DYSTOPIA 2048 – 2/4

image: Astre à l’agonie au large d’Ouessant  © SR-2016

 

Par souci de loyauté vis-à-vis de ses proches, Igor a feint de jouer le jeu de l’ignorance pour l’anniversaire ‘’surprise’’ que son entourage lui prépare pour son centenaire. En effet, sa garde rapprochée – avec la discré­tion d’une bande de scaphandriers papotant dans un salon de thé – lui concocte cet évé­nement depuis des semaines, et pour la fin du mois prochain. En réalité, c’est lui-même qui en a instillé subrepticement la perspective, et depuis assez longtemps pour que chaque subalterne zélé s’en croie désormais l’initiateur. Ce qu’il a habillement laissé perfuser, c’est l’idée d’une fête un peu archaïque, tonique et débridée comme il en existait encore dans sa première jeunesse attardée, avant la fin du siècle dernier; et comme il sera le héros agréa­blement surpris de cette imprévisible fiesta, il aura toute licence d’en profiter sans retenue.

Igor, jeune centenaire en pleine forme se lâchant sans retenue aucune pour la nouba de son siècle ? Une aussi banale annonce suffirait-elle vraiment à éberluer les foules ? Proba­blement pas. Certes, après ses absences prolongées d’année en année pour de mysté­rieuses escapades spatiales ou marines, et à l’étonnement général, il affiche depuis un bon moment une tonicité physique et mentale qu’on aurait pu croire perdue à tout jamais pour lui au début du millénaire, lorsque les premières atteintes de l’âge ont mis un frein à ses excès et débauches d’adulescent attardé. Sur le plan corporel, ne s’étant jamais vraiment astreint à l’hygiène de vie idéale d’un athlète préparant les olympiades, il avait rencontré de plus en plus de difficultés pour digérer le cap de la soixantaine bien tassée et ses suites moroses. Même en maintenant encore un moment une vie active plutôt intense, cadencée par ses tours du monde à répé­tition; et même en prolongeant par intervalles sa vie festive plutôt déraisonnable des vertes années, il savait bien qu’il n’échapperait pas sous peu à la casse, peut-être même à un terme plus rapproché que c’était souhaitable…

Vers la fin de cette décennie fatale des trois-quarts de siècle qui le menait droit au seuil de ce qu’on désignait encore comme ‘’le troisième âge’’, il lui était devenu un peu plus pénible d’assumer chaque mois plusieurs tournées d’inspection ou conseils d’administration pour les différentes filiales de Buenos-Aires, Chongqing et même Reykjavik, pourtant plus accessible depuis sa résidence helvétique. La télé­conférence n’avait pas la solennité suffi­sante, et la communication corporate exi­geait qu’il paya régulièrement de sa personne par une présence physique, comme cela s’impose à ceux parvenus au sommet du pouvoir. De retour en Europe entre deux déplacements, il avait dû aussi renoncer à bien des détentes et plaisirs; ainsi à tenir plus de deux nuits d’affilée en feria au même rythme effréné qu’autrefois, à l’époque où il débarquait à la Pente­côte à l’hôtel Imperator de Nîmes, en force avec toute la ‘’gauche caviar’’ parisienne aux nez poudrés… Quant aux stimulations incessantes que le perpétuel renouvellement de beautés de passage proposait encore à son irrépressible concupiscence, nonobstant le spectre hideux et putatif de la défaillance honteuse, le sagace Desproges-à-l’irréprochable-syntaxe en aurait sans doute projeté – à son plus vif regret – le même pronostic d’échec potentiel que lui…

Voici près de cinquante ans, Igor avait porté un intérêt d’abord distrait aux tentatives pionnières du transhumanisme. Ne se sentant alors nullement concerné ni tenté par un hypothétique rajeunissement, il était encore, comme tous ceux de sa génération du Babyboom, sous l’emprise fantasmatique d’une assurance d’éternelle adulescence: à ce moment-là, toujours dans l’incapacité d’assumer son âge biologique véritable, il se vivait donc encore comme un ultra-juvénile, un copain sympa et branché pour ses propres reje­tons, même la cinquantaine venant… La fiction émergente de ‘’l’Homme augmenté’’ lui paraissait donc une aimable curiosité prospective comme une autre. D’ailleurs ce domaine aux frontières de la science-fiction restait encore confidentiel à l’époque, les  »Nouvelles Technologies de l’Information et de la Commu­nication » monopolisant tout le devant de la scène politique et médiatique jusqu’à l’obsession. Même si, dans la candeur ambiante, les zélateurs de l’informatique radieuse n’avait encore établi que des rapports distanciés avec la fable orwellienne ’1984’’, la jugeant encore comme une dystopie des plus impro­bables; pas plus qu’ils ne croyaient vraiment possible la venue d’une société comme l’imaginait alors Terry Gilliam dans le tragiquement hyperréaliste  »Brazil »; et même si la plupart – Steve Jobs mis à part – ne voyaient dans la montre-visio­phone de Sean Connery dans le dernier James Bond qu’un ludique gadget sans le moindre avenir…

Par conséquent, à l’époque où le premier film de la série des Robocop n’attirait que mépris condescendant et quolibets de l’intelligensia respectable des élites occidentales, le transhumanisme n’était encore pour Igor qu’un sujet de spéculations improbables. Juste à la veille de sa quarantaine, il ne se sentait donc absolument ni concerné, ni éligible à cette forme d’utopie dont seule la portée eschatologique pouvait exciter sa curiosité pour un futur plus qu’incertain. En effet, pour lui, la prospective fictionnelle de l’éternelle jeunesse et de l’invulnérabilité aux agressions du milieu avait ceci de passionnant qu’elle transgressait l’ultime frontière métaphysique de l’Humanité: la mort, issue peu séduisante et usuellement précé­dée – de surcroît – d’une inéluctable et douloureuse déchéance physique. D’ailleurs, à vingt ans d’un nouveau millénaire, qui semblait encore bien lointain à tous, la doxa transhumaniste la plus crédible visait en priorité  et plus modestement à seulement différer cette échéance fatale, et accessoire­ment à en rendre les préliminaires les moins désagréa­bles possible. Dans cette logique, chacun était plutôt appelé à envisager le scénario d’avenir présenté comme le plus plausible pour les terriens, et qui suivrait probablement le synopsis suivant: dans une première étape,  »devenir tous japonais », ou crétois en quelque sorte, soit survivre en proportions croissantes jusqu’à 120 ans, dans une forme physiologi­que acceptable; ensuite, et à un terme bien plus lointain, chirurgie et chimie d’avant-garde à l’appui, prolonger biologiquement l’espérance de vie, pourquoi pas jusqu’à deux fois plus longtemps, vu le temps qu’il faudrait consacrer dans un futur encore improjetable aux allers-retours pour goûter des vacances régulières sur la planète Mars… Ces perspectives radieuses d’un âge d’or et même de platine, voire de diamant pour tous les ex-vieux poten­tiels, supposaient, bien sûr, que notre propre planète tolère encore pour un moment la présence humaine à sa surface. Et même que l’homme parvienne, dans la grande sagesse et l’altruisme spontané propres à son espèce, à modifier radicalement ses comportements dévastateurs à l’égard de son milieu vital, en espérant léguer aux générations montantes une planète un peu régénérée…

Jusqu’à la fin du XXèmesiècle, rien n’autorisait à imaginer que la courbe ascendante des progrès techniques du transhumanisme allait croiser bien plus tôt que prévu celles – dramatiquement exponentielles – du dérèglement climatique et de l’épuisement accéléré des ressources vitales de la Terre. Seuls les citoyens du monde les plus lucides et les moins désinformés virent poindre le véritable scénario plausible, celui de l’extinction certaine de l’espèce sapiensqui se lisait à la croisée de ces courbes; même bricolée par la médecine et la science pour permettre à quelques privilégiés de vieillir plus, et de mieux résister en milieu hostile, cette espèce avait désormais peu de chances de durer bien longtemps; bien moins en tous cas que les arachnides: les seuls êtres survivants ressurgis en pleine forme des sables coralliens d’un atoll français du Pacifique, quelques semaines seulement après les explosions aériennes expérimentant la bombe H…

En somme, tant d’efforts soutenus par les servants zélés de l’ingénierie transhumaniste pour perpétuer des générations de vieillards juvéniles risquaient bien de rester vains, puisque les vagues successives de l’apocalypse écologique prédite auraient finalement raison de tous sans discrimination, sans doute plus tôt que prévu ! Un pari de plus de l’arrogance humaine, aussi dérisoire qu’insoutenable ! Suivant le réflexe imbécile d’aveuglement que l’on impute à l’autruche, malgré l’évidence des menaces croissantes la plupart des contemporains s’est longtemps refusée à envisager le pire. Ainsi, il a fallu un demi-siècle de trop pour que les cris des Cassandre de l’écologie militante – hurluberlus  longtemps réputés subversifs et décroissants – finissent par déstabiliser la grosse majorité des incrédules, inconditionnels du développement à tous crins. Pour autant, le gong final des ralliements tardifs sonna trop tard pour enrayer l’apocalypse que les marionnettes  populistes placés aux manettes de pouvoir par les lobbies financiers et industriels avaient irréversiblement consacrée.

© Serge RENIMEL – 20 août 2018

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DYSTOPIA 2048 – 1/4

image: Astre à l’agonie au large d’Ouessant  © SR-2016

 

Dans l’isolement absolu d’un cottage perdu sur la lande, au nord de l’île des Hébrides écossaises que l’on nomme Jura, le cliquetis régulier d’une massive Underwood annonce depuis des mois qu’un chef-d’œuvre est ici en gestation. Décembre 1947 s’achève, et Eric Blair est bien en train d’enfanter sur cette antique machine à écrire le projet de son ultime roman, qu’il a provisoirement intitulé ‘’le dernier homme d’Europe’’; titre qu’il finira par simplifier en ‘’1984’’.

Au même instant, à l’écart d’un minuscule hameau du Pfälzerwald enfoui sous un épais manteau de neige qui cloître chacun chez soi, un couple de jeunes mariés anonymes engendre son premier rejeton. Tout-à-fait fortuitement, sa gestation, qui débute juste à temps avant le réveillon, progressera en parallèle à celle du manuscrit de ‘’1984’’; et la naissance d’Igor à l’automne suivant, dans une autre maison forestière, au cœur de la Picardie, coïncidera avec l’achèvement dans les brumes écossaises du chapitre final du testament littéraire d’Eric Blair, dit George Orwell pour son éditeur.

Le nouveau-né, qui a été baptisé Igor en clin d’œil à ses ancestrales racines polovtziennes, est bien sûr ignorant de la coïncidence qui présage funestement de son devenir. En effet, il voit le jour dans un univers dont nul ne peut alors imaginer qu’il s’achemine pourtant déjà vers un cauchemar absolu, inexorable avatar du délire prophétique d’un écrivain d’obédience communiste en phase terminale de tuberculose. Avec un tel passif, difficile d’attendre de lui une œuvre plus rose, comme savait en produire à logorrhée continue sa compatriote, Dame Cartland… Encore loin des sombres perspectives tracées par Orwell, l’enfant conçu en Palatinat prend pied au contraire dans un monde occidental tout juste libéré du spectre nazi et que le plan Marshall de la bienveillante Amérique préserve du totalitarisme stalinien, du moins matériellement. En dépit du dénuement absolu de parents prolétaires, son avenir s’annonce donc potentielle­ment radieux, avec les progrès foudroyants de la médecine de guerre et de l’industrie agroalimentaire; ultime attention de détail du progrès, on va même jusqu’à désinfecter régulièrement son berceau avec force DDT, pour écarter les nuisibles qui pourraient l’importuner ! …Que rêver de mieux dans le meilleur des mondes qui s’annonce ainsi pour lui, et pour tous ses semblables ?

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Un siècle plus tard, Igor a fait fortune en vendant du rêve, comme on dit, et presque mira­culeusement survécu à tous les bienfaits mondialisés d’un développement forcené sur le modèle imposé d’Outre-Atlantique: progrès technique aveugle, course obsessionnelle au profit, confort égoïste, consommation à outrance et loisirs à base de surdose de voyages inutiles et tous équivalents… Bien entendu, les effets pervers assez flagrants de ce modèle irresponsable et ravageur sur l’environnement et la santé humaine n’attendront pas le troisième millénaire pour se manifester pleinement; mais ils ne provoqueront en retour – bien trop tardivement d’ailleurs – que de pieuses contremesures de pure bonne conscience de la part des principaux coupables. Ceux-là mêmes qui, après avoir gaspillé sans mesure toutes les ressources, et tout en poursuivant sans mollir, se sont mis à faire la morale aux émergents qui entendaient les suivre modestement dans cette voie; ceux qui, en villégia­ture à l’Ile de Ré, sont dès lors allés acheter leur pain bio à bicyclette électri­que, écologi­quement neutre (?!) après l’avoir fait si longtemps à bord de leur tout-terrain de luxe à moteur diesel; et les mêmes qui abusaient encore sans compter de l’avion pour un oui ou pour un non, sous prétexte d’aller convaincre quelques primitifs attardés au soleil des vertus du déve­loppement durable; si possible au bord d’un lagon, dans un bungalow clima­tisé ‘’à cause des moustiques’’; des vacances responsables et inclusives, comme on disait alors… Et un bonus appréciable sur leur bilan carbone déjà explosif.

