie d’origine menacée, et de se rapprocher de leurs familles. Mais c’est pour partie, une rationalisation a posteriori d’obligations qui ne sont devenues explicites que bien après 1934 [4].

Pendant sa carrière américaine, et jusqu’au début des années 1930, Reni-Mel tirait le principal de ses revenus d’achats et de commandes privées assez régulières; et accessoirement des cycles de cours et conférences d’histoire de l’art qu’il dispensait à Columbia et dans d’autres universités, au Metropolitan Museum ou nombres d’académies privées. La disparition confirmée de ces deux sources de revenus, précaires par nature, est sans doute l’argument premier de sa décision de regagner la France. Malgré l’emploi universitaire de Germaine assuré jusqu’à l’été 1932, la situation financière globale d’un couple sans réserves de fortune personnelle ou familiale s’est fragilisée dès 1930-31. 

Mais pour l’artiste Reni-Mel, l’enjeu de fond n’était pas seulement financier, mais aussi de dépit professionnel: dans ses mémoires, il témoi­gne ainsi avoir vécu comme un martyre trois années entières sans la moindre commande; ce qu’il apprécie alors comme une perte de reconnaissance devenue insup­portable à ce terme. Même s’il dit s’employer – avec un talent qui est certainement alors à un sommet – à peindre, de son propre aveu, « les meilleurs tableaux de sa future collection personnelle» (sic), on peut comprendre le doute existentiel profond qui le torture à cette période d’angoisse. Pour autant, il n’espère pas d’un retour à Paris une amélioration de son sort d’artiste. C’est pourquoi le couple considère son voyage de 1934 vers la France comme un aller provisoire, avec un retour vers New York un peu plus différé qu’à l’habitude de leurs navettes annuelles. Après la mort accidentelle du père à Paris, Ils reviendront d’ailleurs effectivement dès l’année suivante, avec le ferme projet de se réins­taller durablement à New York, rêve finalement brisé par un implacable principe de réalité. Certaines correspondances échangées avec leurs relations newyorkaises jusqu’en 1939, puis reprises dès l’après-guerre témoignent aussi combien le couple n’a jamais renoncé à l’espoir de réintégrer la vie américaine, avec l’aide de tous les contacts qui lui été demeurés fidèles sur place.

Pour son retour provisoire à Paris en juillet 1934, le couple s’installe dans un modeste deux-pièces de loca­tion du Boulevard Exelmans, qui finira par devenir sa résidence quasi définitive de rapatriés [5]. Simultanément, Reni-Mel reloue aussi un atelier dans le quartier du Temple pour accueillir la part de ses œuvres en chantier venues de New York et ses chevalets historiques [6]. Selon ses routines bien rôdées de ce ‘’passager fréquent’’ des liners transatlantiques, ses toiles de grandes dimensions ont été démontées et roulées et leurs châssis à clefs démontés pour la traversée. Après la tentative de reconstitu­tion intégrale de son catalogue de productions, et si l’on se fie aux doubles datations que l’artiste a manuscrites lui-même sur certaines de ses toiles en chantier, il semblerait que Reni-Mel n’ait pas intensément utilisé son nouvel atelier parisien (très peu d’œuvres en chantier ou esquissées rapa­triées des USA sont finalisées – et datées en conséquence par l’auteur lui-même – de la décennie 1935-1944).

Au-delà des turbulences matérielles que cette période de l’immédiat avant-guerre impose à l’homme et à l’artiste, la perte imprévue de son père l’a aussi plongé dans une révision existentielle en profondeur. Au moment de l’accident, il est d’abord frappé de la coïncidence tragique entre le sort de cet auteur et poète de père avec celui du meilleur ami et modèle de celui-ci, Narcisse Quellien [7]. Dans sa jeunesse, Reni-Mel a bien connu et côtoyé avec respect et admiration cette figure aînée et alors célèbre du monde des lettres, pivot du cercle des intellectuels celtisants de Paris. Selon le ressenti que Reni-Mel a partiellement restitué à son entourage familial par la suite, l’intensité et ‘’l’exotisme’’ relatif des quatorze années précédentes de sa vie sociale et mondaine à New York l’avaient évidemment distancié de sa jeunesse parisienne, vécue dans l’ombre assez exclusive de la figure tutélaire paternelle. De prime abord, l’événement inopiné de sa disparition sans préavis, et le cérémonial d’hommages culturels que cela déclencha dans le tout-Paris celtisant le ramènent alors brutalement à la réalité de ses vraies racines.

Et le confrontent aussi sans ménagement à son parcours personnel et artistique si exaltant et imprévisible des quinze années précédentes; ce parcours prématurément lancé pour transcender celui du père en toutes matières, et qui est sérieusement fragilisé par la conjoncture à ce moment critique. L’artiste qui s’est propulsé en pleine jeunesse, et avec grand talent et une solide ambition, vers une carrière américaine vient de franchir la barre alors fatidique de la quarantaine. En effet, pour un homme de sa génération, c’est déjà l’âge de la maturité et des premiers bilans: il est alors confronté sans ménagements à la faillite de ses espérances de réussite sans bornes, et aussi à des évolutions de la scène artistique interna­tionale vers des formes d’expression auxquelles il a abruptement résisté jusque-là. Le retrait inopiné d’une figure paternelle aussi essentielle et sécurisante pour lui, à bien des égards, marque donc à l’évidence le virage majeur de son existence, comme de sa carrière.

______________________________

[1] Les correspondances échangées en 1930 et 1931 entre Reni-Mel et son père en témoignent explicitement; son journal cite aussi nommément ses commanditaires newyorkais ruinés par le Krach.
[2] Musée d’Orsay – exposition 2016-2017 « La peinture américaine des années 1930 – The Age of Anxiety » http://www.musee-orsay.fr/fr/evenements/expositions/hors-les-murs/presentation-generale/article/la-peinture-americaine-des- annees-1930-
[3] S’appuyant sur le réseau assez conséquent d’amis et de relais d’influence qu’il avait constitué aux USA et au Canada, le couple fit une tentative de réimplantation au cours d’un ultime séjour de plusieurs mois en 1936.
[4]  Dans la période de flottement de de 1932-34 précédant le rapatriement définitif, les correspondances entre Léon et son père attestent d’une dégradation inquiétante de la santé de ce dernier, qui a sans doute influé sur l’option de le rejoindre à Paris, au moins temporairement; par contre, l’ordre de réquisition de l’Autorité militaire française adressé à Reni-Mel en 1936 en sa qualité d’officier de réserve intervient bien après que la réinstallation à Paris ait été décidée.
[5] Jusqu’en 1969 pour Germaine, date de sa disparition, et dix années plus tard pour Léon, jusqu’à son départ pour la maison de retraite de la Bijouterie Joaillerie Orfèvrerie à Garches (Yvelines).
[6] Solides chevalets à crémaillère pour grands formats construits au XIXème siècle pour ses maîtres ou amis aînés qui les lui avaient légués, et sur lesquels il avait lui-même composé – entre autres – ses célèbres toiles hors-normes  »France 1914 » et  »America »
[7]  célébre en son temps, auteur et poète breton issu d’un milieu très modeste, Narcisse QUELLIEN (1848- 1902) proche d’Ernest RENAN et de Charles LE GOFFIC avait intégré Paul RENIMEL [Sr] à son cercle d’amis; il a aussi créé le «dîner celtique» réunissant la diaspora bretonne de Paris de son époque.  Il a été tué accidentellement à Paris à 53 ans par une automobile conduite par Agamemnon, le propre fils de SCHLIEMANN, le célèbre archéologue orientaliste découvreur de Troie.

 

Laisser un commentaire