Racines et formation
La cellule familiale
Le jeune Léon a grandi dans le contexte parisien de l’artisanat d’excellence et du luxe de la capitale, entre des parents laborieux, artisans d’art cultivés au contact stimulant et effervescent de la capitale mondiale de la Belle Époque.
Autodidacte complet doué d’une réelle créativité, reconnu comme auteur littéraire par les intellectuels et artistes bretons expatriés comme lui à Paris à la fin du XIXèmesiècle, son père PaulSr.a activement pris part à leurs cercles culturels[1].Ila aussi contribué activement dès l’origine à la création et à l’animation des premières amicales et réseaux de solidarité entre bretons d’Ile-de-France, dont les réseaux perpétuent encore de nos jours l‘influence sociale et économique bien réelles. La prestance, la forte personnalité et la grande rigueur morale de cet homme ont imposé un modèle à son fils aîné, comme d’ailleurs par la suite à son petit-fils Paul Jr.. Ainsi Paul Sr.a exercé une influence essentielle dans la vocation et la formation de son fils aîné, le futur artiste-peintre Reni-Mel, avec lequel s’est établie dès son enfance une relation privilégiée de proximité sans autoritarisme et qui n’a jamais failli. Sans fortune véritable, mais avec sa modeste aisance, le père a aussi toujours subvenu aux besoins matériels de ce fils artiste à ses débuts, notamment pour doter son installation aux Etats-Unis.

Longtemps après la disparition accidentelle de Paul Sr. en 1935, sa présence tutélaire a continué à empreindre l’éthique de vie de son fils aîné, et guidé son parcours d’existence et professionnel. Pourtant, vus le tempéra-ment parfois ombrageux du père et sa sévérité intangible, la confrontation de deux caractères aussi bien trempés, et travaillés chacun par des ambitions créatives, aurait pu être explosive. Mais la ligne de force d’une sereine et solide relation de profonde estime mutuelle s’est construite précocement entre PaulSr., humainement admirable sous tous rapports, et un fils modèle, qui lui apparaissait aussi doué et prometteur. Il reste bien sûr évident que les usages de la société de la IIIème République imposaient encore une organisation familiale stable et hiérarchisée où la figure paternelle se devait d’incarner l’autorité sans partage. Tout en respectant la forme de ces règles, et au-delà de la personnalité des individus en présence, leur valeur humaine propre a heureusement instauré entre eux un équilibre de confiance bien plus moderne et assez atypique qui s’est consolidé avec le temps, désamorçant de fait toute éventualité de désaccord ou de conflit superflu.
Pour le frère cadet de Léon, prénommé Georges, l’autorité patriarcale de Paul Sr.a malheureusement eu maintes occasions de s’exercer pleinement; et même dans toute sa violence constamment contenue, mais parfois explosive, à l’encontre de ce fils notoirement indigne. Dès l’enfance, il s’avéra amoral et malfaisant, et confirma avec constance ces tendances spontanées jusqu’au terme de sa très longue existence. Sa vie durant, le contraste saisissant de son inconduite sociale et d’un tempérament délibérément antinomique de celui de son aîné n’a pu que conforter encore le lien de confiance et d’affection profonde entre Léon et son père. Engagé dans le même cursus scolaire et d’apprentissage en atelier que son aîné, Georges a d’abord manifesté des aptitudes professionnelles plutôt rassurantes pour un père anxieux de son devenir; mais, à l’inverse de son aîné, il a aussi réitéré très tôt les frasques, puis les délits de plus en plus graves. Excellent dessinateur comme son frère aîné, et sans doute jaloux du lien privilégié existant entre celui-ci et son père, il a préféré frayer dès la prime adolescence avec d’authentiques voyous, les ‘’apaches’’ de l’époque, qui lui inculquèrent la contre-éducation à laquelle le portaient ses instincts, sa faiblesse de caractère et son goût de la provocation. Il voua toute la suite de sa vie à y céder sans retenue, tout en veulerie et couardise derrière des postures bravaches, aux exactes antipodes des valeurs morales et de tempérance incarnées par son cercle familial.