Étant parvenu à survivre, malgré tout, dans un milieu naturel devenu chaque jour plus délétère avec le concours égoïste de ses contemporains les plus nantis et hypocrites, Igor a eu aussi très tôt conscience d’autres dangers croissants; notamment ceux atteignant sa capacité d’initiative et d’autonomie sociale, que certains assimilaient encore comme composante essentielle de la ‘’démocratie’’, notion générique pourtant ambigüe s’il en fut. Dès le tournant du siècle, il prit conscience aigüe de la dégradation accélérée des libertés individuelles sous la pression sournoise, mais à peine déguisée finalement, de la course impla­cable au profit et au pouvoir de quelques uns. Sans avoir échappé complètement aux intoxi­cations idéologiques du temps de sa jeunesse, dans une société sous perfusion marxiste-léniniste obsédante, Igor est malgré tout parvenu a recouvrer par la suite une bonne part de son libre arbitre intellectuel. Esprit brillant et rebelle à toute forme d’arbitraire, il a appris à filtrer finement toutes les formes de désinformation; et de même à exercer sa vigilance constante à l’égard du soi-disant ‘’miracle technologique’’ érigé  au dernier tiers du XXème siècle en véritable religion collective; pression totali­taire qui a suffi à réveiller à temps la vigilance d’Igor, au départ plutôt benoîtement prosélyte pour tout ce qui venait de la contre-culture californienne, fut-elle technique ou non. Mais il déchanta bien vite, notam­ment à l’égard de dispo­sitifs et contenus numériques trop envahissants pour être honnêtes et trop gratuits pour ne pas être au profit exclusif de leurs maîtres new age, et pourtant sans foi ni loi…

Ayant finalement recouvré son intégrité intellectuelle, Igor n’a pas pu se soustraire par contre à la décrue physiologique qui guette tous les vivipares de base: son corps s’est donc normalement dégradé au fil du temps; autrement dit, il a vieilli à tel point que, pour un homme de sa génération, et depuis un bon moment, il ne devrait même plus être normale­ment de ce monde. En réalité, c’est le secret qu’il a jalousement dissimulé à tous jusqu’ici qui lui a évité le cimetière; et, bien entendu, sa puissance financière, qui lui a offert ce qui reste interdit au commun des mortels… Le présent été 2048 s’achève donc sans qu’il ait encore livré à quiconque la véritable clef de cette survie surprenante, au-delà de tout pronostic; ni révéler comment il est devenu – de son plein gré – bien plus qu’un vulgaire mutant ‘’augmenté’’, sorte d’humain optimisé pour lequel certains privilégiés font appel à la physio-ingénierie contem­poraine de pointe. Mais la recette secrète de jouvence d’Igor est encore bien moins banale; voilà pourquoi il l’a si bien verrouillée jusqu’ici. Maintenant,  en atteignant son âge à trois chiffres, le temps lui semble symboliquement venu d’assumer publiquement son iden­tité occulte de véritable machine pensante, de dévoiler à tous le cyborg quasi intégral qu’il a commencé à substituer en catimini, module après module, à son corps mortel depuis près de vingt ans déjà. Et auquel il envisage même d’apporter une touche finale inédite et quasi faustienne qui fera de lui un authentique pionnier.

Après tout, par les temps qui courent, son entourage, tout comme ses actionnaires sont désormais mûrs pour accepter n’importe quelle annonce, aussi perturbante soit-elle. Pour les habitants en sursis de la planète, il y a bien pire à chaque instant, ou presque. Ainsi, les dizaines de milliers de disparus de la semaine écoulée, victimes des cyclones et tsunamis monstres qui viennent de dévaster intégralement plusieurs métropoles et les territoires de la façade atlantique, et ont même labouré en profondeur l’Aquitaine et tout le Val de Loire; fort heureusement, ces cataclysmes désormais récur­rents, qui ne feront même plus l’actualité d’ici quelques jours, vont s’espacer avec la fin de la saison tropicale, qui ne dure tout de même que la moitié de l’année en Europe.

Quant à la mortalité bien plus routinière encore des flots de réfugiés climatiques africains fuyant par millions vers le nord, c’est une fatalité désormais admise par la majorité d’ici qui vient d’ailleurs de plébisciter et reconduire pour la troisième  fois au pouvoir la démocrature paneuropéenne, toujours aussi radicale sur le sujet. En conséquence, et avec l’assentiment quasi général – selon les sondages officiels – les escadrilles de drones de sous-traitants ubérisés vont donc pouvoir disperser des barrages de puissants gaz incapacitants avant que le flot des migrants n’atteigne les rives de la Méditerranée; non sans dégâts collaté­raux ; mais – selon l’euphémisme des communiqués officiels – c’est le seul moyen  de ‘’maintenir la barre mensuelle des pertes à un seuil acceptable de régulation des flux migratoires’’ (sic). Les algorithmes  qui produisent désormais à flot continu les contenus de nos média mainstream attesteront que, par rapport aux quatre  milliards d’Africains qui s’annoncent à moyen terme, l’effort paneuropéen d’endiguement reste en effet adapté, et décemment proportionné …

D’ailleurs, depuis des lustres, l’opinion publique a été mithridatisée, puis privée de ses ulti­mes réflexes critiques. Grâce à la perfusion continue de la surenchère de nouvelles terrori­santes répandue par des lanceurs d’alerte plus ou moins crédibles, et démultipliée à l’infini par les réseaux sociaux, une ‘’culture de guerre’’ s’est instaurée dans les esprits; elle légi­time sans peine le recours à des mesures drastiques contre les effets induits du cataclysme écologique; ce qui est cyniquement plus payant que d’avoir agi en temps utile contre ses causes…  Désormais, le consortium global qui contrôle, sauf aux marges,  l’intégralité des sources d’information et des outils d’évaluation des réseaux sociaux veille a cet acquis, nourri par ses puissants algorithmes; ceux qui sont spécialement dédiés aux tâches rédac­tionnelles sont idéalement calibrés pour n’inquiéter personne avec les pires annonces; leur intelligence cybernétique remplace donc avantageusement depuis peu la communauté résiduelle des journalistes humains dont la sensiblerie gauchisante et les compromissions d’entre-soi avaient  fini par exaspérer tout le monde, à commencer par le Consortium et ses partenaires.

En complément, la politique de distribution gracieuse par ce Consortium de son implant digital maison assure à tous les usagers de ses réseaux un flux continu, gratuit et lénifiant de nouvelles futiles ou tragiques aussitôt oubliées. L’imperium médiatique a ainsi cristallisé sur un tel degré général d’individualisme et d’indifférence qu’il devient pratiquement impos­sible à qui que ce soit de s’inquiéter de ‘’l’effet papillon’’ qui le guette pourtant à tout moment. On voit donc déambuler les passants, chacun dans sa bulle étanche, regard vide et sourire béat, seulement attentif aux signaux ultra-personnalisés que diffuse leur implant rétino-cochléaire. Grâce au dispositif anti-collision intégré au système, chacun peut être pleinement à l’affut en continu des anecdotes insignifiantes et volatiles dont les réseaux saturent leur temps de cerveau disponible, où ce qu’il en reste. Plus besoin de réagir ou d’échanger avec d’autres: l’algorithme vous analyse simultanément, et même par anticipa­tion, et il formate pour chacun en temps réel les messages expédiés sans délai à votre réseau relationnel. Après tout, rien de vraiment neuf en soi, puisque ce comportement  de masse avait envahi tout l’espace public il y a plus de trente ans déjà…

Pour sa part, Igor a habilement joué de ses capacités innées de non-conformisme face à la masse des aliénés qu’il côtoie au quotidien; parmi eux, même ses plus proches ont donc cessé de s’étonner de le voir déconnecté pendant des journées entières des prothèses  nomades sans lesquelles aucune vie normale ne semble possible. Quand la greffe multi­media universelle s’est imposée, elle fut bien sûr adoptée de plein gré – mais pas en pleine conscience – par le troupeau de ses contemporains, mais Igor a pu s’y soustraire sans que cela surprenne non plus; il a ainsi gardé la main sur quelques sources critiques et indépen­dantes d’information  »à la carte » où il puise de temps à autre, et le contact direct avec quelques vrais journalistes survivants, évidemment clandestins et dissidents. Le seul moyen désormais de préserver un minimum de lucidité, et de rester responsable de ses pensées et de ses actes.

En habitué de longue date des hautes sphères politi­ques et de l’économie, Igor n’a jamais été dupe non plus des futilités de la communication évènemen­tielle et corporate; il sait seulement en quoi la perfusion constante de ses flux manipulateurs pour entretenir l’illusion du pouvoir des institutions ou des firmes et de leurs dirigeants reste incontournable. Et il reste toujours aussi attentif à ne pas négliger les principes fondant la théorie du chaos: ‘’comment un battement d’aile de papillon en forêt brésilienne peut provoquer la formation d’une tornade au Texas…’’. Pour des raisons qu’il ne cherche pas à justifier, Igor a toujours fui les plaisirs factices de la notoriété et tenu en piètre estime ceux de ses contemporains dont l’énergie est constamment concentrée sur leur désir de plaire au plus grand nombre. Pour ce qui est de l’autopromotion, il y a trente ans déjà, il s’était donc faci­lement reconnu chez un autre atypique dans son genre, Nicholas N.Taleb qui lui disait, dans une convergence de vue absolue entre eux « La seule vraie définition du succès est de ne pas avoir honte de soi-même » et aussi « la vraie réussite, c’est de ne rien avoir à prouver à personne« . Cela lui revient opportunément, alors qu’il doit se préparer à affronter un exer­cice imposé de communication dont la vedette sera …lui-même.

Toujours majoritaire dans le capital de la multinationale qui a fondé son immense fortune, il sait parfaitement que la moindre annonce le concernant – même à titre strictement privé – rejaillira infailliblement sur le cours de l’action, et impactera donc les profits de l’entreprise, à commencer par les siens. Aujourd’hui, même si l’enjeu pourrait sembler anecdotique, il ne dédaigne pas pour autant une perspective proche dont le défi l’excite: à l’occasion de son anniversaire au millésime symbolique, il compte en effet faire bientôt une révélation fracassante pour tous ceux – et ils sont nombreux – qui se passion­nent pour la vie privée des stars et personnalités en vue, comme c’est son cas. Or, comme devrait dire la chanson: ‘’on a pas tous les jours cent ans’’ !  C’est l’occasion rêvée pour déclencher le buzz qui pourrait détourner, pour quarante-huit heures au moins, l’attention du public des routines quotidiennes et déprimantes de l’imparable Armageddon du genre humain qui poursuit son petit bonhomme de chemin…

© Serge RENIMEL – 20 août 2018

 

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VERS L’ORIENT – 24. épilogue

image: Suse – la « maison de fouilles » de la Délégation Archéologique Française

 

Cet ultime chapitre aurait pu s’intituler ‘ma rencontre fortuite avec le Roi des Rois’, mais – humilité naturelle de l’auteur aidant – on comprendra finalement  pourquoi il préfère éviter de céder au genre pompeux…

Retour au réel; celui de la routine quasi monastique qui reprend dès l’aube précoce du 26 décembre. Les conditions logistiques de la mission sont presque un rêve pour un archéologue plutôt coutumier des campements précaires et insalubres; mais les contreparties sont rudes. Dès le surlendemain de mon arrivée débute le rythme intangible d’interminables journées de l’ordre de seize heures en moyenne, seulement cadencées de deux pauses d’une décente brièveté: la première pour un déjeuner express et la seconde pour un dîner, non moins expédié. Le vendredi est chômé, en théorie, c’est-à-dire seulement pour ceux qui ont le mauvais goût – comme moi – d’en profiter pour aller excursionner ou musarder au bazar de Dezfoul au lieu de s’avancer dans leurs chères études… Six jours par semaine, chaque nuit, un lever bien avant l’aube permet d’être ponctuel au rassemblement général dans la cour basse du château; bien avant l’aube, alors qu’il fait toujours profondément noir, s’effectue la répartition en équipes de la bonne centaine d’ouvriers d’origine locale (arabes chiîtes) ou lointaine (kurdes et bakhtiari);  ce bref ballet orchestré manu militari par Mohamad prend parfois l’allure d’une courte foire d’empoigne où certains chercheurs font valoir leurs besoins de main-d’œuvre surnuméraire, ou plus qualifiée, invoquant des impératifs de priorité scientifique. Certes, chaque responsable de chantier a le souci bien légitime de produire plus de résultats dans un temps toujours compté; mais, bien entendu, il s’agît aussi là – pour le fond – de luttes de pouvoir visant à attiser la compétition entre collègues, et néanmoins concurrents farouches; et de s’attirer les arbitrages favorables du ‘mâle alpha’, à savoir le grand patron, lequel tranchera in fine, sans un mot et par une simple œillade entendue de son œil reptilien à l’intention de Mohamad.

Dès qu’une équipe est formée, d’une quinzaine à plusieurs dizaines de membres parfois, elle se met en route sans plus tarder. L’immensité du site archéologique impose en effet à chaque équipe, conduite par un ou plusieurs chercheurs, de rejoindre à pied son terrain respectif de fouille, éventuellement en voiture pour les plus éloignés. À cette heure, et jusqu’à l’arrivée du printemps, il fait encore un froid piquant, et l’aurore glacée pointe à peine lorsque cette foule d’individus se disperse avec armes et bagages vers ses chantiers respectifs, qui à pied, qui en véhicule tout-terrains [1]. Lorsque le soleil pointe à peine à l’horizon dans la lueur hivernale naissante, tout le monde est déjà à l’œuvre jusqu’à la pause-thé du milieu de matinée. Quinze à vingt minutes au mieux, selon le degré de tolérance du contremaître, et c’est reparti jusqu’à 13 heures ! Alors, de retour au château, et le déjeuner vivement expédié, on gagne les salles d’étude pour trier les découvertes de la longue matinée et préparer le rapport journalier  qui rassemblera tous les responsables de secteurs en fin d’après-midi. Une sorte de grand’messe quotidienne en somme… Après le dîner, pris à l’heure tapante et généralement dans un silence religieux jusqu’à ce que le patron ait éventuellement permis à la conversation de se lancer, chacun regagne en hâte sa salle de travail, bien qu’il n’existe aucune consigne explicite en ce sens.

