Reni-Mel, artiste-peintre – biographie (12)

Seconde vie et parcours final 

 

Au sortir de la seconde guerre mondiale, comme la plupart de ses contemporains en mal de repères, d’appuis et de revenus, restant lui-même sans la moindre réserve de fortune, l’artiste va tenter deux démarches parallèles: en priorité, réveiller d’anciens réseaux de notoriété et tenter ainsi d’exister sur une scène artistique française où il n’avait pas vraiment réussi à s’insérer depuis son rapatriement d’Amérique. À l’orée des années 1950, il approche la soixantaine et le contexte a bien changé pour des artistes héritiers de la tradition réaliste européenne, comme c’est son cas. Même si, pour une ou deux décennies encore, la rupture avec la filiation de l’esthétique figurative n’est pas encore consommée; et quand bien même l’opinion générale est encore très massivement réfractaire aux ruptures et provocations proposées par les avant-gardes, qui n’ont alors séduit que certaines franges de privilégiés, essentiellement Outre-Atlantique.

En effet, après 1907, il aura fallu plus d’un quart de siècle pour qu’un musée américain (le MOMA de New-York) se risque à acquérir les ‘Demoiselles d’Avignon’, sans que le Cubisme soit réellement pris au sérieux par la Critique avant des décennies encore. Après-guerre, de ce côté-ci de l’Océan, l’art réputé  »Moderne » demeurera encore confidentiel et amplement controversé jusqu’au tournant des années 1960-70. Dans la période dite des « Trente Glorieuses », les convic­tions assumées de Reni-Mel en faveur du réalisme pictural s’inscrivent donc encore pleinement dans l’air du temps, et restent en phase avec le marché qui plébiscite massivement les Impressionnistes comme référence et aboutissement ultime de l’art visuel réputé  »subversif » ! Il est donc encore naturel de défendre sans nuances – comme il le fait – la tradition figurative contre l’abstraction pure et dure, alors très marginalement admise dans la société. Néanmoins, le genre d’expression visuelle auxquels Reni-Mel reste fidèle, tout en ayant notablement modernisé sa manière au fil du temps, est menacé par la nouvelle donne financiarisée et purement spéculative du marché émergent de l’Art dit Moderne, qu’instrumentalisent à leur seul profit certaines élites de l’Amérique triomphante de l’après-guerre.

LR 1955 copie
Reni-Mel en 1956

En cette période d’après-guerre où la France se reconstruit, puis se modernise comme jamais auparavant, Reni-Mel est très respecté par ses pairs, aussi bien en raison de la qualité avérée de sa production restée classique que pour la fermeté de ses convictions esthétiques. De plus, grâce à sa personnalité charismatique et consensuelle, Il est  porté en 1952 à la présidence de la Société de l’École Française, qu’il tiendra deux décennies durant.

À son origine, cette institution créée au tout début du XXème siècle par des peintres et sculpteurs alors reconnus des académies défendait spécifiquement l’école post-impres­sionniste. Avant-guerre, rapatrié de New-York, Reni-Mel y avait déjà adhéré; tout comme il avait intégré les instances dirigeantes des Artistes Français, institution  historique plus influente, mais devenue aussi moins sélective dans ses exigences qualitatives et ses critères stylistiques qu’au siècle précédent. Vingt années durant, épaulé par son épouse Germaine, relayée après 1967 par sa nièce Yvette, Reni-Mel vouera une grande énergie et beaucoup de son temps à l’École Française. Là, sa démarche militante est sincère et altruiste, consacrée à la promotion de peintres et de sculpteurs dont il n’estime pas de manière égale les productions, mais qu’il défend avec une grande impartialité au titre d’un ‘’métier’’ de qualité.

Parallèlement – jusqu’en 1968 – il a aussi continué à partici­per, mais avec un opportunisme clairement assumé, au Comité directeur des Artistes Français, dont il attendait surtout la caution de la médaille d’Or de l’Académie des Beaux Arts, qu’il a obtenue en 1956. Par cette distinction encore prestigieuse à cette époque, Il avait vu le moyen de se démarquer définitivement de son encombrante étiquette de peintre d’histoire, héritée des circonstances de la Grande Guerre et finalement antinomique à sa motivation artistique originelle. Nanti de cette caution académique, une vingtaine d’années durant, ses talents de sociabilité assureront à ses peintures un succès régulier d’estime et un débouché économique; ici, c’est la singularité de ses sujets et la qualité d’exécution picturale qu’il expose régulièrement aux différents salons qui lui valent d’être assez régulièrement primé et acheté. Cela lui assure donc un appoint au revenu de base qu’il tire de l’enseignement: l’originalité de ses thèmes – notamment américains – comme sa notoriété dans le microcosme des artistes parisiens le pourvoient donc régulièrement en commandes publiques comme en achats privés .

À l’instar de la plupart des intellectuels et artistes non sectaires de sa génération, et en dépit des deux conflits mondiaux qui les ont opposés dans la violence la plus extrême, Reni-Mel garde une constante estime humaine et culturelle pour ses vis-à-vis dans la culture germanique. C’est dans cette optique qu’il s’attelle dès le début des années cinquante à un projet ‘’œcuménique’’ d’échanges culturels et d’expositions conjointes des artistes visuels des deux pays désormais en paix. À cette occasion, il déploie à nouveau ses talents diplomatiques et de sociabilité pour tisser les liens et réunir les moyens d’une coopération qui est à la fois dans l’air du temps, et à l’avant-garde des démarches exploratoires préludant à la construction européenne. Accessoirement, il saura aussi tirer profit de cet engagement sincère en suscitant la sympathie, qui deviendra une durable amitié avec une grande dynastie industrielle sarroise qui lui procurera aussi une série de commandes de portraits et paysages.

Le couple des Reni-Mel n’a pas eu d’enfants. Après la Libération, ses dernières attaches familiales en France se résument au neveu et filleul de l’artiste, Paul RenimelJr. Mais, bien que le couple n’ait pas complètement renoncé à l’espoir de se réinstaller un jour aux U.S.A, il a maintenu sa résidence princi­pale à Paris depuis 1934. C’est donc dans la nostalgie plus que dans l’action qu’il retraversera l’Atlantique pour faire la tournée des relations d’autrefois, également vieillissantes, et parcourir le vaste continent nord-américain. Ces longs voyages-pèlerinages de l’après-guerre resteront des aller-retours, même s’ils vont nourrir, au gré des trajets et des étapes, l’inspiration du peintre pour de nouveaux projets de tableaux. De fait, les ressources financières du couple n’autorisèrent que trois longs séjours outre-atlantique en l’espace d’une décennie [1]. Seul l’accueil et l’hébergement chez de fidèles amis américains lui permirent de les prolonger de plusieurs mois à chaque fois.

Durant sa résidence new-yorkaise de la période 1922-34, l’artiste n’avait jamais cessé de peindre régulièrement des représentations de la France, d’après des esquisses et repérages réalisés sur le motif lors de ses villégiatures annuelles en Bretagne et en Provence. Dans les années 1950-60, il relancera inversement à Paris une production de vues d’Amérique: grands paysages de l’Ouest, pueblos du Nouveau-Mexique, chutes du Niagara, rives de l’Hudson, perspectives urbaines de la Nouvelle Orléans, du Vieux Qué­bec ou de la skyline newyorkaise. Ces toiles, de grand format pour la plupart, sont le fruit des repérages opérés durant ses voyages Outre-Atlantique d’après-guerre; mais une part de ces œuvres a aussi été dévelop­pée à partir d’avant-projets en petits formats initiale­ment créés à New-York trente ans auparavant; signés et datés des années 1930, ces modèles réduits avaient déjà été parfaite­ment finalisés à l’huile sur des petits panneaux de pin d’Oregon ultra-légers et facile­ment transportables en bagage-cabine de paquebot… une routine que ce peintre-nomade a toujours pratiqué, et qui lui permettait aussi de démarcher ses commanditaires en vue de transpositions en grands formats à l’échelle des intérieurs cossus de ses acheteurs plutôt fortunés.

À partir des années 1960, outre les achats institutionnels à l’occasion des Salons annuels parisiens, les commandes privées directes parviennent parfois spontanément à Reni-Mel, mais elles se raréfient, hormis quelques portraits de célébrités ou des achats sporadiques d’œuvres parfois plus anciennes. À côté, outre ses finalisations de quelques tableaux restés inachevés, il a repris l’enseignement du dessin et de l’Histoire de l’Art et se consa­cre aussi à l’écriture de manuels de vulgarisation dans cette dernière matière. En 1963, il accepte la commande atypique d’une très vaste peinture murale pour le siège des Missions Étrangères de la rue de Sèvres à Paris. Ce chantier sur échafaudage de près de deux années, pour une œuvre de plus de 40 m2 peinte à l’huile directement sur toile marouflée au mur, est une épreuve physi­que marquante pour le peintre qui approche alors ses 75 ans; mais sa réussite consacre aussi un savoir-faire de composition et d’intégration monumen­tale devenu alors très rare.

Fin 1969, quelque mois après le décès brutal de Germaine, Reni-Mel est occupé en atelier à la retouche de l’un des anciens portraits de son épouse. Dans le souvenir obsédant de leur ultime randonnée commune de 7.000 km en bus Greyhound à travers le continent nord-américain, le chagrin irrépressible suspend alors définitivement et sans appel le pinceau du peintre. Dès lors, il achève par pure conscience un autre portrait, de commande celui-là et laissé en souffrance depuis plus d’un an; après cela, il ne reviendra jamais à l’atelier et ne produira plus que quelques croquis durant les seize années qui lui restent à vivre. Jusqu’en 1973, s’abandonnant au deuil inextinguible de sa compagne de vie, il assume quelques années encore avec le soutien de sa nièce, mais sans grande conviction, sa présidence de l’École Française dont le déclin d’attractivité est de toutes façons consommé dès cette période.

