Reni-Mel, artiste-peintre – biographie (11)

La traversée du désert

 

 

Dans les quelques années d’avant-guerre en Europe, en dépit des impératifs pour l’artiste de continuer à produire pour vivre, on identifie pour l’instant moins d’une douzaine d’œuvres finalisées entre 1935 et 1940. Psychiquement fragilisé, Reni-Mel ne parvient pas à surmonter la dépression du retour d’Amérique et du deuil du père; l’ambiance alarmiste des crises économiques, sociales et politiques qui déstabilisent l’Europe à cette période et la montée des périls totalitaires ne sont pas non plus étrangères à ce moratoire dans sa création. Dans son journal (bien postérieur) Reni-Mel rappelle combien il était en ces temps angoissants en quête d’un nouveau projet de vie et d’alternatives à un parcours artistique dont il doutait fondamentalement pour la première fois.

Son tempérament et son atavisme, comme le besoin de rebondir socialement vont alors jeter cet ancien combattant plutôt téméraire de première ligne dans l’enga­gement en politique, pour son propre compte. En se lançant à l’improviste dans la campagne des Législatives de 1936 à Paris, il est porté par sa personnalité à la fois fantasque et conformiste; de son propre aveu, cet engagement fut d’abord une réaction impulsive à la dépression qui le rongeait alors; mais aussi le révélateur de l’ambition d’émancipation et de distinction sociale qui l’a toujours animé. Bien que la profession de foi ‘’révolutionnaire’’ de candidat hors système qu’il propose alors à ses concitoyens soit tout-à-fait sincère, il admettra volontiers plus tard que ses motifs militants étaient finalement secondaires.

Pour ce que l’on peut en savoir, à la veille de ce scrutin historique de 1936, Léon Renimel n’a pas d’autre expé­rience d’engagement politique que celle de sa retentissante contribution publicitaire au lancement du journal socialiste dissi­dent «la France Libre» de l’été 1918; dix-huit ans après, en vue d’élections qui s’annoncent dominées par toute la puissance de l’appareil du Front Populaire, Reni-Mel opte d’emblée pour une candidature totalement indépendante des partis, et d’inspiration plutôt anarchi­sante  [1]. Cette improvi­sation est conforme au tempérament du personnage; Il est donc aisé d’y retrouver un parallèle évident avec ses initiatives précédentes d’aventurier plutôt bravache. Celle de 1914 d’abord: aller à la guerre, certes, mais comme gradé, ou rien; et se soustraire au plus tôt aux pesanteurs hiérarchiques en allant au devant des missions les plus risquées…  Celle de 1918-21 ensuite: investir au culot les sphères dirigeantes pour réussir à débarquer en héros en Amérique, en tant qu’artiste-peintre, certes, mais sous le parrainage direct du Président des USA en personne…

Au printemps 1936, les codes idéologiques de sa très expéditive campagne électorale ourlent sa profession de foi d’engagements qui reflè­tent aussi fidèle­ment l’air du temps. Comme nombre de ses anciens compa­gnons d’armes de 14-18, il a affronté avec une sauvagerie parfois hors limites l’ennemi «boche», tout en portant dès l’origine un grand respect humain à cet adversaire, pris individuellement (ce que ses multi­ples portraits de prison­niers allemands pris sur le vif expriment parfaite­ment). Au Front, sous son statut ambigü d’officier subalterne issu des milieux populai­res, et toléré comme franc-tireur pour des coups de main de renseignement à haut risque, il a – selon toute vraisemblance, et bien qu’il n’en ait jamais témoi­gné – été «approché» par les militants anarchistes qui incitaient la troupe des prolé­taires à «mettre la crosse en l’air». C’est probablement un attrait naissant pour leurs idées qui l’a conduit à composer pour les dissi­dents au Bolchévisme sa fameuse affiche de 1918, au risque des plus graves sanctions des autorités militaires auquel il restait soumis [2] ! Plus tard, depuis les USA, il soutiendra encore, au moins morale­ment, les mouvements pacifistes franco-allemands organisa­teurs de la fameu­se manifestation transnationa­le et œcuménique à Verdun en 1926.

Candidat à la députation à Paris dans le fief ouvrier de ses origines familiales du Marais, son score au scrutin législatif de 1936 sera insignifiant, car disqualifié par son choix d’autonomie et marginalisé par la vague de fond qui privilégie les candidats encartés et adoubés par le Front Populaire. Léon Renimel ne tentera plus sa chance par la suite dans le monde politique, mais reportera son esprit de compétition, comme de reconnaissance sociale en se faisant élire aux différents Comités ou présidences qui administrent et gouvernent le petit peuple des artistes visuels et plastiques.

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Reni-Mel (1935) – le vieux critique (détail)

Dans les années qui précèdent la seconde guerre, luttant contre son décourage-ment, il déploie énergie et entregent pour réintégrer la scène artistique française et pari­sienne d’alors, où il fait bien sûr figure atypique d’expatrié. En outre il reste identifié pour ses condisciples français à son étiquette de peintre d’histoire, qu’il entretient d’ailleurs dans une ambiguïté certaine, alors même qu’il n’a produit dans ce registre que de manière très éphémère…. Néanmoins,  il s’appuie sur le label ministériel obtenu vingt ans plus tôt pour la seule œuvre héroïque ‘’France 1914 !’’ qui lui octroie une qualification de pur principe depuis belle lurette… Mais, dans un contexte social où les breloques institutionnelles priment encore largement sur le talent, il n’hésite pas à instrumentaliser ce label pour se faire une place au sein des comités directeurs de principaux salons artistiques officiels, les seuls qui puissent lui donner une visibilité pour bénéficier de commandes publiques.