Comme tout nouveau venu à la Mission, j’ai droit de surcroît à une heure vespérale de cours intensif de langue persane en compagnie de quelques condisciples débutants et sous la férule experte de Mohamad. Grâce à lui, et à mes prédispositions linguistiques, j’atteindrai assez vite un niveau très élémentaire de persan, mais suffisant pour circuler par la suite en complète autonomie dans tout le pays; de fait, j’acquerrai surtout le bagage complet en farsi du parfait chef de chantier livré à lui-même la journée durant loin du château, seul face à un contremaître et une troupe d’ouvriers qui ne pratique évidemment que ses propres  idiomes (persan et arabe du Khouzistan). Pendant les cours du soir, comme pour les multiples responsabilités qu’il exerce avec un égal talent, Mohamad, l’homme-orchestre grand chambellan du château, se révèle fin pédagogue, et même plus détendu qu’à son habitude. Dans les mêmes cours du soir, les étudiants iraniens intégrés ici en stage au sein des équipes occidentales perfectionnent en retour leur pratique du français dans une interactivité culturelle réellement enrichissante pour tous. Inutile de préciser qu’après moins d’une semaine à ce rythme, le coucher du soir peu après vingt deux heures est le bienvenu, même pour ceux qui s’attachent ostensiblement à regagner leurs cellules parmi les derniers, affichant un air affairé jusqu’à la dernière minute.

Principalement associé à la Mission comme expert en archéométrie [2], je suis néanmoins soumis tacitement aux mêmes rythmes que mes confrères fouilleurs plus conventionnels. Mais je ne disposerai pas de la même logistique, ni comme eux d’une équipe fournie d’ouvriers tant que j’opérerai seulement mes reconnaissances électromagnétiques sur de vastes espaces du site encore inexplorés jusqu’à ce jour. Pour engager le projet de cartographie non destructive à grande échelle que permettent les nouvelles technologies que j’apporte en primeur au Moyen Orient, deux ou trois assistants me suffisent amplement. En deux mots, il s’agît d’implanter sur de vastes espaces encore vierges de fouilles, mais prometteurs de découvertes, une topographie extensive de repérage; puis d’y promener mes appareils de détection pour établir une radiographie prospective du sous-sol. Parmi eux, mon magnétomètre à protons impressionne particulièrement mes aides locaux, commis à en dérouler les câbles; l’un d’eux refusera même obstinément d’approcher la sonde mobile, arguant du rayonnement nocif qu’elle pourrait induire sur ses parties les plus intimes, garantes de sa descendance ! Superstition ou sagesse orientale ? Il n’ y a rien d’absolument neuf dans ces méthodes, déjà éprouvées depuis un certain temps par les militaires, puis en recherche minière à grande profondeur; ce qui innove vraiment ici, et alimente mon travail de doctorant, c’est la finesse extrême de détection à faible profondeur, et la relative sophistication des interprétations de mesures sur les cartographies que je dresse quotidiennement au retour du terrain.

Une semaine et demie après mon arrivée, travaillant depuis plusieurs jours déjà sur les pentes encore non fouillées du vaste Tell dit de l’Apadana, je parviens ainsi à circonscrire une anomalie électromagnétique assez remarquable, et prometteuse à mon point de vue. Sur ce secteur, on est au contact du vaste champ de ruines de l’ancien palais impérial de Darius 1er, face au Tell dit de la Ville Royale. D’après notre directeur, il est possible que la porte monumentale du palais, jamais localisée jusqu’ici, se soit trouvée dans ces parages. Comme chaque soir, de retour au château, je reporte les mesures de la journée sur un plan de référence, et je trace les courbes isomagnétiques qui révèlent les structures enfouies sous les surfaces que nous avons arpentées ‘à l’aveugle’ dans la journée.  A ma requête, un sondage de vérification est ouvert le lendemain même sur l’anomalie repérée, auquel le grand patron veut bien concéder, même s’il se montre encore assez dubitatif sur sa réelle productivité. Mais dans les quarante huit heures qui suivent, retournement de situation et ‘alerte rouge’ ! La fièvre va monter brutalement autour de ce petit sondage qu’on élargira et approfondira rapidement, et qui livrera  »la découverte du siècle », comme les médias aiment à qualifier les trouvailles archéologiques hors du commun.

Sous les pics habilement maniés de ma petite équipe d’ouvriers, puis les truelles et balayettes des scientifiques accourus en nombre après quelques heures émerge de la nuit des Temps une statue monumentale du Roi des Rois, Darius 1er ; celui-là même qui conquit l’Orient de l’Indus à la Mer Égée, et que seuls les athéniens surent arrêter à la bataille de Marathon… Celui qui reconstruisit Suse à son échelle impériale et créa Persépolis avait aussi soumis l’Egypte: cette statue surgie des profondeurs le présente pour la première fois vêtu en pharaon et son socle massif porte gravé une dédicace quadrilingue qui va faire progresser de manière spectaculaire l’épigraphie des langues anciennes du Moyen-Orient [3] ! En outre, les expertises ultérieures apporteront les preuves que cette image inédite du Roi des Rois a été sculptée en Égypte même, dans un bloc d’une dizaine de tonnes extrait entre Louqsor et la Mer Rouge; il y a 2.500 ans, elle avait d’abord été installée à Heliopolis, puis transférée sur plus de deux milliers de kilomètres pour être installée à Suse, là où je viens de la détecter… Simple formalité que ce transport pour les ingénieurs perses construisant alors le colossal palais de Suse: les centaines de poutres en cèdres géants soutenant l’hectare de toiture de sa salle du trône avaient bien été acheminées depuis le Liban, à peu près sur la même distance !

Comme c’est l’usage pour une trouvaille aussi exceptionnelle, je dois bien vite céder le terrain – comme découvreur putatif et déjà encombrant – à des escouades de spécialistes chevronnés. La fébrilité qui règne au fond de l’excavation que l’on agrandit méthodiquement aux alentours de la statue et l’ambiance de salle d’opération à cœur ouvert qui s’instaure avec le ballet incessant des spécialistes et de leurs assistants fait plaisir à voir. Ce n’est pas la tombe de Toutankhamon, mais on est dans le registre… Notre directeur ne s’absente du site que le temps d’allers-retours au château pour répondre aux appels du palais impérial de Téhéran et des ministères parisiens, et accessoirement de sommités scientifiques mondiales consultées en priorité pour l’interprétation de la découverte. À l’évidence, l’enjeu est d’abord diplomatique avant d’être culturel dans ces années ou le régime du Shah Pahlavi a instrumentalisé tout ce qui peut légitimer son héritage dynastique ! C’est pourquoi, bien que la statue pèse des tonnes et risque peu de tenter d’éventuels pillards, elle est désormais gardée jour et nuit in situ par des hommes en armes, ce qui la préserve de la vindicte d’opposants au régime, plus redoutables en la circonstance que d’hypothétiques trafiquants d’art…

Après cette trouvaille, qui fit alors grand bruit dans le microcosme universitaire des orientalisants, et attira immédiatement des visiteurs très prestigieux à Suse, y compris le Shah d’Iran lui-même venu en grand secret, selon une rumeur invérifiable, je pouvais donc reprendre un cours plus serein de mes prospections de terrain. Bien que ma rencontre fortuite avec le Roi des Rois de la Perse antique n’ait pas été l’objet initial de ma recherche sur cette partie du site, je réalisai vite qu’il me faudrait prendre mes distances. L’archéologie vue comme une chasse au trésor ou un levier carriériste avait toujours été aux antipodes de l’éthique scientifique que je défendais avec une totale conviction. Mais cette découverte inouïe n’était pas seulement celle d’un artefact remarquable, d’un trésor historique et artistique; en termes positifs, elle allait surtout donner les clefs pour élucider enfin le plan général du gigantesque palais de Darius le Grand, et procurer du travail pour longtemps aux savants de tous pays. Sur un terrain plus suspect, elle venait abonder l’argumentaire politique que le souverain régnant venait de célébrer dans ses fêtes de Persépolis: la découverte de l’effigie de son aïeul putatif en costume de pharaon allait donc valoir à ses auteurs la reconnaissance marquée du Shah d’Iran et de ses alliés occidentaux d’alors. En conséquence, notre cher et vénéré directeur capitalisa donc, avec quelques protégés tous les honneurs et gratifications de la cour impériale d’Iran et du gouvernement français. Sincèrement, et sans la moindre amertume, j’ai échappé à ce que mon anar’ d’ancêtre qualifiait de  »crachat » pour parler des pendeloques qui rendent important; par contre, on m’a privé là d’une opportunité de titularisation qui m’aurait bien rasséréné dans l’éternelle précarité de chercheur hors statut où je restait exploité, une décennie durant, avant de renoncer à cette voie. N’ayant bien sûr rien revendiqué, il n’est pas surprenant que l’on m’ait dispensé des célébrations, et de statut académique postérieur: la mémoire de mon initialisation de la découverte n’apparait donc nulle part dans l’abondante littérature scientifique qui suivit des années durant, et aujourd’hui encore. Sic transit…

Au terme de quatre mois, ou presque de passionnant labeur sur le grand site de Suse, j’allai rendre visite à l’ingénieur italien qui coordonnait les restaurations du complexe palatial de Persépolis, dans le Fars. Ce fut l’occasion, deux semaines durant, de ma première errance en solitaire en minibus et taxis collectifs iraniens, et de découvrir  »de l’intérieur » en pension chez l’habitant la vraie vie quotidienne d’Ispahan, puis de Shiraz. Mais ceci est une autre histoire… Évidemment, la durée et l’intensité de mon séjour à Suse avait introduit un début de distance avec l’expérience du voyage aller depuis Paris; pourtant, des décennies plus tard, ce trajet ferroviaire, puis routier reste extraordinairement prégnant dans ma mémoire. Par contre, le voyage retour de Téhéran à Paris s’est intégralement effacé. C’était pourtant ma toute première expérience de l’avion de ligne, à bord d’un vol régulier dont mon patron m’avait royalement gratifié, me jugeant désormais digne d’en bénéficier, ou purgeant simplement avec cette obole un vague relent de culpabilité dans l’affaire du Darius. Ce ne sont pas les millions de miles que j’ai pu parcourir par les airs depuis qui ont occulté cette expérience inaugurale du ‘miracle’ que constitue à l’évidence le voyage aérien: aucun de mes vols, même les plus récents, ne m’a vraiment marqué; sauf bien sûr les deux seuls où, ayant vraiment frôlé d’un quart de cheveu le crash irrémédiable, j’ai eu le soulagement d’atterrir finalement vivant et à bon port !

Voyager au loin, en progressant lentement et par le train, c’est bien sûr disposer du temps nécessaire pour prendre conscience de sa destination, et faire graduellement connaissance avec elle. Ici, la métaphore de fiançailles « à l’ancienne » pourrait presque être invoquée, tant il s’agît d’un entr’acte particulièrement intense et délicieux de la vie. La condition est que le train roule encore à allure humaine, et non comme un ersatz d’avion… Le voyage au long cours relaté ici est déjà vieux de près d’un demi-siècle, et il appartient à un genre évidemment désuet dans un présent où tout est désormais instantané, sans préliminaires avant, ni mémoire ensuite; et où chaque destination ayant pratiquement perdu tout exotisme, et donc devenue parfaitement interchangeable,  n’exige plus d’être fantasmée et approchée en  »prenant son temps ». En conséquence, le moment est peut-être venu de redécouvrir les vertus de l’expérience vécue du  »voyage d’incubation » comme celui-ci, qui m’a permis d’extrapoler certaines  »visions de l’Orient ». Mais reverra-t-on un beau jour un authentique Orient-Express roulant vers un Moyen-Orient enfin pacifié ?

 

 F I N

Serge RENIMEL

8 août 2018

 

 

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[1]  À l’époque héroïque de «l’archéologie extensive» les anciens fouilleurs de Suse, œuvrant souvent seuls, recrutaient des milliers de terrassiers pour éventrer manuellement les tells sur des dizaines de mètres de profondeur, jusqu’à atteindre directement les couches les plus anciennes. Les quelques 8.000 ans d’histoire des villes successives de Suse s’étagent sur près de 65 m de stratigraphies superposées, record mondial absolu !  À l’époque contemporaine de ce récit, les méthodes brutales des pionniers avaient été abandonnées au profit d’une «archéologie intensive» très méthodique; toutefois, Suse restait l’un des rares grands chantiers à employer encore des centaines d’ouvriers, dont une partie qualifiée depuis des générations, notamment pour sa maîtrise des dégagements monumentaux.
[2]  Cette discipline nouvelle est apparue au cours des années 1960 et couvre l’ensemble des méthodes physico-chimiques de terrain et de laboratoire applicables à l’archéologie (prospections, analyses, datations, etc.)
[3]   https://fr.wikipedia.org/wiki/Statue_de_Darius_Ier

VERS L’ORIENT – 23. Noël au château

image: Syrie – le Krak des chevaliers au XIXème siècle

 

Une douzaine d’heures après notre départ dans l’aube hivernale de la gare de Téhéran, une nuit d’encre enveloppe déjà la plaine de ce grand sud. Ce soir c’est Noël, pour les gens de tradition chrétienne du moins, mais l’air extérieur est d’une grande douceur, annonciatrice d’un climat enfin plus  clément. À cette heure-là, c’est aussi sans doute le moment rituel de la prière musulmane, et la densité du trafic en a très nettement diminué; ce qui ne freine pas pour autant notre Ali dans son élan vers son objectif final. Soudain, il pointe d’ailleurs du doigt vers un cône blanc illuminé qui semble surgi de nulle part, à une distance semblant proche: « le tombeau du Prophète Daniel ! » s’exclame-t-il. Je sais alors que ce repère emblématique du village de Suse (Shush-e-Daniel en persan) marque la fin du parcours entamé un siècle auparavant semble-t-il sur une autre planète abritant Paris et sa Gare de l’Est, Venise et même Istanbul. Une fois parvenu à destination, et immergé durablement et sans filtres dans la réalité orientale, je ne ferai que vérifier ce qu’enseigne notre sens commun: ’la première impression est toujours la bonne’. Les flashes régulièrement reçus sur le trajet depuis le franchissement initiatique du Bosphore ont donc été autant d’implants décisifs qui germeront ensuite, sans jamais démentir vraiment les intuitions premières qui m’ont éveillé aux méandres et subtilités de l’Orient. Tout compte fait, voilà la confirmation irréfutable de ce qu’est vraiment le voyage par essence: un déplacement vers un ailleurs, assez lentement pour engranger les messages subliminaux qui écloront simplement après l’arrivée. La destination apparaît donc presque accessoire, tant elle sert avant tout à digérer et approfondir ces messages dont la substance nous a déjà subrepticement pénétré en chemin.