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Reni-Mel – portrait de Germaine         (1926 / retouches 1969)

Dans la neurasthénie chronique de sa longue fin de vie, l’artiste a pourtant mani­festé quotidiennement à ses proches une énergie et une curiosité intactes pour l’Art. Peu de temps avant son renoncement à peindre, il avait composé une série de vues d’Amérique du nord qui restent parmi les plus remarquées de sa production, démon­trant sa pleine capacité à se renouveler encore et à surprendre les connaisseurs, comme le grand public. Disposant toujours de deux vastes ateliers en plein Paris, reconnu par ses pairs et estimé de la critique traditionnelle, rien n’aurait donc dû l’empêcher de poursuivre son œuvre. Si ce n’est un doute existentiel sur le sens même de son enga­gement artistique dans un période de profondes mutations sociétales, et face à la perte irréparable de sa référence affective la plus sûre. Pour son ultime décennie d’activité, trente-trois œuvres peintes sont répertoriées à son catalogue raisonné plus onze autres, restées à l’état d’esquisse: de prometteuses scènes d’Amérique et de Bretagne qui resteront, dès lors et à jamais, à l’état d’intention.

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[1]  en 1957 (aller vers New York sur le paquebot Flandre, retour à Cherbourg sur le Liberté), en 1964 (aller et retour Cherbourg-New York sur le Queen Elisabeth I) et finalement en 1968 (aller Le Havre-Québec sur le Maasdam, retour New-York-Cherbourg sur le Queen Elisabeth I)

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Reni-Mel, artiste-peintre – biographie (11)

La traversée du désert

 

 

Dans les quelques années d’avant-guerre en Europe, en dépit des impératifs pour l’artiste de continuer à produire pour vivre, on identifie pour l’instant moins d’une douzaine d’œuvres finalisées entre 1935 et 1940. Psychiquement fragilisé, Reni-Mel ne parvient pas à surmonter la dépression du retour d’Amérique et du deuil du père; l’ambiance alarmiste des crises économiques, sociales et politiques qui déstabilisent l’Europe à cette période et la montée des périls totalitaires ne sont pas non plus étrangères à ce moratoire dans sa création. Dans son journal (bien postérieur) Reni-Mel rappelle combien il était en ces temps angoissants en quête d’un nouveau projet de vie et d’alternatives à un parcours artistique dont il doutait fondamentalement pour la première fois.

Son tempérament et son atavisme, comme le besoin de rebondir socialement vont alors jeter cet ancien combattant plutôt téméraire de première ligne dans l’enga­gement en politique, pour son propre compte. En se lançant à l’improviste dans la campagne des Législatives de 1936 à Paris, il est porté par sa personnalité à la fois fantasque et conformiste; de son propre aveu, cet engagement fut d’abord une réaction impulsive à la dépression qui le rongeait alors; mais aussi le révélateur de l’ambition d’émancipation et de distinction sociale qui l’a toujours animé. Bien que la profession de foi ‘’révolutionnaire’’ de candidat hors système qu’il propose alors à ses concitoyens soit tout-à-fait sincère, il admettra volontiers plus tard que ses motifs militants étaient finalement secondaires.

Pour ce que l’on peut en savoir, à la veille de ce scrutin historique de 1936, Léon Renimel n’a pas d’autre expé­rience d’engagement politique que celle de sa retentissante contribution publicitaire au lancement du journal socialiste dissi­dent «la France Libre» de l’été 1918; dix-huit ans après, en vue d’élections qui s’annoncent dominées par toute la puissance de l’appareil du Front Populaire, Reni-Mel opte d’emblée pour une candidature totalement indépendante des partis, et d’inspiration plutôt anarchi­sante  [1]. Cette improvi­sation est conforme au tempérament du personnage; Il est donc aisé d’y retrouver un parallèle évident avec ses initiatives précédentes d’aventurier plutôt bravache. Celle de 1914 d’abord: aller à la guerre, certes, mais comme gradé, ou rien; et se soustraire au plus tôt aux pesanteurs hiérarchiques en allant au devant des missions les plus risquées…  Celle de 1918-21 ensuite: investir au culot les sphères dirigeantes pour réussir à débarquer en héros en Amérique, en tant qu’artiste-peintre, certes, mais sous le parrainage direct du Président des USA en personne…

Au printemps 1936, les codes idéologiques de sa très expéditive campagne électorale ourlent sa profession de foi d’engagements qui reflè­tent aussi fidèle­ment l’air du temps. Comme nombre de ses anciens compa­gnons d’armes de 14-18, il a affronté avec une sauvagerie parfois hors limites l’ennemi «boche», tout en portant dès l’origine un grand respect humain à cet adversaire, pris individuellement (ce que ses multi­ples portraits de prison­niers allemands pris sur le vif expriment parfaite­ment). Au Front, sous son statut ambigü d’officier subalterne issu des milieux populai­res, et toléré comme franc-tireur pour des coups de main de renseignement à haut risque, il a – selon toute vraisemblance, et bien qu’il n’en ait jamais témoi­gné – été «approché» par les militants anarchistes qui incitaient la troupe des prolé­taires à «mettre la crosse en l’air». C’est probablement un attrait naissant pour leurs idées qui l’a conduit à composer pour les dissi­dents au Bolchévisme sa fameuse affiche de 1918, au risque des plus graves sanctions des autorités militaires auquel il restait soumis [2] ! Plus tard, depuis les USA, il soutiendra encore, au moins morale­ment, les mouvements pacifistes franco-allemands organisa­teurs de la fameu­se manifestation transnationa­le et œcuménique à Verdun en 1926.

Candidat à la députation à Paris dans le fief ouvrier de ses origines familiales du Marais, son score au scrutin législatif de 1936 sera insignifiant, car disqualifié par son choix d’autonomie et marginalisé par la vague de fond qui privilégie les candidats encartés et adoubés par le Front Populaire. Léon Renimel ne tentera plus sa chance par la suite dans le monde politique, mais reportera son esprit de compétition, comme de reconnaissance sociale en se faisant élire aux différents Comités ou présidences qui administrent et gouvernent le petit peuple des artistes visuels et plastiques.

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Reni-Mel (1935) – le vieux critique (détail)

Dans les années qui précèdent la seconde guerre, luttant contre son décourage-ment, il déploie énergie et entregent pour réintégrer la scène artistique française et pari­sienne d’alors, où il fait bien sûr figure atypique d’expatrié. En outre il reste identifié pour ses condisciples français à son étiquette de peintre d’histoire, qu’il entretient d’ailleurs dans une ambiguïté certaine, alors même qu’il n’a produit dans ce registre que de manière très éphémère…. Néanmoins,  il s’appuie sur le label ministériel obtenu vingt ans plus tôt pour la seule œuvre héroïque ‘’France 1914 !’’ qui lui octroie une qualification de pur principe depuis belle lurette… Mais, dans un contexte social où les breloques institutionnelles priment encore largement sur le talent, il n’hésite pas à instrumentaliser ce label pour se faire une place au sein des comités directeurs de principaux salons artistiques officiels, les seuls qui puissent lui donner une visibilité pour bénéficier de commandes publiques.

De ce côté-ci de l’Atlantique, hormis chez quelques rares collectionneurs privés qui l’avaient déjà acheté lors de ses passages estivaux en France, on ignore encore tout de sa production «civile» américaine, et même des portraits et sujets français qu’il a souvent exécutés ou finalisés là-bas. De fait, la quinzaine d’années de son expatriation américaine ne lui a pas laissé assez de loisir pour se constituer et développer un réseau dans les milieux artistiques français; d’ailleurs, il ne les fréquentait pas lors de ses incursions annuelles depuis New York vers la Bretagne et la Provence. Avant 1940, sa réinsertion professionnelle effective à son pays d’origine se limitera donc à user du Comité Directeur des Artistes Français – encore tout puissant à cette époque – pour un accès privilégié à son grand Salon annuel au Grand Palais. Ainsi légitimé comme artiste essentiellement civil, il réalise quelques ventes fructueuses à cette période, dont celle d’une vue de Bretagne composée à New York en 1927 qui intègre les collections royales britanniques en 1936 [3]. Parallèlement aux achats publics – venant essentiellement de la Ville de Paris [4] – Reni-Mel obtient aussi quelques commandes privées de portraits qui l’occupent et l’alimentent quelques mois par an.

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Autoportrait (1939)

Mais, assez vite, cette reprise de vie artistique va être mise en veilleuse par force. D’abord avec un rappel au service militaire actif fin 1938, en tant qu’officier de réserve, puis pour participer à la ‘’drôle de guerre’’ et finalement à la Débâcle de 1940. Ce n’est qu’après cela, dans Paris désormais occupé, qu’il aurait pu être à nouveau libre de reprendre sa production d’atelier, mais bien sûr dans un contexte on ne peut plus défavorable. Contraint de s’inscrire au chômage en 1941, il est vite réquisitionné pour le S.T.O. et menacé d’être envoyé travailler dans une usine d’Allemagne! Un médecin compatissant réussit à lui éviter le pire et le fait affecter comme garde-voie en région parisienne; puis, lors d’une nuit de service en lointaine banlieue, il est reconnu par un chef de patrouille allemand: par hasard, il avait rencontré plusieurs fois ce musicien à New York à des concerts du Boston Symphonic! voilà donc Reni-Mel dispensé des pires corvées, et rapproché de Paris… Finalement, c’est le sculpteur Paul Landowski, qui l’a en estime artistique, qui usera de son entregent pour le soustraire après des mois à ce sort indigne d’un artiste déjà âgé. Ensuite, accaparé par des emplois alimentaires d’enseignement privé du dessin, il ne sera enregistré comme artiste professionnel français qu’en 1952.  Dès lors, il peut à nouveau consacrer son énergie à se recentrer vis-à-vis des réseaux professionnels, avec une priorité aux institutions organisa­trices des grands salons historiques de Paris qui ont survécu jusque-là [5].

Témoin des débuts de l’Occupation de Paris, Reni-Mel retrouve les réflexes patriotes de l’artiste-reporter qu’il avait été au Front un quart de siècle auparavant; en juin 1940, il produit ainsi une série de petits formats illustrant à la limite de la caricature les hiératiques ‘’pantins’’ vert-de-gris triés sur le volet par la Wermacht et qui s’approprient les lieux emblématiques de Paris; en contrepoint, il représentera ensuite les gardes républicains français montés et en grande tenue qui réinvestissent les Champs-Élysées dès la Libération de la capitale – Pendant la période 1940-44, la difficulté des déplacements en province et les pénuries limiteront l’essentiel de sa production picturale à quelques scènes de genre civiles et paysages parisiens (le Bois de Boulogne, Notre-Dame, etc.). Mais il reprend aussi et transpose ou finalise des esquisses de tableaux ressortis de son stock d’atelier rapatriés de New York, et laissé en sommeil depuis. En 1944, la Libération de la Capitale lui inspire de grandes compositions picturales illus­trant des scènes spectaculaires de combats (Avenue de l’Opéra, Hôtel de Ville, etc.); primées, ces toiles historiques ont été acquises par la Ville de Paris.