On pourra invoquer l’injustice de la loterie héréditaire, et les contrastes absolus qu’elle impose parfois dans une lignée familiale, et au sein même d’une fratrie du même sang. Pour conjurer une fatalité qui semblerait par trop schématiquement biologique, il faut peut être en chercher les sources dans les approches scientifi-ques actuelles qui suggèrent de possibles transmissions psychiques des ascendants vers leur progéniture, sources potentielles de souffrances et de déviances pour celle-ci. Force est pourtant de constater que, dans un cadre social et familial aussi «solide»[2]que celui des élites artisanales des années 1900, laissant bien peu de champ à l’aléa, aient pu se développer deux destinées aussi diamétralement contrastées que celles de Léon et de son frère cadet Georges.
S’agissant des parents de Léon, on devrait aussi tenter de faire ressurgir l’évanescente figure maternelle, douce et aimante selon tous les témoins. Non dénuée de personnalité ni de talent créatif, et ayant assuré seule le développement et le succès de son atelier de mode, elle est restée, comme ses semblables de l’époque, l’une de […] ces femmes oubliées [qui] n’étaient pas tout-à-fait absentes: outre quelques apparitions ponctuelles [dans les témoignages et mémoires d’époque], on pouvait deviner leur présence en filigrane […]. Quelques photographies mises à part et conservées jusqu’à nous, cette personnalité reste donc assez indéfinissable pour sa postérité[3]. En effet, pour la plus grande frustration de ses biographes potentiels, aucune source écrite ou tradition familiale n’a permis de mieux cerner jusqu’ici les contours de la personnalité de Victorine (née Fromont), épouse de PaulSr, et mère de Léon, puis de Georges. Cette fille d’artisans aisés du Marais était née parisienne, mais de filiation bretonne et bordelaise. Créatrice à son compte de chapeaux, toilettes et accessoires de mode, elle a aussi œuvré avec ses employées à des commandes pour les grands magasins et les couturiers des élégantes du Tout-Paris. Dans ses vieux jours, et avec sa mémoire infaillible, Léon aimait évoquer un souvenir de petite enfance dans l’atelier de sa mère où «la Divine»– la grande Sarah Bernhardt – fidèle cliente venue pour ses essayages réguliers, s’amusait à le faire sauter sur ses genoux…

Comme en toute matière intime, Léon Renimel n’a jamais été disert sur ses relations avec sa mère. Sauf pour réitérer en toute pudeur, et assez formellement, l’immense respect et la tendresse filiales qu’il avait nourri pour cette personne assez brillante et trop prématurément disparue. De la sorte, comme c’est fréquent en pareil cas, sa relation ultérieure totalement fusionnelle durant près d’un demi-siècle avec une épouse très ostensiblement maternante reconstitua, en la perpétuant de manière tout-à-fait évidente aux yeux de tous, celle dont il avait été trop tôt frustré avec sa mère. La disparition précoce de Victorine au début de l’année 1914 a laissé un vide insondable, à l’évidence, pour au moins deux des trois hommes qui l’entouraient. D’abord pour PaulSr, son époux, devenu veuf à 45 ans et qui sombre ensuite dans une neurasthénie solitaire et sans retour jusqu’à sa propre mort accidentelle vingt ans après; pour Léon également, qui perd à 21 ans une mère aimante et toute en vivacité créatrice comme en tempérance, alors qu’il est déjà pré-mobilisé et entrevoit son départ probable et à court terme pour la guerre.
Pour sa part, le fils cadet Georges est à ce moment même embringué dans de sombres projets d’attentats au sein d’une bande d’apaches d’obédience anarchiste, ce qui aurait – selon les témoins de bon aloi – hanté l’agonie de sa mère, et précipité sa fin. Sous le coup de poursuites judiciaires et menacé d’une incarcération, le cadet indigne se résoudra bientôt à accepter de devancer l’appel sous les drapeaux pour y échapper. Selon les témoignages d’alors, ses démonstrations outrancières de chagrin aux obsèques de sa mère n’ont abusé personne, car il était coutumier de manifestations théâtrales ou violentes en public, et les réitèrera d’ailleurs sans pudeur et de manière chronique jusqu’au terme lointain de sa piètre existence [4].
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