Toujours assis face au pare-brise à côté d’Ali pour les derniers kilomètres, je partage son euphorie – bien compréhensible – de toucher au but et ‘d’arriver à la maison’, en quelque sorte. Mon sentiment personnel est paradoxal: j’ai en moi-même presque plus la sensation de ‘rentrer’ que d’atteindre une nouvelle destination inconnue ! Décidément, il me faudra un jour éclaircir cette question du non-enracinement, fondatrice de mes très précoces errances et de mon perpétuel nomadisme. Peu après, installé dans mes nouveaux quartiers de travail et de résidence à Suse, j’y trouverai en un rien de temps repères et routines familières, comme si ceux d’avant n’existaient déjà pratiquement plus. Au retour en France, j’éprouverai d’ailleurs une telle difficulté de réadaptation que je  quitterait pratiquement Paris, et pour de très longues années.

Pour le moment, l’héroïque Land Rover pénètre au ralenti dans la pénombre de l’unique rue du modeste village de Suse et tourne à gauche, juste avant le Tombeau de Daniel, seul illuminé. Finalement, il gravit à la lueur crue de ses phares blancs les dernières rampes du colossal château de Suse, qu’on devine dominant toute la plaine piquetée des lueurs faiblardes de quelques habitations rurales. Passant sous la massive poterne fortifiée d’entrée, on débouche enfin dans la première cour intérieure pour s’y immobiliser au milieu d’une petite foule de nafars, les serviteurs attitrés du maître des lieux. Ils s’emploient à décharger promptement pendant qu’on emprunte les escaliers menant à la vaste cour d’honneur; là, un comité d’accueil d’une vingtaine de personnes en tenue de soirée nous salue formellement, mais n’attend d’évidence que le précieux champagne venu du nord soit débarqué de la Land, puis reposé et rafraîchi a minima. Comme ils nous le souhaitent pour nous-mêmes, très accessoirement.

L’accueil du patron est bref et plutôt abrupt, selon une réputation d’autorité distante et très perverse qu’il se délecte d’auto-entretenir. Autour de lui – mais à distance respectable – loin de toute velléité festive, l’ambiance générale est compassée, bien que la moyenne d’âge des chercheurs, techniciens et administratifs présents soit inférieure à trente ans, à quelques exceptions près. C’est un avant-goût de ce qui m’attend dans les semaines et mois qui viennent où je me plierai à la discipline de fer de ce château d’un luxe tout apparent, qui est en fait dirigé comme un monastère de moines guerriers au service exclusif et désincarné de la science archéologique. C’est le prix à payer pour vivre et travailler à l’épicentre du monde ancien, dans l’œil du cyclone oriental d’hier et d’aujourd’hui en quelque sorte.

Bienvenue dans l’ancienne capitale mondiale du Roi des Rois, et joyeux Noël au château !

Après un réveillon guindé et d’une sobriété surprenante pour des gens plutôt sevrés de toute saine distraction, la journée de Noël a été livrée à l’oisiveté de tous, personnel de service excepté. Dans la matinée de ce jour férié, ceux qui se glissent subrepticement vers leurs salles de travail respectives le font assez lentement tout de même pour se laisser repérer; ainsi, les espions du grand patron, observateurs zélés qui se coulent tels des ombres au long des coursives du château, pourront actualiser son classement des collaborateurs les plus méritants… Pour ma part, n’ayant pas encore matière à manifester de zèle, je paresse sans vergogne jusqu’à l’heure du déjeuner; informel en ce jour férié, et en horaire exceptionnellement élastique, il est servi sous forme d’un buffet froid d’un raffinement adapté aux circonstances.

Dès la matinée, je me suis lancé dans l’exploration de fond en comble du château, découvrant à quel point ce vaste et complexe monument est une réplique récente, mais assez fidèle du célèbre Krak des chevaliers bâti en Syrie au XIIèmesiècle par les Croisés [1]. Au déjeuner, notre patron, approché par hasard devant le buffet, m’a fermement incité à ne jamais sortir non accompagné de la forteresse et nanti de quelques autres injonctions disciplinaires; il m’a ensuite gratifié d’une brève introduction à l’histoire hors normes de ces lieux surréalistes. Suse est en effet le seul chantier archéologique semi-permanent au monde qui dispose d’une telle infrastructure logistique, qui parait à la fois mégalomane et totalement surdimensionnée pour l’usage de l’archéologue qui l’a créée et dirigeait seul les fouilles saisonnières il y a soixante-dix ans ! C’est que – pour se prémunir des incessants raids de bandits qui écumaient le Khouzistan à l’époque – Jacques de Morgan avait dû recruter une garnison de quarante cavaliers bédouins pour sa protection personnelle et celle des trésors qu’il pourrait mettre au jour… Le Krak puissamment fortifié qu’il fit édifier pour abriter hommes et chevaux, ainsi que les auxiliaires et la logistique annexe permet donc maintenant d’accueillir de copieuses équipes de chercheurs pour de longs mois et de nombreux spécialistes de passage dans des conditions de travail et de confort idéales…

On épargnera au lecteur le récit de la vie quotidienne au sein de cette prestigieuse mission scientifique internationale du siècle dernier. Sous la conduite de son dernier directeur atypique et visionnaire, elle ne perdura qu’une décennie, jusqu’à ce que les chars lourds et les troupes reprennent à leur manière les fouilles du site…  Mais en 1972 et 1973, ce quotidien n’avait rien d’ordinaire, loin de là: sous mes yeux ébahis, jamais le huis clos de personnalités aussi soumises à leurs passions les plus élevées, comme aux plus triviales n’atteignit un tel paroxysme… Mais trop d’acteurs et de témoins survivent encore, et il vaudrait mieux laisser à un talent digne d’Agatha Christie le soin d’une fiction campant les turpitudes et petits secrets de chacun des membres de cette aventure persane hors normes. Dans la réalité vécue, les figures de ce théâtre d’ombres ne se sont même pas vicieusement entretuées durant mon séjour; ce qui aurait pu donner à un Hercule Poirot l’opportunité d’activer ses petites cellules grises; toutefois, et à maintes reprises, on en était pas très éloigné…

————————–  ( À SUIVRE  ——-  24. épilogue  ———-) ——————————

 

[1]  Cette énorme construction fut principalement édifiée par Jacques de Morgan, responsable des fouilles à la fin du XIXèmesiècle, et sans souci des destructions archéologiques massives qu’elle occasionna en sous-œuvre. Implanté au point haut du Tell dit de l’Acropole, le château fut notamment édifié avec les millions de briques millénaires récupérées sur les vestiges du palais de Darius le Grand ! Certaines d’entre elles, provenant de niveaux encore plus anciens, portent des textes cunéiformes qui constituent une immense bibliothèque à ciel ouvert que l’on avait entrepris patiemment de récupérer dans les années 1970, jusqu’à l’interruption de la Révolution Islamique, puis de la guerre Iran-Irak dont le château et le site archéologique de Suse furent ravagés, comme bastion régional avancé.

 

VERS L’ORIENT – 22. arrivée en Susiane

 

Au terme de leurs longs trajets, souvent jalonnés de dangers de toutes sortes, les voyageurs des millénaires passés qui atteignaient enfin la plaine de Susiane étaient forcément saisis d’une émotion particulière. Être enfin en vue de la principale capitale du monde civilisé d’alors, succédant aux mythiques Uruk, Ninive et Babylone, c’était atteindre l’Orient tout entier en son cœur même. Sans surprise, en cette veille de Noël de la fin du XXèmesiècle, cet imaginaire fonctionne encore parfaitement pour moi; l’exaltation qui me gagne alors n’est pas le simple soulagement de toucher au but de l’épuisante randonnée qu’on nous a imposée, mais le sentiment de vivre densément une expérience unique dans une vie. À cet instant précis, la chance unique qui m’a été proposée de partager les révélations  archéologiques souvent spectaculaires du grand site de Suse commence vraiment à prendre corps. Toutefois, appelé à exercer mes jeunes talents et une technologie de télédétection d’avant-garde, pour l’époque, sur les vestiges de l’immense palais de Darius le Grand, je ne peut même pas soupçonner ce que le destin me réserve dans les jours suivants: à peine à l’œuvre, être à l’origine d’une découverte hors normes que seuls des sites de l’envergure de Suse ne permettent que deux à trois fois par siècle !  [1]

Suse capitale millénaire de l’Empire Perse ? L’année précédant ce voyage, les fêtes somptuaires de Persépolis, simple siège symbolique du pouvoir Achéménide,  avaient attiré l’attention des médias du monde entier sur l’Iran. Les opinions publiques occidentales, et surtout leurs jeunes générations sous emprise marxiste-léniniste nourrissaient alors une vision plutôt hostile au Régime absolutiste et pro-américain gouvernant ce pays, dont la dynastie régnante s’autocélébrait avec faste, sous le prétexte approximatif de la fondation de l’Empire Perse quelques 2.500 ans auparavant. À cette occasion, le Shah, Reza Pahlavi, revendiquait dans ses discours sa légitimation d’héritier direct des empereurs Cyrus et Darius, et pour lui-même le titre de ‘Rois des rois’ qu’ils avaient reçu assez légitimement après avoir unifié et pacifié tous les territoires s’étendant de l’Indus à la Méditerranée; ce qui était bien loin de la confuse réalité géopolitique des années 1970 au Moyen-Orient… Elle était alors rabougrie à un territoire iranien sous tutelle de la CIA et à un jeu de dupes du Shah, pactisant en coulisses avec l’U.R.S.S. lors au faîte de sa glaciation post-stalinienne…

L’événement grandiose des fêtes de Persépolis – dont l’invité d’honneur était le Président du Soviet Suprême de l’URSS entouré de quelques faire-valoir du Gotha décadent d’Europe – n’associait en rien la population iranienne à son autoritaire souverain; il était programmé à l’usage principal de sa communication externe et s’est déroulé, pour l’essentiel, sur le site de ruines antiques perdu dans le désert du Fars, dans un camp retranché dit ‘du Drap d’Or’ sous très haute surveillance armée. Le peu de population rurale résidente dans un rayon de 50 km avait été déporté, et la campagne visible à distance depuis la route suivie par les invités venant de l’aéroport de Shiraz équipée de fausses  façades d’usines factices en provenance directe d’ateliers de décors français ! À des centaines de kilomètres de là, il est facile de comprendre que les iraniens ordinaires n’ont pas perçu grand’chose des effets collatéraux de cet événement. Néanmoins, selon Mohamad, trois mille cinq cent écoles, consacrées à  diffuser la Révolution Blanche, auraient été construites dans tout le pays. De même certaines infrastructures cruellement manquantes, tel l’aérodrome flambant neuf de Dezful que nous atteignons. De fait, ces créations ne sont pas non plus dépourvues arrières-pensées stratégiques: au pied des montagnes, à proximité de la zone frontalière de l’Irak, ces pistes ne sont certainement pas à usage civil prioritaire; pas plus d’ailleurs que l’autoroute aussi neuve qui relie brutalement l’aéroport à la vaste agglomération voisine d’Andimeshk, et qui, la traversant ensuite de part en part, a éventré sans la moindre fioriture les quartiers historiques de cette ville !

C’est une vision stupéfiante que cette saignée parfaitement rectiligne et horizontale sur des kilomètres qui a été opérée assez récemment – de toute évidence: juchées sur leurs collines des centaines de maisons anciennes, certaines même plutôt cossues, en sont restées carrément sectionnées au bulldozer par le milieu , comme les collines qui les portent; et les habitants continuent à en occuper les pièces épargnées, en équilibre et à ciel ouvert sur le précipice de la nouvelle voie impériale! Un baron Haussmann iranien est passé par là et a tranché dans le vif: ces quartiers traditionnels auparavant inextricables, et sans doute sujets à émeutes récurrentes n’ont qu’à bien se tenir désormais. D’ailleurs, pour bien parapher cette opération d’urbanisme chirurgical sans nuances, chaque entrée de la ville sur cet axe impérial est ornée d’un arc monumental portant la couronne et un slogan à la gloire de la Perse éternelle; pour confirmation, en amont et en aval d’anciens chasseurs-bombardiers réformés ont été érigés sur des socles de béton en plein élan d’envol aux deux grands ronds-points qui verrouillent la ville. Vue la topographie naturelle du désert qui environne l’agglomération, on se dit naïvement qu’il aurait sans doute été plus judicieux, et moins traumatisant pour les résidents et leur patrimoine architectural remarquable, d’aménager un contournement périphérique. En termes d’infrastructures à moderniser, il y avait aussi certainement une plus grande priorité à améliorer le pitoyable réseau routier venu de la montagne. Mais c’est la vision bien naïve de celui qui, débarquant dans un pays sous dictature conjointe du Shah et de l’Oncle Sam a encore quelques mois de séjour devant lui pour se déciller…

A la sortie de Dezfoul, sur l’autre rive de la rivière, il reste à peine une trentaine de kilomètres à parcourir dans la plaine pour atteindre enfin notre but final. Les deux villes presque jumelles d’Andimeshk et Dezfoul deviendront bientôt pour moi une destination, ou un passage obligé d’excursions plus lointaines les jours de repos, lesquels se révèleront à l’usage bien moins nombreux que prévu. Revenu à maintes reprises à Dezfoul au cours du séjour, j’ai pu en apprécier les ressources authentiques et l’artisanat foisonnant de son vaste bazar labyrinthique. Le spectacle des centaines de tapis séchant sur les berges de la Dez après avoir été foulés et refoulés à merci est inoubliable: comme celui des mêmes tapis précieux accumulés à l’entrée des stations-service pour que les camions les culottent à l’envi de leur roulement incessant. Seul, ou en compagnie de collègues masculins, français ou iraniens, j’ai toujours trouvé au bazar un accueil distancié, mais sans la moindre tension; mais c’est là aussi qu’avec deux collègues de la mission, aristocrates iraniennes totalement occidentalisées, nous avons été suivis, puis houspillés de manière de plus en plus pressante par une nuée de gamins hurlant crescendo des insultes peu amènes. L’épisode s’acheva dans une fuite éperdue, sous une lapidation en règle chaudement encouragée par les adultes du quartier venus en renfort de leur progéniture…