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[1] Son programme s’appuie sur des mesures prioritaires telles que « … taxation des capitaux, contrôle des prix, instauration d’un salaire minimum, lutte contre la pauvreté, retraite à 55 ans, politique de logement pour tous, etc. » ; il s’engage aussi notamment à « …réduction du nombre de députés et ministres, vote des femmes et droit à un compte bancaire, création d’un Ministère de l’Idée… »
2] Cette affiche a été composée, signée et éditée à Paris par Reni-Mel lors d’une permission de convalescence, alors que la guerre reprend de plus belle et que le jeune aspirant, toujours sous l’uniforme, ne sera libéré de ses astreintes militaires et disciplinaires que deux ans plus tard…
[3] tableau intitulé ‘’Old Vannes’’ conservé depuis au Royal Glasgow Institute of Fine Art – Felvingrove Galleries – https://www.artuk.org/discover/artists/reni-mel-leon-18931984
[4] laquelle est alors gérée en tant que Département de la Seine et sous tutelle complète de l’État
[5] Héritier de la tradition des premiers « sallons » du XVIIème siècle, le ‘’Salon’’ biennal qui se tiendra pendant plus de 150 ans au Louvre est la référence absolue et incontournable de l’académisme et de la critique officielle et a vu passer toutes les célébrités de la peinture et de la sculpture française. Transféré au Grand Palais depuis 1855, la Société des Artistes Français (fondée en 1862) en a pris la gestion pour sa grande exposition annuelle à partir de 1880, et jusqu’à ce jour.

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Reni-Mel, artiste-peintre – biographie (10)

Le rêve brisé

 

 

Pour des raisons aussi personnelles que conjoncturelles, la décennie 1935-1945 apparaît  pratiquement stérile pour l’activité artistique de Reni-Mel. De multiples facteurs personnels, puis historiques s’enchaînent et se conjuguent pour l’assombrir et paralyser sa créativité. Après le coup d’arrêt imposé à sa carrière américaine par la Grande Dépression, et le retour forcé en France, c’est la mort accidentelle de son père tant chéri qui survient en 1935. Cette perte brutale le frappe donc en plein doute existentiel et professionnel, aggravant l’arrachement inéluctable à sa patrie d’adoption américaine. Après plus d’un an sans le moindre espoir d’amélioration de sa situation, cette étape, qu’il espérait encore transitoire, sans envie réelle de reprendre ses marques en France, semble devoir se prolonger. Cela le plonge dans une situation morale et matérielle profondément déstabilisante qui n’est évidemment pas propice  à relancer sa créativité.

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Reni-Mel (v.1937 ?) – le mazet nîmois [coll.privée France]

À New York, le Krach boursier de 1929 avait tari sans grand délai son carnet de commandes [1]. Pourtant, le bouleversement des genres picturaux qui commence alors à agiter la scène artistique locale, et le refus affirmé de Reni-Mel de s’aventurer hors du réalisme n’ont sans doute pas immédiatement joué [2]. Son fonds de clientèle newyorkaise et de la côte nord-est, commanditaire de portraits privés et de paysages typiques français et américains n’est pas celle d’investisseurs à risque dans l’art contemporain de rupture qui émerge alors aux marges pour quelques collectionneurs aventureux et marchands avisés. Jusqu’en 1930, Reni-Mel est acheté par des amateurs souvent fortunés dont les goûts sont aux antipodes de ceux de l’excentrique héritière Peggy Guggenheim… Ces amateurs peu friands d’art d’avant-garde n’ont pas non plus tous été irrémédiablement ruinés par le krach boursier d’octobre 1929; mais il est logique que la réduction de précaution de leur train de vie ait sans nul doute gelé un débouché économique habituel de l’artiste. Son épouse, sous contrat à Columbia University, ne sera victime des compressions de postes universitaires qu’en 1932; mais elle aurait pu poursuivre sa résidence à New York, où elle retrouva rapidement un emploi d’enseignante en High School.

A posteriori, Reni-Mel n’a jamais été très loquace ni explicite sur sa décision de rentrer provisoirement en France en 1934, puis de s’y réinstaller définitivement deux ans plus tard [3]. À l’évidence, il a vécu ce retour contraint comme un exil inversé et un échec personnel; et malgré son égocentrisme assumé – et consubstantiel à la condition d’artiste – il a reconnu par la suite avoir sans doute empêché sa femme de poursuivre une prometteuse carrière universitaire aux U.S.A. qui aurait probablement pu revenir à meilleur fortune après le plus fort de la Crise. En tout état de cause, la décision conjointe a été solidairement consentie entre eux; et pour l’un comme pour l’autre, les récits enthousias­tes et réïtérés de leur vie américaine et les allusions à la souffrance d’avoir dû y renoncer les hanteront jusqu’au soir de leurs vies. Tout juste ont-ils suggéré bien plus tard que la montée des périls en Europe leur enjoignait aussi de regagner civique­ment une patrie d’origine menacée, et de se rapprocher de leurs familles. Mais c’est pour partie, une rationalisation a posteriori d’obligations qui ne sont devenues explicites que bien après 1934 [4].

Pendant sa carrière américaine, et jusqu’au début des années 1930, Reni-Mel tirait le principal de ses revenus d’achats et de commandes privées assez régulières; et accessoirement des cycles de cours et conférences d’histoire de l’art qu’il dispensait à Columbia et dans d’autres universités, au Metropolitan Museum ou nombres d’académies privées. La disparition confirmée de ces deux sources de revenus, précaires par nature, est sans doute l’argument premier de sa décision de regagner la France. Malgré l’emploi universitaire de Germaine assuré jusqu’à l’été 1932, la situation financière globale d’un couple sans réserves de fortune personnelle ou familiale s’est fragilisée dès 1930-31. 

Mais pour l’artiste Reni-Mel, l’enjeu de fond n’était pas seulement financier, mais aussi de dépit professionnel: dans ses mémoires, il témoi­gne ainsi avoir vécu comme un martyre trois années entières sans la moindre commande; ce qu’il apprécie alors comme une perte de reconnaissance devenue insup­portable à ce terme. Même s’il dit s’employer – avec un talent qui est certainement alors à un sommet – à peindre, de son propre aveu, « les meilleurs tableaux de sa future collection personnelle» (sic), on peut comprendre le doute existentiel profond qui le torture à cette période d’angoisse. Pour autant, il n’espère pas d’un retour à Paris une amélioration de son sort d’artiste. C’est pourquoi le couple considère son voyage de 1934 vers la France comme un aller provisoire, avec un retour vers New York un peu plus différé qu’à l’habitude de leurs navettes annuelles. Après la mort accidentelle du père à Paris, Ils reviendront d’ailleurs effectivement dès l’année suivante, avec le ferme projet de se réins­taller durablement à New York, rêve finalement brisé par un implacable principe de réalité. Certaines correspondances échangées avec leurs relations newyorkaises jusqu’en 1939, puis reprises dès l’après-guerre témoignent aussi combien le couple n’a jamais renoncé à l’espoir de réintégrer la vie américaine, avec l’aide de tous les contacts qui lui été demeurés fidèles sur place.

Pour son retour provisoire à Paris en juillet 1934, le couple s’installe dans un modeste deux-pièces de loca­tion du Boulevard Exelmans, qui finira par devenir sa résidence quasi définitive de rapatriés [5]. Simultanément, Reni-Mel reloue aussi un atelier dans le quartier du Temple pour accueillir la part de ses œuvres en chantier venues de New York et ses chevalets historiques [6]. Selon ses routines bien rôdées de ce ‘’passager fréquent’’ des liners transatlantiques, ses toiles de grandes dimensions ont été démontées et roulées et leurs châssis à clefs démontés pour la traversée. Après la tentative de reconstitu­tion intégrale de son catalogue de productions, et si l’on se fie aux doubles datations que l’artiste a manuscrites lui-même sur certaines de ses toiles en chantier, il semblerait que Reni-Mel n’ait pas intensément utilisé son nouvel atelier parisien (très peu d’œuvres en chantier ou esquissées rapa­triées des USA sont finalisées – et datées en conséquence par l’auteur lui-même – de la décennie 1935-1944).

Au-delà des turbulences matérielles que cette période de l’immédiat avant-guerre impose à l’homme et à l’artiste, la perte imprévue de son père l’a aussi plongé dans une révision existentielle en profondeur. Au moment de l’accident, il est d’abord frappé de la coïncidence tragique entre le sort de cet auteur et poète de père avec celui du meilleur ami et modèle de celui-ci, Narcisse Quellien [7]. Dans sa jeunesse, Reni-Mel a bien connu et côtoyé avec respect et admiration cette figure aînée et alors célèbre du monde des lettres, pivot du cercle des intellectuels celtisants de Paris. Selon le ressenti que Reni-Mel a partiellement restitué à son entourage familial par la suite, l’intensité et ‘’l’exotisme’’ relatif des quatorze années précédentes de sa vie sociale et mondaine à New York l’avaient évidemment distancié de sa jeunesse parisienne, vécue dans l’ombre assez exclusive de la figure tutélaire paternelle. De prime abord, l’événement inopiné de sa disparition sans préavis, et le cérémonial d’hommages culturels que cela déclencha dans le tout-Paris celtisant le ramènent alors brutalement à la réalité de ses vraies racines.

Et le confrontent aussi sans ménagement à son parcours personnel et artistique si exaltant et imprévisible des quinze années précédentes; ce parcours prématurément lancé pour transcender celui du père en toutes matières, et qui est sérieusement fragilisé par la conjoncture à ce moment critique. L’artiste qui s’est propulsé en pleine jeunesse, et avec grand talent et une solide ambition, vers une carrière américaine vient de franchir la barre alors fatidique de la quarantaine. En effet, pour un homme de sa génération, c’est déjà l’âge de la maturité et des premiers bilans: il est alors confronté sans ménagements à la faillite de ses espérances de réussite sans bornes, et aussi à des évolutions de la scène artistique interna­tionale vers des formes d’expression auxquelles il a abruptement résisté jusque-là. Le retrait inopiné d’une figure paternelle aussi essentielle et sécurisante pour lui, à bien des égards, marque donc à l’évidence le virage majeur de son existence, comme de sa carrière.