De ce côté-ci de l’Atlantique, hormis chez quelques rares collectionneurs privés qui l’avaient déjà acheté lors de ses passages estivaux en France, on ignore encore tout de sa production «civile» américaine, et même des portraits et sujets français qu’il a souvent exécutés ou finalisés là-bas. De fait, la quinzaine d’années de son expatriation américaine ne lui a pas laissé assez de loisir pour se constituer et développer un réseau dans les milieux artistiques français; d’ailleurs, il ne les fréquentait pas lors de ses incursions annuelles depuis New York vers la Bretagne et la Provence. Avant 1940, sa réinsertion professionnelle effective à son pays d’origine se limitera donc à user du Comité Directeur des Artistes Français – encore tout puissant à cette époque – pour un accès privilégié à son grand Salon annuel au Grand Palais. Ainsi légitimé comme artiste essentiellement civil, il réalise quelques ventes fructueuses à cette période, dont celle d’une vue de Bretagne composée à New York en 1927 qui intègre les collections royales britanniques en 1936 [3]. Parallèlement aux achats publics – venant essentiellement de la Ville de Paris [4] – Reni-Mel obtient aussi quelques commandes privées de portraits qui l’occupent et l’alimentent quelques mois par an.

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Autoportrait (1939)

Mais, assez vite, cette reprise de vie artistique va être mise en veilleuse par force. D’abord avec un rappel au service militaire actif fin 1938, en tant qu’officier de réserve, puis pour participer à la ‘’drôle de guerre’’ et finalement à la Débâcle de 1940. Ce n’est qu’après cela, dans Paris désormais occupé, qu’il aurait pu être à nouveau libre de reprendre sa production d’atelier, mais bien sûr dans un contexte on ne peut plus défavorable. Contraint de s’inscrire au chômage en 1941, il est vite réquisitionné pour le S.T.O. et menacé d’être envoyé travailler dans une usine d’Allemagne! Un médecin compatissant réussit à lui éviter le pire et le fait affecter comme garde-voie en région parisienne; puis, lors d’une nuit de service en lointaine banlieue, il est reconnu par un chef de patrouille allemand: par hasard, il avait rencontré plusieurs fois ce musicien à New York à des concerts du Boston Symphonic! voilà donc Reni-Mel dispensé des pires corvées, et rapproché de Paris… Finalement, c’est le sculpteur Paul Landowski, qui l’a en estime artistique, qui usera de son entregent pour le soustraire après des mois à ce sort indigne d’un artiste déjà âgé. Ensuite, accaparé par des emplois alimentaires d’enseignement privé du dessin, il ne sera enregistré comme artiste professionnel français qu’en 1952.  Dès lors, il peut à nouveau consacrer son énergie à se recentrer vis-à-vis des réseaux professionnels, avec une priorité aux institutions organisa­trices des grands salons historiques de Paris qui ont survécu jusque-là [5].

Témoin des débuts de l’Occupation de Paris, Reni-Mel retrouve les réflexes patriotes de l’artiste-reporter qu’il avait été au Front un quart de siècle auparavant; en juin 1940, il produit ainsi une série de petits formats illustrant à la limite de la caricature les hiératiques ‘’pantins’’ vert-de-gris triés sur le volet par la Wermacht et qui s’approprient les lieux emblématiques de Paris; en contrepoint, il représentera ensuite les gardes républicains français montés et en grande tenue qui réinvestissent les Champs-Élysées dès la Libération de la capitale – Pendant la période 1940-44, la difficulté des déplacements en province et les pénuries limiteront l’essentiel de sa production picturale à quelques scènes de genre civiles et paysages parisiens (le Bois de Boulogne, Notre-Dame, etc.). Mais il reprend aussi et transpose ou finalise des esquisses de tableaux ressortis de son stock d’atelier rapatriés de New York, et laissé en sommeil depuis. En 1944, la Libération de la Capitale lui inspire de grandes compositions picturales illus­trant des scènes spectaculaires de combats (Avenue de l’Opéra, Hôtel de Ville, etc.); primées, ces toiles historiques ont été acquises par la Ville de Paris.

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[1] Son programme s’appuie sur des mesures prioritaires telles que « … taxation des capitaux, contrôle des prix, instauration d’un salaire minimum, lutte contre la pauvreté, retraite à 55 ans, politique de logement pour tous, etc. » ; il s’engage aussi notamment à « …réduction du nombre de députés et ministres, vote des femmes et droit à un compte bancaire, création d’un Ministère de l’Idée… »
2] Cette affiche a été composée, signée et éditée à Paris par Reni-Mel lors d’une permission de convalescence, alors que la guerre reprend de plus belle et que le jeune aspirant, toujours sous l’uniforme, ne sera libéré de ses astreintes militaires et disciplinaires que deux ans plus tard…
[3] tableau intitulé ‘’Old Vannes’’ conservé depuis au Royal Glasgow Institute of Fine Art – Felvingrove Galleries – https://www.artuk.org/discover/artists/reni-mel-leon-18931984
[4] laquelle est alors gérée en tant que Département de la Seine et sous tutelle complète de l’État
[5] Héritier de la tradition des premiers « sallons » du XVIIème siècle, le ‘’Salon’’ biennal qui se tiendra pendant plus de 150 ans au Louvre est la référence absolue et incontournable de l’académisme et de la critique officielle et a vu passer toutes les célébrités de la peinture et de la sculpture française. Transféré au Grand Palais depuis 1855, la Société des Artistes Français (fondée en 1862) en a pris la gestion pour sa grande exposition annuelle à partir de 1880, et jusqu’à ce jour.

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