Après cette violente expérience m’est revenue en mémoire la première et frappante impression visuelle de la première traversée d’Andimeshk au long de sa plaie autoroutière axiale encore toute fraiche. Cette agression contre une population à large majorité arabe et culturellement à fleur de peau contre le Régime réformateur a préfiguré pour moi ce qui deviendra manifeste, les mois suivants. Globalement, une hostilité latente du peuple de la rue, que j’ai perçue en de multiples occasions, envers les signes occidentaux de modernité; pour autant, je n’ai jamais été pris à partie lors des longues randonnées en minibus que j’effectuais volontairement seul, et hors des sentiers battus dans une bonne partie de l’Iran profond. La Susiane m’a servi très efficacement de sas d’apprentissage, parce que j’y travaillais sur un chantier dur et entouré au quotidien de dizaines de manœuvres de toutes origines ethniques, sédentaires et nomades. Clairement, il est donc ici hors de question de schématiser jusqu’à la caricature les réflexes organiques d’une population d’une telle diversité culturelle, et parfois même religieuse, bien qu’unie – sauf exceptions – autour d’un sentiment national [2]. Ces réflexes de fidélité à des traditions sensiblement différentes, mais toutes orientales par essence, sont celles d’êtres réfractaires à la modernité mentale qu’on voulait alors leur imposer du haut du Palais Impérial, et des couloirs de Lengley…

 

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[1]  (à paraître) …voir : 24. épilogue
[2] L’iran compte officiellement 102 ethnies différentes et 5 religions, sans compter les multiples dissidences sectaires. Jusqu’aux années 1960, la proportion de non-sédentaires dépassait environ un cinquième de la population totale. Depuis, l’inflexible répression du nomadisme par les régimes politiques successifs a considérablement réduit cette proportion.
[3] grand prophète de l’Ancien Testament et de la Bible Hébraïque, Daniel fut longtemps conseiller de Nabuchodonosor, roi de Babylone. Après la conquête de la Mésopotamie par Darius, il est associé à ce nouveau pouvoir. Son tombeau authentique est établi à Suse, capitale de l’Empire Perse, et reste aujourd’hui un haut-lieu de pèlerinage œcuménique pour tous les croyants du Moyen-Orient.

 

—————————-  ( À SUIVRE  ——-  23. Noël au château  ———-) ————————-

VERS L’ORIENT – 21. premier contact muet

 

Aucune pause n’a été consentie depuis les huit heures au cours desquelles notre vaillant chauffeur, parfois au seuil de l’assoupissement, n’a jamais renoncé pour autant à sa recherche prioritaire de performance maximale. Mettant à profit l’accalmie relative d’une route qui s’assagit soudain en abordant la plaine, et étant parvenu à tirer Anabelle de son profond sommeil parmi ses précieux bagages, nous nous coalisons pour exiger de Mohamad une halte hygiénique et réparatrice. Un modeste village de piémont avant la ville d’Andimeshk trouve son agrément pour nous permettre de prendre enfin pied au sol après ces heures interminables de randonnée sauvage non stop. Ce modeste village quelconque de bord de route se présente comme une escale privilégiée pour les routiers rescapés de la traversée précédente des montagnes qui y stationnent en nombre; il est constitué de quelques rangs de maisons basses en pisé ou de parpaings de ciment brut et affiche ainsi le répétitif standard rural de toute cette région, y compris avec sa pompe à essence et son imposant panneau publicitaire Coca-Cola tout-à-fait dignes de la mythique Route 66… L’accueil est austère: pas de cafeteria ou équivalent à cet endroit d’apparence à peine civilisée, et pourtant relai évident de voyageurs sur un axe majeur de circulation. Seules quelques baraques foraines paraissent distribuer du thé et des en-cas aux passagers de minibus et aux chauffeurs routiers qui s’y agglutinent.

Cette option ne convient visiblement pas à Mohamad; et il guide Ali pour un arrêt devant une maison d’apparence tout-à-fait banale, un peu en retrait de la route principale. Cela attire instantanément une nuée d’enfants curieux, presque tous vêtus de l’uniforme règlementaire et très british d’apparence de l’école qu’ils viennent sans doute de quitter, vu l’heure: pour les garçons, pantalon, chemise blanche et cravate; pour les filles corsage, jupe plissée sombre et socquettes blanches, le tout étrangement redrapé sous de longs tchadors gris foncé à ramages tout aussi tristes, hâtivement resserrés sur ces tenues par trop occidentales… En arrêt à distance respectable de notre véhicule, ce comité d’accueil plutôt silencieux jette des regards biais sur notre descente, chuchotant des commentaires ou feignant une souveraine indifférence devant cet équipage exotique pour lui. Au premier abord, aucun geste de sympathie ou d’hostilité ne se manifeste; il n’y a visiblement pas de harcèlement à redouter de ces enfants, si différents en apparence des premiers auxquels nous avons été confrontés au petit matin au sortir de la gare de Téhéran. Puis arrivent bientôt des adultes locaux, déambulant comme par hasard dans les parages, et affichant une feinte indifférence; rien que des hommes, tous imberbes et vêtus d’une longue chemise de coton plus ou moins clair, portant par dessus des vestons avachis par l’usage. Certains affichent une barbe drue, mais seulement naissante, dont je comprendrai la provocation ultérieurement: c’est la manifestation de ces croyants zélés à qui la Loi civile en vigueur interdit tout signe trop ostensible de leur foi, voire de leur fanatisme; comme elle impose l’uniforme aux écolières, sans pouvoir réprimer vraiment qu’elles sortent leurs tchadors de leurs cartables, pour s’y envelopper aussitôt le portail de sortie d’école franchi…

En ces premiers instantanés de prise de contact avec la réalité profonde de l’Iran d’alors, les femmes que l’on aperçoit au loin gardent leurs distances, et même louvoient pour nous éviter. Aucune ne semble vraiment voilée, même si les amples foulards flottants qu’elles portent négligemment, à première vue, sont promptement ramenés sur le bas du visage et du corps dès qu’un regard semble focaliser sur l’une d’entre elles. C’est une vision vraiment nouvelle pour nous: dans ces années-là en effet, en France, aucune femme n’est voilée, à l’exception des religieuses catholiques; et il ne viendrait même pas à l’idée de nos ménagères d’origine maghrébine de garder pour sortir le court fichu clair qu’elles portent accessoirement chez elles pour ‘faire la poussière’… Alors, à ce moment-là, dans ce village où je débarque, il m’est bien sûr impossible de décoder ces jeux exotiques de grands voiles, qui évoquent des réflexes infantiles de pudeur bien surprenantes chez des femmes largement adultes. En découvrant cela, on a la sensation d’être brusquement immergé dans un jeu de rôle plutôt pervers.

Après les angoisses de la route meurtrière, pour cette première pause que l’on rêvait relaxante, une certain sentiment de malaise est palpable. Mohamad négocie on ne sait quoi, dans sa langue mais avec le ton autoritaire et cassant que l’on commence à découvrir chez ce Janus, et il est assez évident qu’il contribue ainsi à accentuer la tension ambiante: les habitants ne s’y sont pas trompés, ils ont bien réagi à l’instinct à un style qui évoque la terrifiante police politique du régime, la Savak dont je finirai par me voir confirmer plus tard certaines accointances de notre intendant. Comme dans tous les régimes totalitaires, il y est sans aucun doute contraint du fait même de son emploi au contact permanent de l’ambassade française et de la venue constante à Suse de chercheurs et d’invités de toutes origines qui exigent la plus grande vigilance… Bref, en attendant, l’intervention de Mohamad nous donne enfin accès à une collation improvisée chez un particulier réquisitionné, et instaure un cordon sanitaire vis-à-vis de toute tentations de familiarité entre la population locale et nous, enfants compris. Malgré tout, à l’arrivée de galettes de pain chaud et de thé venant d’une maison voisine, tentant de détendre l’atmosphère, je vante sobrement l’authentique hospitalité orientale qui nous est si aimablement offerte; mais la sèche injonction de notre mentor à l’adresse de l’homme qui livre cette frugalité se passe de traducteur: ayant alors appris seulement quelques rudiments de farsi, je n’ai néanmoins aucune peine à saisir grosso modo qu’elle est indigne des seigneurs français tout juste débarqués de leur lointaine planète ! Après quelque temps, les effluves de charbon de bois venus de l’extérieur nous préviennent de l’arrivé imminente sur la table de kebabs parfumés posés sur un lit de riz safrané où gît un carré de beurre et un jaune d’œuf, prêts à être incorporés: un plat à la fois rustique et raffiné, digne de notre jeûne prolongé depuis près de 24 heures et de notre rang de dignitaires étrangers en herbe ! Ce plat traditionnel que je découvre pour la première fois deviendra un ordinaire quasi-quotidien pour les mois suivants, sans que je m’en lasse jamais.

Dès ce premier moment d’immersion réelle, j’ai immédiatement compris qu’il faudrait saisir ensuite toute occasion d’échapper à la tutelle de notre mission officielle pour découvrir sans filtres la réalité de ce pays; ce qui fut fait en excursions non autorisées les jours de repos, suivies au retour de colères froides et rappels à l’ordre sans aménité du grand patron ! Ainsi, quatre mois plus tard, assistant clandestinement et à mes risques et périls – de jour seulement – aux rituels publics de l’Ashoura, la grande fête annuelle de l’Islam shi’ite, je mesurerai combien cette première halte routière improvisée lors de mon entrée dans cette province si particulière d’Iran m’avait déjà offert un avant-goût des profondeurs de ce pays. Comme la démonstration vaine d’un régime voulant occidentaliser à marche forcée une population modelée par ses traditions séculaires et voulant espérer la voir renoncer à ses convictions et ses réflexes organiques. Quelques années plus tard, le régime ‘éclairé’ du Shah disparaissait sans éclats et les horloges culturelles de l’Iran se recalaient bien vite et presque naturellement plusieurs siècles en arrière; du moins pour la plus grande partie de sa population, élites sociales exclues. Dès lors, les comportements du quotidien, à peine étouffés et demi-voilés un court moment, reprenaient ostensiblement leurs plein cours, signes de religiosité et de totale discrimination sexuelle en tête. La Révolution Blanche avait été inspirée au pouvoir en 1960 par la CIA et relayée par une aristocratie et une classe dirigeante iranienne sortie des universités occidentales et totalement coupée des réalités sociales et mentales de son propre pays. Logiquement, elle n’a constitué qu’un entracte parfaitement artificiel d’à peine une décennie dont l’extrême précarité s’est manifestée à mes yeux dès ces premiers contacts avec l’Iran réel; et mes longues conversations avec les authentiques princesses et filles de hauts ministres qui venaient pour des stages distrayants sur nos chantiers archéologiques ont confirmé d’emblée l’ampleur définitive du fossé des convictions. Partant, l’impuissance du régime du Shah à modifier un tant soit peu les mentalités et comportement sociaux était flagrante; pour moi, elle était même manifeste immédiatement après quelques minutes seulement dans le bouillon de culture d’un village posé au carrefour de deux mondes, entre Zagros et Mésopotamie.

 

—————————-  ( À SUIVRE  ——-  22.   arrivée en Susiane  ———-) ———————-

VERS L’ORIENT – 20. au carrefour des empires

 

Vaste comme trois fois la France, l’Iran contemporain est souvent comparé à une immense forteresse d’altitude dominant le cœur du Moyen Orient, et c’est bien l’impression qui s’impose en ce milieu de journée hivernale, lorsque la route nationale traversant le Louristan quitte finalement les montagnes pour plonger brusquement vers l’immensité horizontale des vallées du Tigre et de l’Euphrate. Derrière soi, on laisse les hauts reliefs pour une grande part désertiques et arides constituant la totalité, ou presque, du territoire iranien. En contraste total, le Khouzistan que nous atteignons enfin au terme de ce si long voyage est une vaste plaine alluviale dont les cultures à perte de vue sont irriguées par le fleuve Karoun, venu de la montagne et qui rejoint directement le Chatt-El-Arab, juste avant le Golfe. Ceci forme une province à la fois marginale et atypique de l’Iran qui pourrait apparaître encore aujourd’hui comme une entité naturellement indépendante du reste du pays. Une fois franchis les ultimes cols du Zagros, on descend en effet sans transition aucune vers cette vaste antichambre alluviale de la grande Mésopotamie qui s’étend dans toute sa platitude et à perte de vue vers l’Irak à l’ouest, et au sud vers le Koweit, puis au-delà l’Arabie.

À ce moment, on est à bien moins de deux heures de route de la frontière politique Iran-Irak, alors infranchissable à tout voyageur. Le court et très clair briefing d’avant-départ qui a accompagné le remise du dossier de mission au Quai d’Orsay me revient alors en mémoire: rejoindre la mission française à Suse pour y travailler et séjourner des mois durant n’est pas une partie de plaisir, et impose une conscience aiguë des spasmes culturels et géostratégiques qui agitent particulièrement cette région hyper-sensible. En effet, dès la traversée des montagnes, les chasseurs bombardiers américains de l’aviation du Shah nous ont survolés à intervalles réguliers pour une guerre encore non déclarée, mais alimentée par de constantes tensions frontalières entre les deux nations; et ils se relayeront constamment au-dessus de nos têtes dans les mois suivants. Saddam Hussein a d’ailleurs désigné la région où nous pénétrons comme son ‘Arabistan’, et ses agents infiltrés y soutiennent une agitation populaire constante, attisant les tendances autonomistes locales et servant la convoitise non dissimulée du Raïs pour la plus riche des provinces iraniennes, et de très loin…

Bien que je garde constamment à l’esprit le devoir de réserve que m’ont inculqué mes tuteurs de mission, la conversation s’échauffe un peu à l’intérieur de l’habitacle de la Land Rover. Pensant  nous rassurer, Mohamad justifie qu’il faut bien protéger les champs pétrolifères iraniens de toute concupiscence, et montrer aussi à la population arabe peuplant le Khouzistan qui est le vrai maître du terrain. Sa virulence inhabituelle sur un tel sujet suggère que la légitimité Perse sur ce coin de Mésopotamie – si différent du reste de l’Iran – est non seulement loin d’être acquise aux yeux du voisin d’en face, mais aussi de la majorité silencieuse de la population locale ? Avec le regard du géographe et de l’historien, il faut bien admettre que la rupture paysagère que l’on vient juste de vivre au débouché des vallées du Zagros est brutale, et d’une évidence flagrante. Force est de se rappeler que l’on vient de traverser là une frontière naturelle majeure de l’Orient. C’est aussi une ligne de fracture culturelle essentielle, celle du face-à-face de deux civilisations en perpétuelle confrontation depuis des millénaires, mais qui ont aussi fondé conjointement son identité complexe. La spectaculaire barrière de la grande chaîne du Zagros d’où on dévale presque en un instant signale sans ambiguïté la ligne de front critique, l’éternelle interface entre peuples Aryens et Sémitiques[1].