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[1] Les correspondances échangées en 1930 et 1931 entre Reni-Mel et son père en témoignent explicitement; son journal cite aussi nommément ses commanditaires newyorkais ruinés par le Krach.
[2] Musée d’Orsay – exposition 2016-2017 « La peinture américaine des années 1930 – The Age of Anxiety » http://www.musee-orsay.fr/fr/evenements/expositions/hors-les-murs/presentation-generale/article/la-peinture-americaine-des- annees-1930-
[3] S’appuyant sur le réseau assez conséquent d’amis et de relais d’influence qu’il avait constitué aux USA et au Canada, le couple fit une tentative de réimplantation au cours d’un ultime séjour de plusieurs mois en 1936.
[4]  Dans la période de flottement de de 1932-34 précédant le rapatriement définitif, les correspondances entre Léon et son père attestent d’une dégradation inquiétante de la santé de ce dernier, qui a sans doute influé sur l’option de le rejoindre à Paris, au moins temporairement; par contre, l’ordre de réquisition de l’Autorité militaire française adressé à Reni-Mel en 1936 en sa qualité d’officier de réserve intervient bien après que la réinstallation à Paris ait été décidée.
[5] Jusqu’en 1969 pour Germaine, date de sa disparition, et dix années plus tard pour Léon, jusqu’à son départ pour la maison de retraite de la Bijouterie Joaillerie Orfèvrerie à Garches (Yvelines).
[6] Solides chevalets à crémaillère pour grands formats construits au XIXème siècle pour ses maîtres ou amis aînés qui les lui avaient légués, et sur lesquels il avait lui-même composé – entre autres – ses célèbres toiles hors-normes  »France 1914 » et  »America »
[7]  célébre en son temps, auteur et poète breton issu d’un milieu très modeste, Narcisse QUELLIEN (1848- 1902) proche d’Ernest RENAN et de Charles LE GOFFIC avait intégré Paul RENIMEL [Sr] à son cercle d’amis; il a aussi créé le «dîner celtique» réunissant la diaspora bretonne de Paris de son époque.  Il a été tué accidentellement à Paris à 53 ans par une automobile conduite par Agamemnon, le propre fils de SCHLIEMANN, le célèbre archéologue orientaliste découvreur de Troie.

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Reni-Mel, artiste-peintre – biographie (9)

In America

Du succès à la Grande Dépression 

 

Dès sa rencontre avec Germaine au printemps 1924, celle-ci va influencer en profondeur le reposition­nement social et professionnel de l’artiste. Elle l’introduit en effet à de nouveaux réseaux intellectuels et culturels, comme à ceux de la Highsociety new-yorkaise où son charisme personnel comme son talent pictural commenceront alors à lui assurer une base de comman­des qui deviennent plus régulières, et lui assurent un train de vie moins incertain. Toutefois, Germaine restera encore en poste universi­taire éloigné dans le Midwest jusqu’à l’automne 1926; dès lors, accédant à sa chaire de Columbia Univer­sity, elle pourra pleinemement contri­buer au succès de Reni-Mel en le rejoignant à plein temps à New York. Dans son sillage de militante de la cause amérindienne, la fréquentation régulière des réser­ves tribales des États Unis inspire à Reni-Mel des séries de paysa­ges, scènes de genre et de portraits de natifs d’une très haute qualité picturales qui ont séduit sur-le-champ quelques uns de ses riches clients de la Côte Est.

renimel's 1924 copie
Léon et Germaine (1925)

Professeur de philologie à l’institut des Études Françaises de Columbia Univer­sity de 1926 à 1932, Germaine a donc aussi joué un rôle déterminant en accompagnant l’ensemble de la carrière de son époux. Elle ne s’est jamais autorisée la moindre interférence sur sa création, le choix de ses sujets ou sa manière de peindre; par contre la concertation entre eux fut constante pour la gestion des relations publiques, des commandes et de la carrière de l’artiste en général. C’est donc grâce à son appui constant et discret en relations publiques que Reni-Mel a pu devenir un artiste assez en vue dans le New-York de l’entre-deux guerres. Prenant une part assidue à la vie sociale et intellectuelle de la métropole, le couple s’est aussi impli­qué dans l’animation des clubs et réseaux culturels français et américains, associant le charisme charmeur de l’artiste-peintre à l’activisme constant et efficace de lobbying de son épouse. Elle l’a aussi intro­duit et crédibilisé au sein des cercles acadé­miques et de leurs mécènes et sponsors: grâce à sa verve de vulgarisateur, et malgré ses modestes diplômes français, il pu être invité à enseigner régulièrement l’histoire des arts euro­péens à l’Université de Columbia et, à partir de là, donner régulièrement des conféren­ces au Metropolitan Museum et dans de multiples institutions à travers les États Unis.

Installé comme résident américain, Reni-Mel a naturelle­ment ouvert et développé son œuvre vers les thématiques et les sujets inspi­rés par ce Nouveau Monde: spectaculaires panoramas urbains, mais aussi grands paysages naturels; remarqua­bles portraits d’amérindiens ou de sportifs (boxe, football, baseball…), scènes reconstituant la légende de l’Ouest, etc… Néanmoins, dans son atelier new-yorkais il a aussi poursuivi a parité et avec succès une carrière très fidèle à ses références affectives armori­caines et aussi méditerranéennes depuis son mariage. Ainsi, à côté de son activité de portraitiste appréciée des élites fortunées, il finalise avec régularité et en grands formats les paysages, portraits et scènes de genre d’abord esquissés sur de petits panneaux de bois facilement transportables au gré de ses voyages d’été vers l’Europe, puis rapportés à New York comme échantillons pouvant être présentés à des commanditaires potentiels pour être exécutés en formats supérieurs.

Franchis­sant l’Atlantique chaque été jusqu’en 1934, pour des séjours fami­liaux et de villégia­ture en France, il y saisit donc sur le motif des paysages et scènes notamment en Bretagne et en Provence. Cette production de qualité a trouvé un débouché régulier vers des collections publi­ques et privées [1]. Ce sont aussi des commandes de portraits de sa clientèle américaine ou européenne qui ont parfois permis à Reni-Mel d’établir un premier contact facilitant ensuite la vente de ses grands paysages européens ou américains ou scènes de genre, appréciés dans les mêmes milieux. Le Krach boursier de 1929 ruine immédiatement quelques uns des riches commanditaires les plus fidèles de Reni-Mel, réduisant assez vite les ressources de l’artiste à des ventes mineures et à ses piges de conférencier.

La Grande Dépression qui fait suite pour des années va geler sans délai les investissements de biens superflus, ce qui touche évidemment les artistes visuels en premier lieu: dès lors, Reni-Mel voit se réduire, puis disparaître les ressources d’appoint de ses conférences universitaires. Mais les intellectuels, à commencer par les étrangers, seront aussi victimes de la Crise: deux ans plus tard, c’est le poste de Germaine à Columbia qui subit les coupes d’austérité budgétaire imposée au secteur académique. Elle se recase assez vite pour enseigner le français dans une high school, et lui glane quelques expédients rapidement taris, eux aussi. À partir de 1932, l’inéluctable retour en France s’impose donc, du moins pour l’artiste qui désespère d’un retour à meilleure fortune… Ce retour sera ‘’ provisoirement définitif ’’ en 1934, dans la mesure où le couple ne renoncera pas avant plusieurs années à l’espoir de reprendre ses marques à New York, ce jusqu’à la veille de la seconde guerre mondiale. Avec le mode de vie ultra-spartiate qu’ils conserveront ensuite leur vie durant, le rapatriement de leurs biens est réduit au minimum concernant meubles et effets du quotidien; c’est donc l’atelier du peintre qui constitue le plus gros de ce déménagement transatlantique, même si une bonne partie est encore laissée en garde-meuble à New-York dans la perspective d’une réinstallation à laquelle on veut encore croire fermement. Dans cette veine, l’artiste conservera pendant près d’un demi-siècle encore son compte bancaire actif à la Bowery Bank et même son coffre de dépôt garni de la petite réserve stratégique en dollars-or utile à son hypothétique retour…

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Reni-Mel (1957) – Brooklyn Bridge-

En réalité Reni-Mel et Germaine ne reviendront pas en Amérique du nord avant 1957, pour un long séjour. Pourtant déjà âgé, le couple est alors toujours aussi motivé par un espoir devenu plus virtuel de réinstallation en Amérique du nord, que ce soit à New-York ou au Canada. Mais malgré les liens épistolaires réactivés avec leurs amis d’Amérique dans l’après-guerre, aucune piste concrète ne s’ouvre. Le séjour de 1957 se résoudra finalement surtout à des repérages de lieux et de situations aux USA et au Québec en vue de futures compositions picturales. De retour en France, Reni-Mel exploitera donc ces esquisses et notations de lumières et de couleurs pour composer une remarqua-ble série de grands formats consacrés notamment à Manhattan, de jour comme de nuit et des scènes de rue de la Nouvelle Orleans ou du Vieux Québec. Un quart de siècle après, c’est donc à ce moment un retour inverse de sa pratique estivale d’autrefois, lorsqu’il effectuait ses  »reportages picturaux » l’été en France pour nourrir ses travaux d’atelier new-yorkais le reste de l’année… Désormais, tous les tableaux à thèmes américains des années 1950-60 seront exécutés à Paris, dans le spacieux  atelier que la Fondation Taylor a mis à la disposition du peintre Place Saint Georges. En 1966, puis en 1968, d’ultimes traversées de l’Atlan-tique amèneront encore le couple à séjourner plusieurs mois aux USA et au Canada auprès d’amis et mécènes de longue date.

Au dernier voyage outre-Atlantique le couple (qui n’a jamais conduit d’automobile) rend visite dans les États de l’Est à quelques fidèles connaissances des années heureuses; il effectue aussi en bus Greyhound un long péleri­nage routier circulaire de plus de quatre mois, ponctué de multiples étapes mémoriel­les sur près de 7.000 km à travers tout le continent. Ce type de road-trip au long cours, qui s’adresse alors en priorité à une clientèle de travailleurs migrants et de jeunes routards désargentés, est tout sauf physiquement raisonnable pour des personnes de leur âge canonique, et aussi connaissant la vulnérabilité cardiaque de Germaine. Mais ce choix n’est pas seulement économique pour un couple réduit dorénavant à l’austérité financière: pour leurs multiples traversées, ils ont toujours préféré la lenteur relative du paquebot à l’avion, à cause du temps qu’on y prend et pour les rencontres humaines qu’on peut y faire. De même, ils justifieront cette aventure en bus d’une quinzaine de semaines autour du continent nord-américain comme un ultime pèlerinage au plus près de ses réalités géographiques et culturelles, et du quotidien de ses habitants ordinaires. Au cours des trajets dans l’Ouest, c’est aussi l’occasion d’une étape à Indianapolis, pour une réception au siège fédéral de l’American Legion, qui confirme à nouveau en cette occasion son indéfecti­ble fidélité à l’auteur et au donateur de l’emblématique ‘’America’’.

