Reni-Mel, artiste-peintre – biographie (12)

Seconde vie et parcours final 

 

Au sortir de la seconde guerre mondiale, comme la plupart de ses contemporains en mal de repères, d’appuis et de revenus, restant lui-même sans la moindre réserve de fortune, l’artiste va tenter deux démarches parallèles: en priorité, réveiller d’anciens réseaux de notoriété et tenter ainsi d’exister sur une scène artistique française où il n’avait pas vraiment réussi à s’insérer depuis son rapatriement d’Amérique. À l’orée des années 1950, il approche la soixantaine et le contexte a bien changé pour des artistes héritiers de la tradition réaliste européenne, comme c’est son cas. Même si, pour une ou deux décennies encore, la rupture avec la filiation de l’esthétique figurative n’est pas encore consommée; et quand bien même l’opinion générale est encore très massivement réfractaire aux ruptures et provocations proposées par les avant-gardes, qui n’ont alors séduit que certaines franges de privilégiés, essentiellement Outre-Atlantique.

En effet, après 1907, il aura fallu plus d’un quart de siècle pour qu’un musée américain (le MOMA de New-York) se risque à acquérir les ‘Demoiselles d’Avignon’, sans que le Cubisme soit réellement pris au sérieux par la Critique avant des décennies encore. Après-guerre, de ce côté-ci de l’Océan, l’art réputé  »Moderne » demeurera encore confidentiel et amplement controversé jusqu’au tournant des années 1960-70. Dans la période dite des « Trente Glorieuses », les convic­tions assumées de Reni-Mel en faveur du réalisme pictural s’inscrivent donc encore pleinement dans l’air du temps, et restent en phase avec le marché qui plébiscite massivement les Impressionnistes comme référence et aboutissement ultime de l’art visuel réputé  »subversif » ! Il est donc encore naturel de défendre sans nuances – comme il le fait – la tradition figurative contre l’abstraction pure et dure, alors très marginalement admise dans la société. Néanmoins, le genre d’expression visuelle auxquels Reni-Mel reste fidèle, tout en ayant notablement modernisé sa manière au fil du temps, est menacé par la nouvelle donne financiarisée et purement spéculative du marché émergent de l’Art dit Moderne, qu’instrumentalisent à leur seul profit certaines élites de l’Amérique triomphante de l’après-guerre.

LR 1955 copie
Reni-Mel en 1956

En cette période d’après-guerre où la France se reconstruit, puis se modernise comme jamais auparavant, Reni-Mel est très respecté par ses pairs, aussi bien en raison de la qualité avérée de sa production restée classique que pour la fermeté de ses convictions esthétiques. De plus, grâce à sa personnalité charismatique et consensuelle, Il est  porté en 1952 à la présidence de la Société de l’École Française, qu’il tiendra deux décennies durant.

À son origine, cette institution créée au tout début du XXème siècle par des peintres et sculpteurs alors reconnus des académies défendait spécifiquement l’école post-impres­sionniste. Avant-guerre, rapatrié de New-York, Reni-Mel y avait déjà adhéré; tout comme il avait intégré les instances dirigeantes des Artistes Français, institution  historique plus influente, mais devenue aussi moins sélective dans ses exigences qualitatives et ses critères stylistiques qu’au siècle précédent. Vingt années durant, épaulé par son épouse Germaine, relayée après 1967 par sa nièce Yvette, Reni-Mel vouera une grande énergie et beaucoup de son temps à l’École Française. Là, sa démarche militante est sincère et altruiste, consacrée à la promotion de peintres et de sculpteurs dont il n’estime pas de manière égale les productions, mais qu’il défend avec une grande impartialité au titre d’un ‘’métier’’ de qualité.

Parallèlement – jusqu’en 1968 – il a aussi continué à partici­per, mais avec un opportunisme clairement assumé, au Comité directeur des Artistes Français, dont il attendait surtout la caution de la médaille d’Or de l’Académie des Beaux Arts, qu’il a obtenue en 1956. Par cette distinction encore prestigieuse à cette époque, Il avait vu le moyen de se démarquer définitivement de son encombrante étiquette de peintre d’histoire, héritée des circonstances de la Grande Guerre et finalement antinomique à sa motivation artistique originelle. Nanti de cette caution académique, une vingtaine d’années durant, ses talents de sociabilité assureront à ses peintures un succès régulier d’estime et un débouché économique; ici, c’est la singularité de ses sujets et la qualité d’exécution picturale qu’il expose régulièrement aux différents salons qui lui valent d’être assez régulièrement primé et acheté. Cela lui assure donc un appoint au revenu de base qu’il tire de l’enseignement: l’originalité de ses thèmes – notamment américains – comme sa notoriété dans le microcosme des artistes parisiens le pourvoient donc régulièrement en commandes publiques comme en achats privés .

À l’instar de la plupart des intellectuels et artistes non sectaires de sa génération, et en dépit des deux conflits mondiaux qui les ont opposés dans la violence la plus extrême, Reni-Mel garde une constante estime humaine et culturelle pour ses vis-à-vis dans la culture germanique. C’est dans cette optique qu’il s’attelle dès le début des années cinquante à un projet ‘’œcuménique’’ d’échanges culturels et d’expositions conjointes des artistes visuels des deux pays désormais en paix. À cette occasion, il déploie à nouveau ses talents diplomatiques et de sociabilité pour tisser les liens et réunir les moyens d’une coopération qui est à la fois dans l’air du temps, et à l’avant-garde des démarches exploratoires préludant à la construction européenne. Accessoirement, il saura aussi tirer profit de cet engagement sincère en suscitant la sympathie, qui deviendra une durable amitié avec une grande dynastie industrielle sarroise qui lui procurera aussi une série de commandes de portraits et paysages.