Pour justifier mon statut de jeune chercheur arrogant, tout en ayant le souci de ne pas froisser un interlocuteur dont il faut tempérer l’autorité, j’argumente donc: dès la plus haute antiquité, venus de l’Indus et surgissant de ces montagnes, les premiers ont souvent  déferlé vers les plaines opulentes regorgeant de nourritures et de richesses produites par les seconds. Plus tard, l’Imperium Perse, parachevé par Cyrus le Grand, a fini par soumettre tout le Proche-Orient, jusqu’à la Mer Égée et à l’Egypte, instaurant pour des siècles l’un des plus vastes empires de l’Histoire, et se heurtant finalement aux portes des Cités grecques. Au cœur du Khouzistan, Suse, vers laquelle nous allons, était alors la véritable capitale de cet immense empire qui dura mille ans. C’est Alexandre le Grand qui en fit plus tard la reconquête en chemin inverse, jusqu’aux rives de l’Indus; il brûla Persépolis, mais c’est à Suse qu’il se posa en pacificateur, pour y organiser les célèbres noces de ses dix mille meilleurs guerriers avec les femmes d’ici, dans l’intention d’une fusion génétique et culturelle entre Orient et Occident. Mille ans plus tard, l’islamisation des mêmes immenses territoires les soumit pour longtemps au Califat de Bagdad, créant rapidement un schisme entre sunnites et chi’ites qui alimente jusqu’à nos jours une perpétuelle guerre de religion. Pendant tous ces millénaires, en Occident, il ne se passe rien, ou presque… En atteignant cette région, on est donc bien au carrefour de toutes l’effervescence créative des civilisations antiques, de leur brassage constant, de leurs fusions et de leurs éternels conflits. À la simple traversée de ces paysages, cela s’impose si fortement à l’imagination qu’on ne peut y voyager idiot.

La conversation fait ainsi le suc des voyages. Nulle part ailleurs, on dispose du loisir nécessaire pour ‘aller au fond des choses’, face à de demi-inconnus de rencontre. Sur le trajet ferroviaire d’Istanbul à Téhéran, les échanges avec les routards en chemin vers  Katmandou furent au fond assez futiles, purement ludiques, car biaisés par un jeu de rôles assez sectaire dans lequel une sorte de surenchère à l’utopie primait en réalité sur toute sincérité authentique. Ici au contraire, j’ai la nette impression de toucher enfin au réel de l’Orient, à sa totale complexité culturelle, à ses contradictions remontant à la nuit des Temps. Mohamad reste pantois face à la culture convaincante d’archéologue frais émoulu, mais déjà patenté que je lui assène. Lui rappelant avec l’aplomb de ma jeunesse  que je professe à la Sorbonne, il admet n’y avoir étudié que deux années seulement; et je réalise que je ne suis pas le premier de mes pairs à lui opposer des évidences scientifiques, et irréfutables, qui déstabilisent évidemment son argumentaire idéologique et, partant, irrationnel. Dès ce jour-là, j’ai conquis auprès de lui l’estime et aussi la méfiance que mon apparence ne lui inspirait pas, a priori; il sait que je mérite sa vigilance accrue à la dangerosité idéologique potentielle que porte une nouvelle génération de chercheurs tout droit descendue des barricades de mai 1968 à Paris !

Il est assez rare qu’au cours d’une randonnée routière, l’entrée contrastée dans un nouvel espace naturel soit aussi suggestive de repères majeurs d’Histoire de l’Humanité; c’est précisément le cas ce jour-là, alors que nous surgissons du dernier défilé de vallées du Zagros pour atterrir en Mésopotamie, et rouler ensuite sans discontinuer, et presque en ligne droite, à la rencontre du fantôme fossilisé de la plus puissante capitale de l’Ancien Monde, Suse. La région de basses plaines que nous abordons n’est pas seulement une anomalie évidente dans la physionomie globale d’un Iran exclusivement constitué de montagnes et de hauts-plateaux. Sur près de deux mille kilomètres, depuis le Kurdistan au nord jusqu’au Golfe vers le sud, il n’y a aucun hasard géologique à ce que l’essentiel des considérables réserves d’hydrocarbures s’échelonnent précisément au long de cette faille du Zagros, à la fois naturelle et culturelle. Déjà, au passage de ses derniers chainons, on a pu entrevoir par éclipses régulières derricks et torchères surgissant par instants derrière l’écran des montagnes. Une fois dans la plaine, en roulant vers Ahwaz, et suivant à distance le cours du grand fleuve Karoun, ces signaux industriels se multiplient de loin en loin; ceci rend manifeste l’attention hautement stratégique que l’Iran moderne porte à cette partie ultra-marginale, mais économiquement vitale de son territoire politique, sinon vraiment naturel[2].

—————————-  ( À SUIVRE  ——-  21. premier contact muet  ———-) ———————-
[1]   Ces définitions des deux principaux groupes linguistiques qui couvrent à l’ouest tout le Proche-Orient, Péninsule arabique comprise (sémitiques), et à l’est et au nord le grand Moyen-Orient (Aryens, de l’Iran à l’Inde et jusqu’à l’Asie Centrale) n’ont aucune connotation raciale, aujourd’hui complètement dépassée. Pour plus de précisions, voir les articles Wikipedia <Langues Sémitiques> et <Aryens>
[2]  aujourd’hui peuplé de plus de 3 millions d’habitants à large majorité arabe, le Khouzistan demeure le théâtre de tensions inter-ethniques et d’émeutes anti-gouvernementales largement instrumentalisées par plusieurs mouvements autonomistes ou même indépendantistes (dernières émeutes sanglantes en 2005). Après un siècle, avec le rétablissement de la dynastie Pahlavi puis l’instauration de la République Islamique, les statistiques ethniques y demeurent un secret d’État et font l’objet de manipulations tendant à minorer la présence de la communauté d’origine arabe. De 1980 à 1988 le Khouzistan a été le théâtre le plus sanglant de la guerre Iran-Irak, et a subi les destructions les plus graves et un exode massif de ses populations. Dans l’indifférence générale de la communauté internationale, l’immense site archéologique de Suse – classé au Patrimoine Mondial – a été ravagé par les aménagements logistiques lourds de l’armée iranienne.

VERS L’ORIENT – 19. roulette russe dans le Zagros

 

 

 

Roulant à tombeau ouvert au long des interminables avenues de la capitale iranienne encore plongée dans le noir, nous voilà embarqués dans la monumentale Land Rover– châssis long – chargée à bloc et jusqu’au toit de matériels et bagages divers. Passée la première vision très édifiante du paradis persan au sortir même de la gare centrale, l’immersion dans la réalité du pays commence, même si le train d’enfer imposé et le peu d’arrêts prévus n’y suffiront sans doute pas. Dans une tentative de dialogue avec Mohamad, on s’étonne que l’abominable spectacle initial des enfants abandonnés de Téhéran soit curieusement tolérée par les autorités, si jalouses de valoriser les bienfaits de la Révolution Blanche  du Shah; ceci au saut même d’un train international qui est un vecteur de sa propagande. La réponse – embarrassée – est qu’il s’agîssait d’une malheureuse coïncidence, tout-à-fait inhabituelle, et qu’il n’y a désormais plus de pauvres affamés dans le pays, sauf quelques ‘tziganes’ égarés (sic). Ces derniers auraient même la monstrueuse habitude de capturer quelques orphelins en bas âge qu’ils mutileraient pour en tirer meilleur parti comme mendiants… Dont acte. Tous comptes faits, le choix drastique qui m’est imposé d’un trajet routier vers le sud, qui s’annonce des plus inconfortables, aura au moins la vertu de nous rapprocher des réalités du terrain, encore mieux que le train. De la sorte, on verra bien quel degré de bonheur général a miraculeusement atteint une population convertie en une décennie aux bienfaits de l’occidentalisation à outrance…

Ali ‘le malin’, notre sympathique chauffeur, et Mohamad ‘le cauteleux’ sont les premiers archétypes de persans que je côtoie et que j’apprendrai à mieux connaître au quotidien dans les mois qui suivent. On peut difficilement imaginer physionomies et tempéraments plus dissemblables: chez le premier, une joie de vivre franche et un optimisme constant teinté de fatalisme; sous la douceur mielleuse du second, quand il s’adresse à nous avec déférence, on devine rapidement un être tourmenté et implacable dont toute la dureté surgira dès qu’il est en rapport avec ses compatriotes; et encore bien plus quand il commandera au personnel arabe ou aux minorités tribales employées en grand nombre par la mission de Suse pour les tâches subalternes. Pour l’instant, et en dépit de nos véhémentes récriminations  pour tenter de différer un peu le départ, il a su enrober de velours son refus sans appel de concéder un pouce supplémentaire de retard: dans sa version, notre venue au réveillon serait impérativement attendue, et un chaleureux accueil nous y serait tout spécialement préparé. Conscient de mon insignifiance comme jeune et nouveau venu sur cette mission archéologique de haute volée, tout ceci me laisse plutôt dubitatif; dès la première étape sur la route, et en aparté, Ali confirmera mes soupçons: en fait, nous transportons – outre des instruments de précision, des fournitures variées, une copieuse bibliothèque et d’autres choses moins avouables destinées au patron – des caisses de champagne venues spécialement de France par la valise diplomatique; Ali les a lui-même récupérées la veille à notre Ambassade et, pour notre chef vénéré, ce sont les seules vedettes réellement indispensables à la réussite de son fameux réveillon !

Enfin sortis des derniers faubourgs de la capitale, on fonce vers la ville de Qom, le haut lieu saint du Shi’isme. L’axe suivi est la voie routière majeure du pays, ce qui laisserait espérer que le semblant d’autoroute sortant de la capitale va se prolonger. Mais la désillusion est rapide: très vite, la route se rétrécit à deux voies pour la traversée initiale du haut plateau de steppes qui va jusqu’à Qom; et cela ne changera plus pour les centaines de kilomètres qui suivent à travers la haute chaîne du Zagros, de même qu’ensuite à travers la plaine de Mésopotamie. On aura toujours droit au même gabarit de mauvaise départementale, dans un état digne du tiers-monde, et avec une invraisemblable surcharge de trafic. En 1972, cette voie majeure du pays qui conduit vers Khoramabad, puis Ahwaz avant de rallier le grand port pétrolier d’Abadan a des allures de piste mal goudronnée. Elle suit encore le profil archaïque tracé bien des décennies auparavant par les ingénieurs de l’Anglo-Iranian Oil Company (l’ancêtre de la BP): c’est donc un étroit ruban d’asphalte mal stabilisé qui épouse sans fioritures les moindres reliefs d’un parcours particulièrement tourmenté sur plus de la moitié des 850 kilomètres jusqu’à notre destination. Même en terrain relativement plat au début, rouler à vitesse soutenue revient, pour les passagers, à encaisser un jeu continu de montagnes russes, sans compter les crevasses et nids-de-poule parfois géants qui les agrémentent; ni les rives de cette route dégradées par la fréquentation des poids lourds en surcharge chronique qui la parcourent en une file quasiment ininterrompue.

Une fois en montagne, le jeu du toboggan infernal passe du registre simple de l’inconfort constant à celui du danger permanent. En effet, dans la tradition particulière à l’ingénierie coloniale anglaise, les obstacles naturels ont été laissés en l’état pour établir la piste originelle. Ainsi, l’axe économique vital d’un des plus grands pays pétroliers, qui supporte alors jour et nuit l’intense trafic des convois de camions de tous gabarits n’a pas bénéficié du moindre aménagement qui pourrait reprofiler les pentes trop fortes, ménager la visibilité ou faciliter le franchissement des côtes et des cols… À l’époque, bien qu’on ne soit ni dans les Andes, ni dans l’Himalaya, cette route est donc sans doute l’une des plus meurtrières au monde. Ce que l’on ne va pas tarder à découvrir, dès la troisième heure, alors que l’on attaque l’essentiel du parcours, la longue et périlleuse traversée des Monts Zagros.

Déjà, dès le trajet initial vers Qom, et bien que la route de cette région soit souvent assez rectiligne sur des kilomètres, on a pu remarquer que l’absence de visibilité due aux replis de terrain et faux-plats rendait souvent notre conducteur aveugle dans ses hardis dépassements; et comme notre vitesse permanente est sensiblement supérieure à celle des trains de minibus et camions qui occupent en continu la voie de circulation nord-sud, nous sommes en dépassement perpétuel ! Comme on le comprend, nous roulons donc le plus clair du temps sur la file de circulation réservée au sens opposé; à tout moment, il faut donc pouvoir forcer à droite pour se rabattre en catastrophe dans un créneau imposé à l’intimidation. C’est parfois impossible: nous apercevant de plus ou moins loin, le véhicule venant en sens inverse se met alors à zigzaguer avec grand renfort d’appels de phare, puis se réfugie in extremis sur le bas-côté incertain dans un nuage de poussière et un torrent d’imprécations de son chauffeur à notre passage. Cette scène de pure routine se répètera des centaines de fois au long du chemin, juste pour nous faire regretter la sérénité relative de notre voyage ferroviaire des jours précédents.