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[1]   par exemple le tableau  »Old Vannes » acquis pour les collections royales britanniques exposé depuis 1938 au musée national de Glasgow, en Écosse – http://artuk.org/discover/artworks/old-vannes-85830

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Reni-Mel, artiste-peintre – biographie (8)

In America

Les Années Folles newyorkaises

 

Pour bien se persuader que son rêve d’enfant est devenu réalité, Reni-Mel fera assez constamment précéder l’intitulé de ses œuvres peintes ou graphiques de la mention ‘en Amérique’ ou bien ‘In America’. En parallèle, seule sa chère Armorique aura ce même privilège pour les séries de paysages et portraits esquissés pendant ses séjours d’été en Europe: c’est pourquoi elles sont presque toutes référencées ou désignées ‘en Bretagne’, le titre évoquant plus précisément le sujet du tableau étant parfois accessoire, et même souvent omis. Comme si les territoires de son cœur devaient être rappelés à toute occasion, et pour la postérité qu’il a toujours auguré pour sa production picturale.

New Orleans 1922
Reni-Mel – New Orleans 1922

En avril 1923, à peine revenu en France de sa tonitruante tournée inaugurale américaine, Reni-Mel repart presque aussitôt vers les U.S.A. depuis Cherbourg à bord du SS President Garfield. Au terme de cette deuxième traversée transtlanti­que [1], il s’installe sans hésiter dans un vaste atelier-studio à deux pas de Times Square, au cœur-même de Downtown Manhattan [2]. Le choix de ce quartier alors ultrachic de la métropole où voisinent les clubs sélects de la meilleure société, les théâtres, les institu­tions et lieux culturels est très significatif de l’euphorie conquérante qui habite encore le jeune artiste à cet exceptionnel moment de sa vie et de sa carrière. Pendant son transit à Paris, il a sans doute rassemblé ses faibles économies et surtout reçu une avance de trésorerie de son père, qui, pour être à l’aise, restait néanmoins peu fortuné. Cette dotation financière de départ ne lui permettra de survi­vre qu’un moment à New York, surtout au train de vie qu’il s’octroie d’emblée, en attendant le relai des premières commandes locales d’œuvres, dont il ne doute alors pas. Avec beaucoup  d’optimisme, le jeune peintre à succès (pour l’instant médiatique, exclusivement) a sans doute été conseillé par son agent local pour ce choix initial de sa résidence et de son atelier; mais ce choix est un pari sur l’avenir très audacieux, vu le standing du local et du secteur retenus.

Muni d’un premier permis de résident valable 7 ans [3], loin de l’avalanche de commandes espérée, ses réserves financières vont logiquement fondre assez rapidement; il ne résidera donc qu’assez peu de temps dans ce premier lieu hypercentral de New York, le temps d’ajuster son train de vie à la réalité de revenus qui tardent de plus en plus à venir. Dès sa deuxième année d’installation, il est domicilié postalement chez son agent newyorkais Bory-Osso, directeur de rédaction du New York Herald, puis successivement à deux autres adresses en ville. Dès son installation à New-York, il s’est mis à peindre des paysages de son nouvel environnement et cherche aussi à placer ses talents de portraitiste pour quelques trop rares commandes qui aboutiront sans tarder. Mais ces tentatives alimentaires font le plus souvent long feu, comme en témoigne son journal, composé de mémoire un demi-siècle plus tard.

LRpt:269 Central Park 1922 - moyenne Def.
Reni-Mel « Central Park 1923 »

Après son mariage deux ans plus tard, il pourra enfin élire un domicile plus stable avec l’appui des revenus universitaires réguliers de son épouse, Germaine, jusqu’à ce que le couple revienne en France en 1927 pour une longue villégiature de plus d’une année. De retour en 1928, ils se réinstalleront à une nouvelle adresse newyorkaise, mais toujours dans le même district de Manhattan. Après 1934, ils n’auront plus de rési­dence permanente attitrée aux U.S.A. ou au Canada, préfé­rant les hôtels en long séjour pour les semaines passées à New York ou les multiples étapes des voyages itinérants du couple, en alternance avec l’accueil en New Jersey et dans le Maine chez ses plus fidèles amis, les Kellenberger, Rutherford ou autres.

Pendant les deux premières années américaines de Reni-Mel, tant qu’il est resté célibataire, ses ambitions de réussite artistique et de reconnaissance sociale ont donc tardé à se concrétiser. Doit-on en chercher la cause dans l’ambiance des ‘’Années Folles’’ newyorkaises? C’est en partie plausible, à en croire ses récits et ses mémoires qui évoquant bien la bande de fêtards très fortunés au sein de laquelle il avait ses habitudes et table ouverte perpétuelle dans les endroits les plus chics durant ses ultimes années de célibat… [4]. Quel homme jeune et séduisant, rescapé de l’enfer de la Première Guerre Mondiale aurait résisté complètement aux plaisirs newyorkais des Roaring Twenties, aux vapeurs pernicieuses de la Prohibition, aux charmes des danseuses de charleston court-vêtues et libérées ? Même corseté par ses stricts principes éducatifs, et d’un tempérament naturellement pudibond, Léon Renimel n’a jamais renié son hédonisme, sans pour autant céder à la débauche… Aux premiers temps de son installation à New York, et pariant sur le contexte de croissance économique particulière­ment favorable, Reni-Mel joue à fond la vie mondaine pour tenter de se constituer un réseau de commanditaires potentiels; mais il ne maîtrise pas encore les subtilités de la langue, ni complètement sa communi­cation et les codes sociaux américains si différents de ceux de sa patrie – et de son milieu – d’origine [5].

Dans sa posture à la fois conquérante et incertaine, il hésite aussi à se dépêtrer de son image très restrictive, et déjà décalée de ‘peintre militaire’ français. Pour beaucoup, il reste l’auteur de l’emblématique monument pictural « America« , et s’en prévaut peut-être de manière trop insistante, alors même qu’il cherche résolument à réussir dans le genre civil… On est alors en pleine hystérie festive de boom économique d’après-guerre et de la Prohibition; il ne maîtrise pas vraiment son réseau naissant de relations influentes et a conscience de son isolement culturel dans la futilité ambiante. L’ambiance de ces années-là le met en porte-à-faux pour défendre son repositionnement artistique entre un cercle d’appuis institutionnels et diplomatiques et un milieu d’expatriés enrichis dans lequel il évolue désormais. Des années plus tard, il a reconnu lui-même s’être peut-être trop longtemps référé à l’épisode ‘America’ et à son argumentaire d’ancien combattant ami privilégié des Sammies [6]. Autrement dit, il a éprouvé avant la lettre les effets pervers d’un syndrome wharolien d’un semestre de célébrité, essai qu’il n’a pas vraiment su transformer ni proroger à hauteur de son apothéose de la fin 1922…

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[1]  de 1922 à 1968 il en effectuera 28 au total; sa vie durant, et même après les années 1940, Reni-Mel n’a jamais pris l’avion, préférant la commodité du bateau qui lui permettait à chaque traversée de convoyer en bagages accompagnés ses œuvres en cours – et parfois certains de ses meubles designés par ses soins pour être démontables et compactés au gabarit standard des malles-cabines d’alors. Il appréciait aussi les opportunités de rencontres et de contacts sociaux que lui offrait la 1ère classe des paquebots transatlantiques et qu’il sut exploiter pour sa promotion, ou à certaines occasions pour des commandes…
[2] au 65 West 45th Street
[3] ‘Declaration of Intention’ n° 307239 délivrée le 10 avril 1922 par le service de Naturalisation du US Dpt of Labor, Supreme Court of New York County
[4]  Dans ses mémoires manuscrites (f° 55), l’intéressé avoue lui-même avoir sans doute trop sacrifié à « un tourbillon d’aventures fort éloquentes, certes, mais sans lendemain. »
[5]  il tentera ainsi de convaincre l’héritière milliardaire Anne Morgan, d’abord rencontrée en croisière sur son yacht, dans l’espoir de faire son portrait et de lui vendre quelques tableaux de France ; les lui ayant présenté dans son hôtel particulier newyorkais « L’effet de ravisse­ment oculaire fut immédiat, mais ne fut suivi d’aucun résultat verbal laissant enten­dre son acquisition. » – [mémoires autobiographiques f° 55]
[6]  il démarchera ainsi la Fondation Rockfeller, pour une commande sans suite d’une vaste peinture représentant les troupes américaines à l’assaut et à la prise du Bois Belleau (près de Château Thierry)

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Reni-Mel, artiste-peintre – biographie (7)

Le Nouveau Monde

Le triomphe du grand tableau ‘’America’’ 

 

 

Dans ses mémoires manuscrites rédigées tardivement (en 1979), Reni-Mel rappelle à quel point, dès l’enfance, le grand spectacle de la tournée européenne de Buffalo Bill en étape à Paris en 1905 avait définiti­vement frappé son imagination, et nourri sa détermination précoce à gagner un jour le Nouveau Monde [1]. Il avait douze ans lorsque son père l’amena à plusieurs reprises à ce specta­cle et sur le site du Champ de Mars avec ses multiples attractions de plein air reconstituant la légende de l’Ouest sauvage, dont le fameux campement des Sioux. Une autre douzaine d’années plus tard, la rencontre des ‘Sammies’ a ravivé l’admiration incondition-nelle qu’il avait entretenue par ses lectures – de son propre aveu – pour une Amérique de grands espaces et de libertés mythifiée depuis l’enfance. La fascination que ce Nouveau Monde avait ainsi exercé sur lui a scellé la suite de son parcours ultérieur de vie comme de sa carrière artistique. Elle a même joué à l’évidence jusqu’au coup de foudre déterminant de sa rencontre imprévisible avec Germaine, sa future épouse, partie toute jeune et seule de Nîmes dès 1919 s’installer aux U.S.A. ‘’pour vivre aux côtés des indiens’’[sic], et qu’il rencontrera au hasard d’une réception à Columbia  University en 1924.