Le couple des Reni-Mel n’a pas eu d’enfants. Après la Libération, ses dernières attaches familiales en France se résument au neveu et filleul de l’artiste, Paul RenimelJr. Mais, bien que le couple n’ait pas complètement renoncé à l’espoir de se réinstaller un jour aux U.S.A, il a maintenu sa résidence princi­pale à Paris depuis 1934. C’est donc dans la nostalgie plus que dans l’action qu’il retraversera l’Atlantique pour faire la tournée des relations d’autrefois, également vieillissantes, et parcourir le vaste continent nord-américain. Ces longs voyages-pèlerinages de l’après-guerre resteront des aller-retours, même s’ils vont nourrir, au gré des trajets et des étapes, l’inspiration du peintre pour de nouveaux projets de tableaux. De fait, les ressources financières du couple n’autorisèrent que trois longs séjours outre-atlantique en l’espace d’une décennie [1]. Seul l’accueil et l’hébergement chez de fidèles amis américains lui permirent de les prolonger de plusieurs mois à chaque fois.

Durant sa résidence new-yorkaise de la période 1922-34, l’artiste n’avait jamais cessé de peindre régulièrement des représentations de la France, d’après des esquisses et repérages réalisés sur le motif lors de ses villégiatures annuelles en Bretagne et en Provence. Dans les années 1950-60, il relancera inversement à Paris une production de vues d’Amérique: grands paysages de l’Ouest, pueblos du Nouveau-Mexique, chutes du Niagara, rives de l’Hudson, perspectives urbaines de la Nouvelle Orléans, du Vieux Qué­bec ou de la skyline newyorkaise. Ces toiles, de grand format pour la plupart, sont le fruit des repérages opérés durant ses voyages Outre-Atlantique d’après-guerre; mais une part de ces œuvres a aussi été dévelop­pée à partir d’avant-projets en petits formats initiale­ment créés à New-York trente ans auparavant; signés et datés des années 1930, ces modèles réduits avaient déjà été parfaite­ment finalisés à l’huile sur des petits panneaux de pin d’Oregon ultra-légers et facile­ment transportables en bagage-cabine de paquebot… une routine que ce peintre-nomade a toujours pratiqué, et qui lui permettait aussi de démarcher ses commanditaires en vue de transpositions en grands formats à l’échelle des intérieurs cossus de ses acheteurs plutôt fortunés.

À partir des années 1960, outre les achats institutionnels à l’occasion des Salons annuels parisiens, les commandes privées directes parviennent parfois spontanément à Reni-Mel, mais elles se raréfient, hormis quelques portraits de célébrités ou des achats sporadiques d’œuvres parfois plus anciennes. À côté, outre ses finalisations de quelques tableaux restés inachevés, il a repris l’enseignement du dessin et de l’Histoire de l’Art et se consa­cre aussi à l’écriture de manuels de vulgarisation dans cette dernière matière. En 1963, il accepte la commande atypique d’une très vaste peinture murale pour le siège des Missions Étrangères de la rue de Sèvres à Paris. Ce chantier sur échafaudage de près de deux années, pour une œuvre de plus de 40 m2 peinte à l’huile directement sur toile marouflée au mur, est une épreuve physi­que marquante pour le peintre qui approche alors ses 75 ans; mais sa réussite consacre aussi un savoir-faire de composition et d’intégration monumen­tale devenu alors très rare.

Fin 1969, quelque mois après le décès brutal de Germaine, Reni-Mel est occupé en atelier à la retouche de l’un des anciens portraits de son épouse. Dans le souvenir obsédant de leur ultime randonnée commune de 7.000 km en bus Greyhound à travers le continent nord-américain, le chagrin irrépressible suspend alors définitivement et sans appel le pinceau du peintre. Dès lors, il achève par pure conscience un autre portrait, de commande celui-là et laissé en souffrance depuis plus d’un an; après cela, il ne reviendra jamais à l’atelier et ne produira plus que quelques croquis durant les seize années qui lui restent à vivre. Jusqu’en 1973, s’abandonnant au deuil inextinguible de sa compagne de vie, il assume quelques années encore avec le soutien de sa nièce, mais sans grande conviction, sa présidence de l’École Française dont le déclin d’attractivité est de toutes façons consommé dès cette période.

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Reni-Mel – portrait de Germaine         (1926 / retouches 1969)

Dans la neurasthénie chronique de sa longue fin de vie, l’artiste a pourtant mani­festé quotidiennement à ses proches une énergie et une curiosité intactes pour l’Art. Peu de temps avant son renoncement à peindre, il avait composé une série de vues d’Amérique du nord qui restent parmi les plus remarquées de sa production, démon­trant sa pleine capacité à se renouveler encore et à surprendre les connaisseurs, comme le grand public. Disposant toujours de deux vastes ateliers en plein Paris, reconnu par ses pairs et estimé de la critique traditionnelle, rien n’aurait donc dû l’empêcher de poursuivre son œuvre. Si ce n’est un doute existentiel sur le sens même de son enga­gement artistique dans un période de profondes mutations sociétales, et face à la perte irréparable de sa référence affective la plus sûre. Pour son ultime décennie d’activité, trente-trois œuvres peintes sont répertoriées à son catalogue raisonné plus onze autres, restées à l’état d’esquisse: de prometteuses scènes d’Amérique et de Bretagne qui resteront, dès lors et à jamais, à l’état d’intention.

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[1]  en 1957 (aller vers New York sur le paquebot Flandre, retour à Cherbourg sur le Liberté), en 1964 (aller et retour Cherbourg-New York sur le Queen Elisabeth I) et finalement en 1968 (aller Le Havre-Québec sur le Maasdam, retour New-York-Cherbourg sur le Queen Elisabeth I)

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