Lorsqu’on atteint la montagne, avec les pentes raides où les trains de camions à bout de souffle doivent ralentir jusqu’au pas, et avec les virages en lacets enchaînés et les sommets de côtes et cols sans aucune visibilité, l’affaire se corse: il y a de moins en moins de refuges et même de bas-côtés autorisant les acrobaties précédentes; et de plus en plus souvent le choix se réduit au précipice d’un côté et à la paroi rocheuse de l’autre. Mais Ali le Téméraire, notre chauffeur aiguillonné par l’obsession de son tableau de marche ne change pas pour autant de style de conduite: il se lance donc systématiquement dans un jeu répétitif de roulette russe, doublant constamment dans les virages et les sommets de côte. Non sans difficultés: en dépit de la puissance relative de la grosse Land-Rover, la raideur des pentes et notre chargement la ralentissent aussi dans ces interminables moments de pure angoisse; sans compter les conducteurs des véhicules doublés qui prennent soin de ‘se coller le train’, ne laissant aucun intervalle à Ali pour se rabattre; ou bien, puisant dans leurs ultimes ressources mécaniques, accélèrent parfois au maximum pour ne pas perdre la face et exprimer leur testostérone outragée… Durant ces heures inoubliables de flirt constant avec la mort, après de vaines tentatives pour tempérer les ardeurs de notre jeune chauffeur, je finis par me résoudre à la fin inéluctable qui semble nous guetter. La densité et la régularité des épaves de camions et carcasses de minibus et taxis collectifs renversés qui jalonnent les bords de cette route maudite n’est pas faite pour contredire cette issue plausible. Dans les sections de plaine ou les vallées, il y a aussi une foule continue de cadavres d’animaux récemment explosés  par les confrontations suicidaires entre chauffards: chiens, chèvres et moutons, ânes, et même, en arrivant dans le sud, buffles et dromadaires. On peut supputer que la récupération de viande fraiche par les locaux limite cette macabre exposition aux seules victimes récentes de ce véritable holocauste.

Malgré ce spectacle permanent, à bord de la Land Rover  l’ambiance de l’habitacle est dominée par les ronflements profonds de Mohamad, calé à la portière sur son blouson roulé en boule, à ma droite sur la banquette avant; les deux passagers arrière, nichés entre les colis, sont également en plein sommeil. À ma gauche, seul Ali paraît se tenir presque éveillé au volant, et je tente tant bien que mal de lutter contre ma demi-léthargie pour entretenir la conversation avec lui. Dans sa bonne humeur communicative, il m’avoue avec une certaine fierté que – si nous arrivons à bon port ce soir, inch’Allah ! – il aura cumulé largement plus de trente heures de conduite pratiquement non stop et sans presque de repos ! Plus tard, je comprendrai que c’est une norme acceptable pour un chauffeur professionnel au Moyen-Orient; mais en tant que français, on reste pantois devant une telle inconscience du danger: même en 1972 où nos propres routiers n’étaient encore pas soumis à des contrôles horaires très stricts, de tels excès étaient devenus rares… L’avant-veille, Ali a en effet effectué seul le trajet de nuit en sens inverse, depuis Suse, pour venir nous récupérer à l’heure initialement prévue; notre retard important a été mis à profit par son pressurant patron, Mohamad pour le faire circuler toute la journée suivante un peu partout dans l’immense Téhéran et alentour, pour effectuer des dépôts et collectes de matériel; jusqu’à venir finalement nous cueillir à la gare pour en repartir aussitôt ! Durant tout ce temps, il n’a donc somnolé que quelques heures sur la banquette arrière de son véhicule de service… Voilà qui pimente un peu plus le jeu de roulette russe auquel je suis invité pour fêter cette veille de Noël vraiment atypique. Tiré de ma propre somnolence par l’instinct de conservation, j’aurais donc à deux ou trois reprises l’occasion de rattraper Ali par le col de sa chemise pour le redresser vivement; c’est qu’il a alors piqué du nez à la rencontre de son volant, rêvant sans doute déjà qu’il conduit un engin surpuissant capable de survoler d’un seul trait les files d’escargomobiles qui ralentissent son parcours de héros de la route …

L’initiation à la conduite ‘kamikaze’ est un volet parmi d’autres de l’intronisation aux logiques orientales. Au début de la semaine, j’avais déjà eu un léger avant-goût du style de conduite aléatoire des taxis stambouliotes, basé comme on le sait sur une science aigüe de la stochastique; en d’autres termes fondé sur un pari constant en vertu duquel  le hasard est généralement bienveillant, sauf une part inévitable d’accidents de parcours que la fatalité distribue à son gré… À cette période, à Istanbul, comme dans toutes les grandes villes encombrées du Moyen-Orient, la seule règle de priorité qui vaille est dictée par la hardiesse de chaque chauffeur, un usage sans retenue du klaxon et la baraka. Malgré un jeu constant de roulette russe, nous parvînmes tous intacts à destination au terme de cette route infernale de Noël 1972 vers Suse; tout comme un proportion somme toute raisonnable de ceux que nous avions doublés ou croisés en chemin. Des mois plus tard, je profitai d’une expédition commune avec Ali où nous nous relayions au volant sur les pistes absolument désertes du centre du pays pour le sonder enfin: « … dans notre premier voyage depuis Téhran, pourquoi t’engageais-tu toujours dans des dépassements trompe-la-mort ? » – Réponse de l’intéressé « mais c’est dans les longs virages et vers les hauts de côtes que tous les autres ralentissent » .

 

—————————–  ( À SUIVRE ——– 20.  au carrefour des empires  ——– )  ——————————

VERS L’ORIENT – 18. Téhéran by night

 

Contrairement à sa dénomination quelque peu abusive, il aura fallu vingt deux heures environ à notre soit-disant «Express» pour rallier la ville de Kayseri en Cappadoce centrale à celle de Van, aux approches de la frontière iranienne. Certes, une moyenne d’à peine plus de 40 km/h sur ce tiers du parcours peut être jugée indigne d’un express international ! Pourtant, en dépit des obstacles de force majeure imputés à la vindicte kurde, cette partie du voyage n’a finalement pas été la plus lente. Surtout que survient dans son final une traversée en ferry du grand lac de Van, avec embarquement d’une partie du convoi, locomotives et services exceptés. Cette rupture de charge, consécutive au choix fait par les constructeurs originels de la voie de ne pas affronter la topographie par trop accidentée de la zone sud du lac, impose des délais de manœuvre assez conséquents à chaque terminal du ferry. Avant l’aube du troisième jour, en atteignant la rive occidentale du grand lac, nous voilà donc transférés un peu par surprise et grelottants dans les vastes salons du gros ferry, tandis que notre voiture sleeping est engouffrée en soute aux côtés d’autres wagons de notre train entièrement démembré. De manière surprenante, et malgré la neige qui tombe plutôt dru, les grandes manœuvres logistiques, dont on ne voit rien, mais dont on perçoit le vacarme et les soubresauts lorsqu’un nouveau wagon est embarqué sont assez vivement expédiées; et le petit déjeuner est encore en cours quand on prend le large pour cette croisière de plusieurs heures vers le port de Van. Là, une fois débarqué, chacun retrouve assez vite ses quartiers dans un convoi recomposé où les locomotives, les wagons-restaurant et une partie des voitures de seconde classe ont néanmoins connu un échange standard entre les deux rives.

En repartant de la gare de Van en fin de matinée, il reste encore plus de 1.000 km à parcourir jusqu’à Téhéran, via Tabriz. La frontière proche est franchie sans s’arrêter en fin d’après-midi; sans grandes formalités non plus pour nous, des vérifications de passeports ayant été anticipées en cours de route. Par contre, dès l’entrée effective en territoire iranien deux heures plus tard, il semble que nos compagnons hippies réveillent tout le zèle des douaniers et policiers persans, en quête notamment de substances illicites, à ce que l’on finira par comprendre. Deux routards canadiens aux carrures impressionnantes de bûcherons (c’est trop beau, et pourtant vrai) finiront prématurément leur voyage prévu jusqu’aux supermarchés botaniques d’Afghanistan sous bonne garde dans le fourgon à bagages, et ne dépasseront pas la gare de Tabriz. Sûrement la dernière escale avant longtemps pour eux… Dans cette province de l’Azerbaïdjan iranien, malgré l’altitude, les reliefs sont moins accidentés que précédemment et le train  roule à une allure plus régulière, mais pas vraiment plus rapide. La nuit est profonde, et il glisse dans un paysage uniformément nappé d’un épais manteau de neige que seule balaye la lampe frontale de la motrice à vapeur qu’on aperçoit au gré des sinuosités continues du parcours. Peu ou pas de croisements avec d’autre convois, bien que la voie ferrée soit encore et toujours unique. Confortablement calé sous la liseuse du sofa de ma cabine, je poursuis et achève finalement la lecture du volumineux Quatuor d’Alexandrie  entamée en parallèle à d’autres ouvrages plus utilitaires dès le départ de Paris du Direct Orient, il y a une éternité semble-t-il…

L’escale de Tabriz – première grande ville iranienne sur notre route – a été franchie sans qu’on s’en apercoive, ou presque. Il faut dire qu’à l’heure du service de dîner, la nuit hivernale est déjà noire depuis longtemps, et qu’elle est d’autant plus avancée que le décalage avec l’Europe est maintenant très marqué. Enfin, à part la gare de cette métropole où notre convoi stoppe un moment sans s’attarder, et qui est bien chichement éclairée, on n’aperçoit rien de la ville elle-même, sauf quelques misérables lumignons de maisons à portée immédiate des voies ou les phares des rares voitures qui croisent au loin. L’absence quasi totale d’éclairage public et d’électricité dans la majorité des foyers et des commerces de cette première métropole iranienne rencontrée en chemin apparaît, au premier abord, comme une anomalie. Huit heures plus tard, Téhéran sera aussi plongée dans la même pénombre générale qui caractérise alors toutes les villes de ces régions, et à laquelle les occidentaux, débarquant de leurs propres cités, pourtant encore très raisonnablement illuminées à cette époque, ne sont absolument pas préparés. Après plusieurs mois de séjour et de déplacements dans le pays, on découvrira que dans l’Iran du Shah, où les castes supérieures vivent dans des quartiers réservés et équipés presque comme en Occident, seules quelques avenues principales sont jalonnées de lampadaires, les milliers de lampes à pétrole ou à carbure des petits commerces et de quelques particuliers assurant l’essentiel de l’éclairage local.

Après Tabriz, bien que les paysages que l’on devine alentour dans le halo lunaire soient toujours très montagneux, le train roule plus régulièrement et sans les multiples arrêts impromptus du trajet turc; mais l’allure du convoi demeure désespérément lente, en dépit du tracé peu mouvementé de la ligne, mais à cause du ballast toujours aussi instable qu’en Anatolie, et pour les mêmes raisons sismiques. Il nous faudra donc la nuit entière pour rejoindre  finalement Téhéran que notre bien mal nommé ‘Express’ atteint finalement près de trois jours et demi après son départ d’Istanbul ! Cette dernière nuit à bord a été beaucoup moins enjouée et festive que les précédentes; pour de multiples raisons: l’arrestation des deux canadiens a évidemment jeté de ‘mauvaises vibrations’ chez nos compagnons routards; l’unique wagon-restaurant, désormais iranien, intégré au convoi pendant sa recomposition au sortir du ferry, n’a plus facilité comme avant les interminables rassemblements et reprises musicales improvisés des jours et soirées précédents; et la fatigue générale des passagers au terme d’une semaine ou plus de voyage peu confortable – sauf pour nous depuis Istanbul – a aussi accentué la léthargie générale… Au surplus, le débarquement au terminus de Téhéran ne dégage pas l’exaltation d’une arrivée euphorique: il a lieu vers les cinq heures du matin, sous l’emprise d’une sensation pâteuse de nuit écourtée et dans l’ambiance d’une gare à demi-déserte et glaciale. Tout cela est évidemment fort peu conforme au rêve d’Orient que l’on se faisait au départ de Paris, et qu’Istanbul a su si bien combler au passage.

Justement, l’atmosphère quelque peu sinistre de la gare centrale de Téhéran n’est pas une simple impression fugace de voyageur mal réveillé et frissonnant. Comme cela se confirmera plus tard, une fois l’immersion dans le pays acquise, cette atmosphère régnant dans la gare instille celle de la capitale qui l’entoure dans la pénombre; et aussi celle d’un pays tout entier soumis à un régime policier parmi les plus implacables du XXème siècle. Tout ceux qui, comme moi, ont itinéré en liberté surveillée dans les pays du bloc communiste à cette époque, ou ceux des dictatures d’Amérique du Sud savent ce que l’angoisse et la peur latente et perpétuelle qui en imprégnaient l’esprit des lieux avait d’envahissant, d’omniprésent et d’obsédant. C’est exactement l’irrépressible sensation que je retrouve à l’instinct en mettant le pied sur le quai pour mes premiers pas dans l’Iran des Pahlavi.

Le comité d’accueil de la Délégation Archéologique Française est composé de l’intendant, Mohamad, du chauffeur de la mission, Ali et d’un factotum non francophone, lui. Pour les quelques 800 km qui restent à parcourir jusqu’à Suse, la ligne de chemin de fer nationale – et très stratégique – venue de la Caspienne au nord, et qui relie aussi Téhéran aux champs pétroliers du sud pourrait faire parfaitement office de dernier relai de voyage jusqu’au Khouzistan. Au préalable, un brin de toilette et une escale de détente à Téhéran sembleraient tout indiqués après le long trajet accompli… Malheureusement, la pause d’accueil qui était effectivement organisée pour notre arrivée a été dévorée par notre retard, deux fois supérieur aux prévisions les plus pessimistes; le trajet vers notre terrain de mission se fera donc sans délai, et par la route, avec un départ immédiat, sans même le moindre petit déjeuner ! La veille au soir, l’horaire d’arrivée du Vangolü Express étant confirmée, ‘ le Grand Chef ’ a en effet exigé par téléphone depuis Suse que nous soyons absolument présents pour le réveillon de Noël, l’un des moments forts des rituels sociaux et typiquement post-coloniaux qui jalonnent la saison de fouilles de la très protocolaire mission française. Tétanisé par cette injonction du seigneur et maître, et sourd à nos vaines objurgations, l’intendant Mohamad nous entraine donc séance tenante et sous un crachin glacial sur le parvis de la grande gare, seulement éclairé par les lueurs du hall intérieur.