Dès le courant 1917, au repos à l’arrière des tranchées des côtes de Meuse, le jeune Aspirant se signale à l’attention publique par la gravure colo­risée, déjà intitu­lée  »America », dont il se débrouille – on ne sait comment – pour faire publier le projet en pleine page à la une du New York Herald. Les conditions précises de ses premiers contacts américains restent encore indéterminées, fautes de sources ou témoignages, mais ils ont bien eu lieu. L’iconographie héroï­sante de la composi­tion allégorique intitulée « America » symbolisant la puissance ultramarine volant au secours de la France blessée reflète parfaitement l’admiration sans nuances ni réserves de son auteur pour le héros yankee qui franchit l’Atlantique au secours de la patrie de La Fayette. Dans ses correspondances alors adres­sées depuis le Front à son père, l’artiste-combattant  confirme sans ambages l’enthousiasme que lui ont insufflé ses premières rencontres  avec les boys, et sa conviction de l’indéniable ‘’supério­rité civilisation­nelle’’ [sic] qu’il en déduit dès lors sans réserves.

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lithographie originelle de 1917 du projet contresigné par les Généralissimes Alliés Pershing et Foch

Sous réserve d’étude de son dossier militaire détaillé archivé à la Défense, on peut supputer que ses premières occasions d’échanger avec des éléments du corps expéditionnaire américain fraîchement arrivés sur le secteur de Saint Mihiel ont bien eu lieu à l’été 1917, ou peu avant. Blessé au combat le 11 août, et hospitalisé à Verdun, puis dans la Marne, ce n’est probablement pas avant le début 1918 et alors qu’il était en convalescence à Paris que des contacts plus approfondis avec des américains purent se développer. On peut toutefois se fier à sa détermination à accomplir son rêve d’émigration, et à ses capacités de séduction et son énergie de négociation déjà démon­trées aupara­vant: bien que rien ne l’y prédispose, ni son petit grade, ni son statut social, il a su charmer et intriguer pour remonter rapidement vers les plus hautes sphères de l’État-Major US; ceci, en dépit d’une maîtrise très rudimentaire, à n’en pas douter, de la langue anglaise, comme il l’a d’ailleurs reconnu plus tard. Au gré des rencontres, sa frater­nisation avec les hommes de troupe et avec leurs officiers a sans doute été aussi largement facilitée par ses dons de dessinateur et de portraitiste, capables de capter immédiatement un capital de sympathie autour de ceux qui exer­çaient ce talent [2]. Outre la série de croquis du Front qu’il éditera ensuite en portfolio à Paris en 1922, puis à New-York l’année suivante, Reni-Mel a effectivement attesté avoir fait nombre de cadeaux de mêmes portraits-croquis pris sur le vif à ses compagnons d’armes, comme à d’autres rencontres de hasard, et parfois d’importance, dans les tranchées comme au repos à l’arrière. Sinon, comment un simple officier subalterne français comme lui aurait-il réussi son rapide parcours ascendant jusqu’aux recommandations nécessaires pour accéder finalement en direct au Président des États-Unis lui-même ?

Ainsi, après l’Armistice de novembre 1918, maintenu en service actif entre périodes d’hospitalisation, convalescence à Paris et cantonnement au Palais de Fontainebleau, il sait faire fructi­fier les relais privilégiés d’influence qu’il avait déjà jalonnés. En janvier 1919, il parvient donc finalement à être reçu à l’Hôtel Crillon par Woodrow Wilson en personne, tout juste arrivé à Paris pour les négociations de la Paix. Lui ayant présenté et fait valider le projet lithographié pour  »America », dans la version déjà popularisée par la presse américaine l’année précédente, Reni-Mel consacre dans la foulée près d’une année entière à la transpo­ser à l’huile sur une toile de 8 m2 montée sur un monumental châssis de chêne dans le vaste atelier mis à sa disposition à Fontainebleau [3]. Poursuivant en simultané et avec opiniâtreté son lobbying déjà prometteur, il organise là des ‘visites de chantier’ et y invite régulièrement des personnalités influentes et journalistes qu’il implique dans la monumentale réalisation en cours. C’est ainsi qu’il obtient finalement la présentation solennelle de sa toile parachevée à l’aéropage politique et mili­taire franco-américain réuni en grande pompe à cet effet devant la presse, au Cercle Interal­liés de Paris en mai 1922.

Présentation d'America

Mai 1922: Paris, cérémonie finale de donation du tableau ‘America’ (Reni-Mel à l’extrême gauche)

En parallèle à ses démarches côté américain, il a aussi instrumentalisé la mobilisation des hautes autorités françaises, ce qui finit par lui assurer le parrainage direct du Président de la République Raymond Poincaré [4]. En présence des prestigieux généralissimes alliés qu’il a convaincu de cautionner et contresigner son œuvre, Reni-Mel peut alors orchestrer sa donation personnelle et sans contrepartie de la grande toile  »America » à l’American Legion, la toute puissante organisation fédérale des Veterans qui vient juste d’être créée. Dans la foulée du lancement officiel à Paris, la monumentale peinture sera embar­quée avec son auteur en direction de New-York, puis vers le siège fédéral de l’American Legion, où l’œuvre et son auteur sont reçus en grande pompe pour le 4èmeanniver­saire de l’Armistice de 1918 (‘Souvenir Day’). De là, ils repartent immédia­tement pour la Nouvelle Orléans où se tient le premier Congrès des Combattants des Forces Alliées, occasion pour l’American Legion de tenir son tout premier congrès inaugural. Après cette étape de grand retentissement médiatique, Reni-Mel, invité officiel des Autorités fédérales, accompagnera son tableau dans une tournée triomphale de huit semaines des grandes métro­poles américaines qui s’achèvera au tout nouveau siège édifié pour l’organisation des Veterans à Indianapo­lis, en décembre 1922. C’est au cœur de ce vaste monument  que le tableau sera définitivement installé en place d’honneur, au dessus de la tribune du hall central des conférences de ce Q.G. de l’American Legion, où il est exposé sans discontinuer depuis bientôt un siècle… [5].

Sans titre
Depuis un siècle, le tableau  »America » est à demeure à la Tribune d’honneur du GQG de l’American Legion à Indianapolis

C’est dans ces conditions exceptionnelles que Reni-Mel a été accueilli pour la première fois sur le sol américain comme un héros artistique venu de France. La traversée first class qui lui a été offerte depuis Le Havre s’effectua à bord du Lorraine, le plus grand et moderne des liners français de cette époque. Dès son débarquement, convoyé en wagon spécial de New York à Washington, il est chaleureusement reçu en audience privée à la Maison Blanche par le nouveau Président Warren G.Harding, qui lui réitère un engagement de citoyenneté d’honneur… qui ne sera jamais concrétisé ! Il est ensuite traité en V.I.P. pendant toute la tournée d’honneur des métro­poles où le monumental tableau emblémati­que et son auteur sont présentés à chaque étape au grand public améri­cain [6]. La couver­ture médiatique en continu de cette tournée par la presse écrite, les radios et les actualités cinématographiques américaines est proportionnelle au symbole de fraternité franco-américain évidemment décuplé par la proximité de la Grande Guerre et l’ambiance émotionnelle de l’époque.

En dépit du solide sang-froid caractérisant habituellement le personnage – et de son propre aveu – on mesure bien ce qu’à pu être son vécu de cette année 1922 hors normes, d’abord à Fontainebleau, puis à Paris, et enfin en tournée triomphale à travers les États-Unis; jeune artiste, à peine sorti de trois années d’horreurs, Reni-Mel vécut en totale apesanteur cet épisode d’apothéose d’un projet mûri de longue haleine dans l’enfer des tranchées, et instrumentalisé par lui seul, à l’instinct et avec la plus grande obstination. La réalisation de son rêve américain et son expérience de premier contact avec ce pays si longtemps désiré – même si elles lui sont forcément apparues un peu délirantes dans leur forme excessive – expliquent sa décision immé­diate prise dès la fin de ce premier voyage: il s’y installera sans délai, et définitive­ment, sa conviction étant acquise qu’une carrière des plus brillantes l’y attend forcément. Mais le principe de réalité, qui s’est pourtant déjà manifesté en arrière-plan de l’euphorie de ce premier voyage [7], ne tardera pas à se rappeler cruellement à lui dès les premiers pas de son vécu réel d’émigré à New York, sans pour autant entamer d’un pouce son rêve américain qu’il gardera intact jusqu’au terme de son existence.

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[1]  D’avril à juin 1905, une troupe composée de 800 hommes dont 100 Peaux Rouges, et 500 chevaux, s’était installée à Paris, entre la Tour Eiffel et l’Ecole Militaire. Le succès fut au rendez-vous, puisque pas moins de 3 millions de spectateurs assistèrent aux représentations.
[2]  Merci à Stephane Audoin-Rouzeau de m’avoir rappelé à cette évidence…
[3]  le vaste atelier sis au 100 rue de France à Fontainebleau a été gracieusement mis à sa disposition par la comtesse d’Escoville, propriétaire des lieux.
[4]  qui déclare alors devant la toile de Reni-Mel que : « […} le symbole est si important que le gouvernement français le proposera à l’American Legion au nom de Reni-Mel . » ce qui confirme les faits attestés d’un don entièrement gracieux et bénévole que l’artiste a tenu à concéder lui-même, le tableau n’ayant fait l’objet d’aucune commande publique ni transaction financière, ou d’autres contreparties. Par contre, dès l’année suivante, Reni-Mel fera agréer par la Justice américaine un droit exclusif de copyright sur le tableau à son bénéfice et à celui de ses ayant-droits successoraux.
[5]  Ce tableau, sévèrement encrassé par près d’un siècle d’intense tabagie dans le hall des conférences, a fait l’objet d’une importante campagne de restauration intégrale en 2011 par l’équipe spécialisée de l’Indianapolis Museum of Art  [ http://www.imamuseum.org/blog/2011/07/20/rediscovering-america/  ]
[6]  à chaque étape dans une métropole, le tableau monumental est mis en scène dans le principal espace commercial du centre-ville, pour lui assurer une visibilité maximale; des conférences de presse et réceptions sont organisées dans ce contexte très usuel de la pratique évènementielle américaine.
[7]  Il n’a pas reçu d’emblée la nationalité américaine que son entrevue avec le Président Harding à la Maison Blanche lui avait confirmée après les promesses initiales en ce sens de Woodrow Wilson en 1919 à Paris, et n’obtiendra même jamais par la suite de simple passeport US, ni même de visa illimité de résident permanent. Il est envisageable que ses accointances avec des syndicalistes américains sous influence marxiste aient pu indisposer les services de renseignement U.S.

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Reni-Mel, artiste-peintre – biographie (5)

La Grande Guerre, creuset et tremplin

un combattant audacieux et plein d’ambition

 

À la veille de ce premier conflit mondial, issu d’un milieu résolument populaire, et en dépit du statut un peu particulier de la sorte d’aristocratie artisanale dont il se revendique, Léon Renimel est socialement voué à devenir simple soldat. Au mieux, il ne pourra prétendre qu’au rang d’officier subalterne, les grades supérieurs restent alors le privilège quasi exclusif de la seule vraie bourgeoisie de naissance, et par tradition de l’aristocratie d’Ancien Régime et d’Empire. Symptôme de son tempérament et de son entregent, dès son premier appel sous les drapeaux en 1913, il tente de sortir d’emblée du rang en postulant à la préparation militaire. D’abord ajourné pour insuffisance cardiaque, il ne sera rappelé au service actif que deux ans plus tard pour être versé en septembre 1915 dans le contingent montant de l’École militaire de Joinville; envoyé se former à l’encadrement de sections d’artillerie sur les théâtres de conflit en Picardie, puis en Champagne, il est enfin titularisé au grade d’aspirant.

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Reni-Mel – autoportrait, Verdun 1917

En mai 1916, comme une majorité de combattants français à tour de rôle, il est happé par le fameux « tourniquet » qui l’expédie sur le front de la Meuse pour défendre la place de Verdun. Il sera principalement cantonné au cœur de cette bataille historique pendant près de quinze mois, jusqu’à la blessure qui finira par le mettre hors combat. Arrivé là, il s’était porté volontaire pour consti­tuer librement un corps-franc affecté aux coups de main de renseignement dans les lignes adverses; ce qui lui laissait la plus grande latitude d’initiative et l’affran-chissait de l’essentiel des pesanteurs hiérarchiques [1]. Dès lors, il passe donc de l’artillerie – en relatif retrait des premières lignes – à l’infanterie où son engagement civique sincère peut enfin s’illustrer au contact direct du danger. Pendant la phase de préparation de la grande offensive française d’août 1917, il est blessé lors d’une opération sur la fameuse cote 304. Hospitalisé à Verdun, puis transféré dans la Marne et enfin dans la Somme, il ne terminera sa convalescence à Paris qu’en juillet 1918.

Pendant cette période, son statut dérogatoire de commandant de corps-franc lui a aussi ménagé l’avantage de libérer plus de temps de repos en retrait du front et de permissions pour se consacrer à son art. C’est en profitant de cette latitude de déplacements qu’il peut exploiter les moindres accalmies pour lever sur le terrain même de nombreux esquisses crayonnées, à l’encre, aquarellées ou gouachées. Il remplit aussi ses carnets de croquis de portraits en pied de soldats et d’officiers français et d’autres nationalités alliées, lorsque la convalescence l’entraînera vers le nord de la France. Mais ce n’est pas sur les théâtres de combats qu’il côtoie pour la première fois les troupes du corps expéditionnaire américain, arrivées sur le front meusien alors qu’il est déjà mis hors de combat par sa blessure. Cette rencontre, capitale pour lui, ne se fera qu’au printemps 1918, probablement avec des permissionnaires comme lui. À cette occasion, il nouera des amitiés avec officiers et hommes du rang venus d’outre-Atlantique et les immortalise aussitôt avec dextérité dans ses croquis pris sur le vif, et tous datés de 1918. Toutefois, il n’est pas exclu qu’il ait pu croiser quelques américains dès l’année précédente.

À partir de l’été 1918, hospitalisations et convalescence achevées, il est cantonné au repos à Fontainebleau et chargé d’encadrer les prisonniers allemands affectés à l’entretien du Palais. Là, il est aussi responsable de l’accueil et du soin des troupes d’artistes, notamment de la Comédie-Française, qui viennent régulièrement distraire l’État-Major et la garnison. À cette occasion, il retrouve Maurice Escande, déjà côtoyé au combat, avec lequel il maintiendra une camaraderie durant encore plus d’un demi-siècle [2]. En ville, une influente aristocrate locale, la comtesse d’Escoville, a mis à sa disposition un vaste ate­lier lui permet­tant de travailler à ses portraits et autres projets picturaux qui redeviendront dès sa démobilisa­tion en 1921, son activité professionnelle exclusive. C’est là qu’il réalise sa toute première œuvre allégori­que de très grande taille, intitulée ‘’France !’’ et déclinée de son projet lithographique de 1914; et c’est aussi dans ce vaste atelier qu’il compose et parachève aussi sa seconde allégorie monumentale, agrandissement sur toile de la lithographie publiée dès 1917 sous le titre  »America » [3]. Cette œuvre hors normes, et la promotion très hardie qu’il en orchestre trois années durant, vont révolutionner le cours de sa carrière professionnelle et de son exis­tence.

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Reni-Mel – Ypres (1919)

À l’évidence, c’est bien son engagement dans la Grande Guerre, combiné au premier  tremplin fourni par son cursus académique qui ont déter­miné son fulgurant début de carrière artisti­que. Une compétition soute­nue s’était affirmée dès 1916 entre les quelques dizai­nes d’artistes-combattants officielle­ment homologués comme ‘’peintres aux armées’’. Tout en exerçant son art en marge des théâtres de combat, et décidé d’emblée à se distinguer autrement, Reni-Mel s’était tenu à l’écart de cette compétition trop embrigadée à son goût. En franc-tireur institutionnel, son ambition de notoriété lui a donc fait proposer ‘’en direct’’ des projets picturaux exclusifs et spectaculai­res auxquels il assurera de son propre chef un habile pré-lancement médiatique avant d’en exécuter les versions peintes définitives de taille monumentale. Cette stratégie de communication inusitée pour un artiste-peintre encore inconnu à l’époque a fondé son spectaculaire succès de l’immédiat après-guerre, mais non sans risques pour la suite de sa carrière: en surfant conjoncturelle­ment sur l’air du temps hyper-militarisé, il s’est trouvé de factoqualifié dans le registre héroïque et guerrier. À tort ou à raison, il faisait ainsi le pari d’en tirer avantage après-guerre dans ses registres créatifs de prédilection, purement civils et tout sauf militaristes.

La très audacieuse autopromotion soutenue par le jeune peintre dès l’Armistice de 1918 lui a valu la nomination de ‘peintre officiel du Ministère de la Guerre’ octroyée en 1921 dans l’euphorie du moment, et bien qu’il ne l’ait pas vraiment sollicitée. Loin de lui faciliter la reconnaissance professionnelle qu’il souhaitait de la société civile française, elle occultera durablement l’essentiel de son profil artistique. En effet, même si le genre histori­que a été très marginal dans sa production d’ensemble, Reni-Mel n’a jamais réussi à conjurer l’enfermement partiel de son image à une séquence finalement très passagère et minori­taire en œuvres de son activité picturale. De plus, et de son propre aveu, Il a lui-même contribué à perpétuer cette ambigüité, en invoquant par moments les références à sa soudaine notoriété de l’immédiat après-guerre, dans l’espoir de réactiver un carnet de commandes atone en période de crise. Pourtant, ayant totalement cessé de produire dans le registre historique dès 1920, il n’y reviendra que très ponctuellement, et pour des motifs surtout alimentaires, lors de la seconde guerre mondiale, mais dans une vision plus distanciée [4].

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Reni-Mel – ruines de Senlis (esquisse, 1914)

Dès ses années de jeunesse et d’initiation à la peinture, Reni-Mel s’est d’emblée et plus volon-tiers essayé à une production de portraits privés et de paysages. Toutefois, jusqu’à ce jour, hormis quelques dessins de remarqua­ble facture, aucune de ses premières œuvres peintes de jeunesse composées dans l’avant-guerre n’a encore pu être localisée, ni identifiée. Sauf découverte enco-re à venir, les productions les plus précoces de cet artiste répertoriées pour l’instant sont donc des esquisses de petit format datées de 1914 et figurent des paysages de Picardie et de Champagne dévastés par les premiers combats. Puis viennent les nombreux croquis et planches graphiques des quatre années du conflit, ainsi que les célèbres toiles symboliques France !’ etAmerica’ sur lesquelles Reni-Mel fonda sa notoriété initiale dans le registre héroïque. À Paris, en mai 1922, il a fait éditer à compte d’auteur 350 exemplaires numérotés et signés d’un luxueux portfolio de 25 planches originales intitulé Croquis pris sur le front [5] qui connaî­tra un fulgurant succès commercial. Quelques mois plus tard, il profitera de sa tournée inaugurale aux U.S.A. pour réitérer l’initiative avec la réédition par un éditeur newyorkais de 500 portfolios en version anglaise . Le succès complet de ces diffusions à l’époque se  prolonge encore de nos jours sur le marché spéculatif de la collection d’amateurs. Plus que ses deux grandes peintures officielles de l’époque de la Grande Guerre, c’est ce seul ouvrage qui a certainement contri­bué à ancrer et perpétuer la réputation de Reni-Mel dans le genre dit «mili­taire» jusqu’à nos jours.