Le train des bagages de la princesse que j’ai escortée depuis Paris suivent sur le dos de multiples porteurs. À l’arrivée, Mohamad y a porté un regard entendu, en fin connaisseur des goûts féminins de son patron, et m’a jeté un clin d’œil presque complice. Cet équipage pléthorique et peu discret ne passe pas inaperçu, surtout des innombrables mendiants qui pullulent dans la pénombre à l’extérieur de la gare, où nous attend le gros Land Rover de la Mission; il est déjà pré-chargé d’un tas d’équipements et colis destinés à la base archéologique qui nous attend. C’est sur ce parking boueux en contrebas immédiat du parvis dallé de la gare, à quelques mètres des policiers en uniforme et en civil qui sillonnent en tous sens cette zone de capture potentielle, que se rue à notre rencontre une nuée de gamins en bas âge; ils sont crasseux, décharnés et intégralement nus par cette température mortelle. Cet essaim pitoyable hurle faim et misère, réclamant une aumône aux extraterrestres  nantis qui viennent de débarquer avec armes et bagages. Deux d’entre eux, d’à peine six ou sept ans, s’agrippent particulièrement; ils sont amputés, qui d’un avant-bras, qui d’une jambe; un troisième n’est que borgne et à moitié défiguré. Alentour, ils sont des dizaines, qui paraissent des nuées à assaillir – dans l’indifférence générale des locaux – les arrivants étrangers qui font charger à proximité leurs bagages dans les taxis. À l’arrière plan, la ville est plongée dans une pénombre ponctuée çà et là des mêmes lumignons faiblards déjà aperçus à Tabriz, entre lesquels circulent à la hâte des ombres d’habitants. Bienvenue dans la capitale de l’Empire Perse multimillénaire !

 

—————————–  ( À SUIVRE ——– 19.  roulette russe dans le Zagros  ——– )  ——————————

 

 

VERS L’ORIENT – 17.  aux sources de la Mésopotamie

 

 

Avant d’atteindre la province orientale du grand lac de Van, petite mer intérieure nichée dans les hauts plateaux arméniens et vaste comme un département français, on a d’abord franchi les hautes vallées de l’Euphrate, puis du Tigre qui prennent naissance au nord de la Turquie. Serpentant vers le sud à travers les monts du Kurdistan turc, les deux fleuves torrentueux à l’origine et devenus déjà amples vont diverger vers la Syrie et l’Irak pour se rejoindre finalement à 2500 km de là dans leur delta commun du Chatt-el Arab (littéralement ‘la rivière des Arabes’), avant de plonger dans le Golfe qu’Iraniens et Occidentaux dénomment Persique’ et leurs voisins régionaux, par pur esprit de contradiction Arabique, évidemment… Inutile d’insister sur la dialectique conflictuelle et millénaire que symbolisent ces dénominations. C’est aux approches de ce delta, tout au bout de l’immense plaine fertile de Mésopotamie que se situe le terme de notre voyage actuel, et il suffirait de descendre l’un des deux fleuves pour l’atteindre sans plus tarder, presque en ligne directe. Mais c’est bien sûr une vue de l’esprit et un rêve idéaliste de géographe; contournant la Syrie et l’Irak, la géopolitique nous impose alors un large détour, d’abord vers l’est jusqu’à Téhéran, puis plein sud en territoire iranien, côté rive gauche du fleuve Tigre qui fait frontière entre les deux belligérants.

Comme à Istanbul, lorsque j’étais campé sur la rive européenne du Bosphore face à un continent asiatique si proche, l’évidence géo-historique s’impose plus à l’est de l’Anatolie: c’est là, au cœur des monts d’Arménie, que l’Euphrate et le Tigre prennent leur source. En franchissant les vallées du haut cours de ces deux fleuves mythiques, nourriciers de la Mésopotamie, matrice commune de toute notre civilisation du Vieux Monde, il est impossible de ne pas fantasmer. La carte qui reste déployée en permanence sur la table de ma cabine me l’a annoncé, mais cela ne m’aidera pas à repérer à temps l’Euphrate que l’on croise sans vraiment l’apercevoir et à bonne vitesse à la tombée du jour; quant au Tigre, on ne le franchira que des heures plus tard, alors que tout le monde est en plein sommeil… Peu importe, puisque le rite initiatique s’accomplit cette nuit-là, qui permet à un jeune archéologue de tenir l’une des cornes de ce fameux ‘croissant fertile’ où tous les fondamentaux de notre monde actuel ont été inventés il y a dix-mille ans: l’agriculture et l’élevage, puis l’organisation urbaine et politique de la société, l’écriture, le calcul et les sciences, etc. Quelques jours plus tard,  on sera parvenu à l’autre extrémité du croissant, sa corne opposée en quelque sorte, à pied d’œuvre pour fouiller l’une des toutes premières métropoles connues de l’Humanité.

Paris est bien loin derrière, depuis un temps qui paraît déjà indéterminable, et en tous cas presque oublié. En cette époque bénie et encore incroyablement archaïque des années 1970, l’absence totale d’outil de télécommunication mobile – sauf dans l’armée – consacre la coupure d’avec ses repères familiers dès qu’on s’éloigne d’une cabine téléphonique fixe; ce qui impose la rupture avec nos proches demeurés au pays et accentue la distanciation. Même lors de l’escale impromptue à Istanbul, le coût dissuasif d’un appel vers la France n’a pas permis de renouer avec eux avant les longues semaines ou nos premiers courriers leur parviendront enfin depuis notre base reculée du sud de l’Iran. Au terme de près d’une semaine de voyage déjà ressentie comme une éternité, et au troisième jour de traversée des terres asiatiques, comme dans toute croisière dont le cours est assez long pour décrocher du quotidien, nous sommes donc installés dans une forme de routine rêveuse et déconnectée, pas tout-à-fait inédite en ce qui me concerne (j’ai expérimenté les interminables trajets ferroviaires entre Paris et la Pologne quelques années auparavant). Cette routine est ponctuée de visions pittoresques, d’échanges parfois animés avec certains passagers, de menus incidents, de lectures et de longues méditations oisives devant le spectacle qui défile en cinémascope et au ralenti à travers les baies du train; celui-ci a le bon goût de rouler plus souvent au pas qu’au trot, sur une voie de plus en plus brinquebalante, ce qui laisse tout loisir de savourer les paysages…

Durant le jour, chacune de nos cabines doubles propose un assez vaste salon encadré de deux sofas tendus de velours et se faisant face; l’espace dont les boiseries créent une ambiance surannée de cabine de transatlantique est  doté d’une table déployable de jour pour le travail, le jeu, prendre un thé ou une collation à volonté. Le soir venu, pendant le temps du dîner au wagon-restaurant, le personnel de bord convertit une moitié de la cabine double en chambre douillette pour la nuit. On peut même clore ou non la cloison mobile centrale pour s’isoler du demi-salon qui reste disponible en vis-à-vis, et fait alors office de dressing avec son cabinet de toilette particulier. Tout ceci suggère assez bien le mode de vie des anciens passagers de première classe de l’ancien prolongement asiatique de l’Orient-Express vers Bagdad et Le Caire. Les doubles cabines étaient à l’origine agencées pour des couples fortunés, ou pour une rentière voulant s’épargner la dépense d’une autre cabine pour sa gouvernante, ou encore pour un homme d’affaires ménageant l’intimité avec son jeune secrétaire, chacun disposant, la nuit venue, de son propre espace privatif dans ces mini-suites roulantes plus que confortables. La double porte centrale permettait aussi une reconfiguration instantanée en deux cabines isolées et autonomes pour les passagers individuels, ou les couples faisant chambre à part…

Chaque matin, comme autrefois, après avoir rangé nos literies et agencé avec une dextérité consommée la configuration diurne de chaque cabine, le personnel de la Compagnie spécialement affecté aux deux voitures Pullman de queue du convoi livre à domicile, et sur demande, un petit déjeuner roboratif de teneur très britannique. Dans la Turquie encore laïque d’alors, rien n’y manque, même pas le bacon grillé et les petites saucisses de porc tout aussi impur dont je serai bientôt sevré pour de long mois dans l’Iran shiîte… À longueur de journée et de nuit, ce personnel alimente aussi la chaudière à charbon qui ronfle en tête du wagon et lui assure une température ambiante quasi-équatoriale. À cette époque encore insouciante de toute économie énergétique, il faut donc ouvrir régulièrement les fenêtres toutes grandes pour brasser l’atmosphère avec l’air réfrigérant du dehors, jusqu’à ce qu’on ait pu enfin persuader nos zélés  chauffagistes de modérer leur ardeurs, surtout la nuit !

Outre leur lutte acharnée pour atteindre une torpeur excessive, les préposés qui se relaient au poste de garde pour contrôler les accès d’indésirables à notre territoire de privilégiés (!) assument aussi une mission contradictoire: en effet, pour le versant ‘froid’ de leur mission, il sont aussi en charge du dégivrage permanent des vitres et des marchepieds qui donnent à nos wagons après quelques heures de navigation dans le blizzard un air de transsibérien du meilleur aloi. Dans une pure veine de débrouillardise orientale, leur zèle à surchauffer couloirs et compartiments, même vides, empêche le givre de gagner trop de surfaces vitrées ! On finit donc par comprendre comment on peut s’éviter les pénibles corvées de dégivrage… Le poste de garde héberge enfin l’imposant samovar qui équipe chaque tête de voiture, et la fournit à longueur de temps, nuit et jour, en boisson traditionnelle – et stérilisée. C’est seulement une fois arrivé en Iran que je réaliserai qu’il est loin d’être l’instrument emblématique que j’imaginais limité à la seule culture russe: rien qu’en Iran, son omniprésence jusqu’aux rives du Golfe et sous la moindre des tentes de nomades jusqu’aux confins méridionaux du Balouchistan est un marqueur des civilisations du thé qui jalonnent depuis des millénaires les voies maritimes et terrestres de toute l’Asie.

Lorsque le convoi a été immobilisé plusieurs heures sans raison apparente, il est devenu impossible à notre chef de train de démentir plus longtemps que notre traversée du territoire d’action privilégié de la rébellion Kurde rencontrait quelques obstacles. Un moment dans la journée, quelques brefs échanges de tirs ont même été perçus à distance, et on a pu voir ensuite d’assez nombreux soldats turcs en armes converger depuis les crêtes voisines vers le convoi stoppé en fond de vallée, puis aller et venir le long de la voie. Pendant un moment, la plupart, longeant le ballast encadrent le redémarrage au ralenti et plutôt hésitant du convoi, puis finissent par disparaître lorsqu’il prend enfin un peu de vitesse, toute relative; certains embarquent alors en marche avec leur fusils et restent aux aguets sur les marchepieds sans souci apparent du froid glacial. Finalement, ces sentinelles d’escorte intègrent l’intérieur des wagons et effectuent un bref repérage dans les couloirs avant de prendre leurs quartiers dans l’un des fourgons à bagages pratiquement vides qui précèdent notre voiture. Peu après, en dépit de la réticence assez évidente du personnel de bord et d’échanges un peu vifs, une poignée de gradés se fait ouvrir d’autorité la seconde voiture pullman de première classe restée inoccupée depuis le départ pour s’y installer plus confortablement. À la guerre comme à la guerre…

Cette présence de militaires en alerte perturbe évidemment la convivialité qui s’était établie peu après le départ d’Istanbul et plombe immanquablement l’atmosphère. Toutefois, on observe qu’elle s’efforce d’être la plus discrète possible dans ce train international. Nul passager n’est empêché de circuler librement vers les wagons-restaurants qui sont autant un prétexte régulier de promenade tout au long de la journée et des soirées qu’un but de sustentation. Mais la promiscuité imposée par la configuration des lieux n’entraîne aucune familiarité, et encore moins une fraternisation entre nos compagnons routards et les jeunes turcs du même âge en uniformes plus rugueux et moins chamarrés qui assurent leur sécurité. Bien au contraire, les croisements de hasard dans les couloirs étroits s’opèrent dans un ballet silencieux et plutôt crispé; la présence à bord des hommes en kaki alimente aussi quelques commentaires antimilitaristes aigres (en anglais), et même radicaux de ceux qui se jugent otages d’une cohabitation forcée avec les pires représentants de la dictature en vigueur dans le pays. Pourtant, il n’y a guère que moi et deux étudiants slaves pour faire observer que les quelques iraniens en costume étriqué que l’on a vu venir des voitures de l’avant et parlementer avec les gradés turcs sont, à l’évidence, des agents de la Savak, la terrible police politique du Shah. Il faut avoir eu à faire avec leurs homologues du bloc de l’est – comme ce fut mon cas auparavant – pour détecter immédiatement ces scorpions, bien plus redoutables qu’un pauvre bidasse !

À cette annonce imprévue qui leur confirme une collusion des forces du Mal, le choeur des ‘ravis’ du Flower Power  se lamente de plus belle en une conférence improvisée au salon-bar. Éternelle contradiction de ces enfants gâtés que rien n’obligeait, après tout, à quitter leur doux cocon démocratique et consumériste pour partir traverser à leur gré, sans heurts ni désagréments moraux présumaient-ils, des pays perpétuellement voués aux conflits inter-ethniques millénaires, et soumis de toute éternité à la loi du plus fort. Vaste sujet qui relance dès lors le débat philosophique entre inconditionnels du Peace and Love  , et pour les longues semaines restantes avant qu’ils n’atteignent enfin les paradis himalayens ou ceux des rives du Gange, parfaitement idylliques et sereins, eux, comme chacun est censé le croire…

 

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