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Lettre à son père, alors qu’il transite sur le front meusien
Aux Armées, le 16 Avril 1917
 Mon Cher petit père !
 Je profite d’un petit moment de repos pour te dire que ma santé est toujours bonne, quoique un peu fatigué. Quelque changement s’est opéré de notre côté depuis quelques jours.  Nous avons quitté les tranchées que nous tenions depuis deux mois.  Et maintenant, nous traînons nos bottes sur les routes poudreuses, tout comme nous le faisions, il y a une dizaine de mois, lorsque, d’étape en étape, nous marchions vers la Grande Forteresse [Verdun] : oui ! Dix mois ont passé et qui furent pour nous dix mois de gloire et de souffrance aussi.
Mais passons, ce n’est pas encore le moment de regarder vers le passé : dans quelques mois, quand l’heure de la Paix aura sonné pour la France, nous autres les combattants pourront alors juger des résultats obtenus en comparaison des efforts que nous aurons eu à cœur de fournir.
[…]   Je suis très satisfait d’apprendre que mes tableaux constituent un petit salon de peinture. Prends en soin, car moi je le considère beaucoup. Plus tard, il me rappellera les heures terribles que je dus vivre pour le constituer.
Ton fils qui t’embrasse bien fort.
 Reni-Mel
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[1]  Ses archives personnelles on conservé – de manière sans doute illicite – des traces écrites et cartographiques confidentielles de certaines missions de renseignement qui lui ont été confiées par sa hiérarchie sur le front meusien; il avait alors carte blanche de son commandement pour constituer librement ses escouades de ‘’commandos’’ parmi les volontaires de régiments divers et organiser ses raids destinés à observer les défenses ennemies à l’intérieur-même de ses lignes, sans armes à feu et avec le seul secours individuel de discrètes armes blanches; le but exclusif était de collecter des observations utiles à l’artillerie française et de capturer et ramener des prisonniers allemands aux fins d’interrogatoires.
[2]  En 1918 le tout jeune acteur Maurice Escande vient juste d’intégrer la Comédie Française, dont il deviendra sociétaire en 1934 et l’Administrateur général de 1960 à 1970. Au XXème siècle, cet acteur célèbre et metteur en scène a participé à plus de 200 pièces de théâtre et près de 150 films au cinéma. Son portrait en buste et en costume de scène de Ponce Pilate peint par Reni-Mel en 1953 figure dans les collections nationales de la Comédie Française.
[3]  Publication en pleine page à la une de l’édition européenne du New York Herald.
[4]  On observe en effet une reprise ponctuelle des sujets historiques sous forme de ‘’reportages picturaux’’ lors de l’installation initiale de l’Armée allemande à Paris en 1940, puis à la Libération de la Capitale en 1944.
[5  ]http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10315947q/f1.planchecontact

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Reni-Mel, artiste-peintre – biographie (4)

Racines et formation

parcours scolaire et apprentissage artistique

 

Dès l’enfance, Léon Renimel brille à l’école et y fait très tôt preuve de dons artistiques précoces. Élève de l’enseignement primaire, il obtient son Brevet supérieur avec mention d’excellence en 1906; la même année il décroche aussi le 1erprix du concours général de dessin. Puis, de 1907 à 1912, il suit chaque soir l’enseignement académique complet des Beaux-Arts à l’école parisienne de la Bijouterie-Orfèvrerie-Joaille­rie, où l’on retrouve nombre de maîtres venus de la rue Bonaparte.  Il y bénéficie aussi d’une formation complète aux techniques décoratives et d’Arts Appliqués. Durant la journée, dans l’atelier paternel, il collabore à la conception et à la réalisation de pièces origina­les d’orfèvrerie et de joaillerie, ou exécute en sous-traitance des comman­des venues de prestigieuses maisons parisiennes. À la fin de cette période, il perfectionne aussi son expérience de dessin académique et de portrait en fréquen­tant, comme tous les rapins, les ateliers libres, principalement ceux de l’Académie Julian et de la Grande Chaumière.

Repéré pour ses travaux graphiques d’adolescence plusieurs fois primés dans le cadre scolaire, il est recommndé en 1910 à Edouard Detaille (1848-1912); ce grand maître d’alors l’oriente au préalable pour deux ans vers le circuit de formation supérieure à l’académisme, puis l’admettra trop tardivement à participer directement à l’activité de son ate­lier. Reni-Mel, élève d’Edouard Detaille? Le raccourci est excessif: en réalité le stage ne durera que quelques mois courant 1912, juste avant la disparition de ce maître; Entre ses multiples activités, le jeune aspirant-peintre sera donc admis seulement quelques heures par semaine aux côtés de Detaille pour participer à l’élaboration de grands formats peints dont celui-ci était spécialiste.

Dans la foulée, Reni-Mel fera aussi un passage-éclair par l’atelier d’un autre maître de la peinture historique de l’époque, Fernand Cormon (1845-1924). Aussitôt admis dans l’atelier de cet autre maître, le jeune stagiaire manifeste sans ambages son incompatibilité idéologique  et esthétique avec lui et critique vertement le courant de peinture qu’il représente: par la suite, Reni-Mel témoignera clairement de leurs divergences en matière de représentation de l’Histoire, et de la manière dont il fut congédié sans délai ni ménagements de cet atelier pour ses interprétations trop libres, et son point de vue pictural jugée bien trop ‘’moderniste’’ au goût du très réactionnaire peintre militaire et académicien à l’ego surdimensionné…

Finalement très passagères, surtout pour la seconde, ces expérien­ces néanmoins formatrices au contact d’ateliers des célébrités picturales d’une époque totalement aliénée à l’hystérie patriotique et anti-prussienne ont néanmoins permis au jeune Reni-Mel de saisir au vol avec une dextérité surprenante, et de perfectionner par lui-même ensuite les solides bases techniques de la ‘’grande peinture’’ du XIXème siècle français: sa maîtrise particulière de mise en scène et de composition, l’exécution des glacis ou des formats hors normes seront les bases constantes de ce que tous s’accordent à qualifier de ‘’bonne peinture’’ jusqu’à aujourd’hui. Sa carrière durant, il tirera donc profit de son parcours composite de formation, à sa manière anti-académique, notamment par un sens affuté et une solidité picturale qui est manifeste, même sur ses toiles de taille réduite.

Dès ses débuts en peinture, Reni-Mel s’essaie à de premières créations personnelles, qui n’ont rien à voir avec le genre histori­que: portraits privés et paysages en sont l’essentiel. Dès lors, il confirme sa vocation définitive et adopte son pseudonyme d’artiste définitif sous la forme Reni-Mel qu’il libellera invariablement sans prénom, pour toujours. Toutefois, pour ses premiers essais picturaux identifiés, il signe encore parfois du simple monogramme ‘RM’ qu’il utilisait dans sa prime jeunesse pour identifier ses études et maquettes graphiques de joaillerie et pour poinçonner ses réalisations d’orfèvrerie. C’est à cette époque, alors qu’il vient juste d’atteindre ses 18 ans, qu’il annonce à son père vouloir se consacrer pleinement et exclusivement à la peinture, en renonçant à sa participation à l’atelier d’orfèvrerie familial. Décision concertée avec le père qui y donne son aval et son appui sans réserves; il va même jusqu’à contribuer à la location du premier atelier d’artiste de son fils aîné pout lui permettre de s’exprimer pleinement, et en toute indépendance. Les années 1912-1914 seront donc entièrement vouées à un parcours de perfectionnement et d’expérimentation seulement interrompu par un appel sous les drapeaux dont il sera provisoirement ajourné pour raisons de santé.

Malgré son choix professionnel très tôt déterminé, Reni-Mel restera un ‘’artiste hors statut’’ pendant toute la première décennie de son activité. Avant que la guerre n’éclate, son milieu et sa qualification artisanale d’origine ne lui ont pas ouvert d’emblée la voie vers les cimaises des salons officiels; aucun marchand curieux ne s’est intéressé à lui… Aucune mention dans ses archives et mémoires d’une première vente. On comprend mieux ce que va signifier pour lui l’expression ‘’parcours du combattant’’, commune à la quasi totalité de ses confrères en art à leurs débuts ! On devine bien la détermination qui l’anime jusqu’au cœur des tranchées de sortir vivant du carnage, mais aussi de regagner le monde civil nanti d’une pleine reconnaissance de son statut d’artiste.  En 1915, sous l’uniforme de la préparation militaire à l’École militaire de Joinville, puis en rejoignant le front de Champagne, Reni-Mel ne lâchera donc pas ses crayons et pinceaux, au contraire. Sur le terrain même, il poursuit à chaque occasion de liberté sa pratique de captation ‘’sur le motif’’ des combats et de leurs effets immédiats sur les hommes, les bêtes et des paysages ravagés.

Sans chercher à être missionné ni habilité par sa hiérarchie pour faire valoir son savoir-faire artistique, il réplique alors de son propre chef une activité similaire à celle des ‘’peintres aux armées’’ officiels, alors mandatés par le Ministère de la Guerre, et qu’il égale certainement en talent. Selon ses témoignages tardifs de fin de vie, il est assez clair qu’au début de la Grande Guerre, il a voulu éviter d’aliéner sa liberté d’expression artistique et d’apparaître ‘’embusqué’’ parmi la cohorte des artistes officiels; posture sur laquelle il reviendra à sa manière, jusqu’à s’imposer à l’Institution en franc-tireur de la peinture allégorique inspirée par le  conflit et qu’il impose à tous par un coup d’éclat. Finalement, en 1921, enfin rendu à la vie civile, il finira par être formellement accrédité comme peintre officiel  du Ministère de la Guerre, au seul prétexte qu’il avait eu le culot de faire co-signer son monumental tableau ‘France !’ par Foch, Généralissime des Armées Alliées… À ses dires postérieurs un peu amers, cette nomination assortie d’une pension symbolique fut aussi une astuce de pingrerie du Ministère pour lui régler à moindre frais, et à tempérament, l’acquisition du grand tableau ‘France !’ dès lors intégré  à perpétuité aux Invalides comme monument national !

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Reni-Mel, artiste-peintre – biographie (3)

Racines et formation 

La cellule familiale

 

Le jeune Léon a grandi dans le Paris populaire et labo­rieux, dans le contexte de l’artisanat d’excellence de la capitale, entre des parents exerçant leur métier d’art au contact stimulant et effervescent de la capitale mondiale de la Belle Épo­que.

Son père PaulSr. autodidacte complet, doué d’une réelle créativité, reconnu comme auteur littéraire par les intellectuels et artistes bretons expatriés comme lui à Paris à la fin du XIXèmesiècle a active­ment pris part à leurs cercles culturels[1]. Amoureux fervent de ses origines, il a aussi contribué activement dès l’origine à la création et à l’animation des premières amicales de solidarité entre bretons d’Ile-de-France, dont les réseaux perpétuent encore de nos jours l‘influence sociale et économique bien réelles. La prestance, la forte personnalité et la grande rigueur morale de cet homme ont imposé un modèle à son fils aîné, comme d’ailleurs par la suite à son petit-fils Paul Jr.. Indéniablement, l’influence de Paul Sr. a été essentielle dans la vocation artistique et la formation de son fils aîné, le futur artiste-peintre. Dès l’enfance de celui-ci s’est éta­blie une relation privilé­giée et attentive de proximité avec un père attentionné et dénué autoritarisme, en dépit des mœurs de l’époque et de son caractère très trempé. Cette relation confiante et équilibrée n’a jamais failli, comme en témoignent les correspondances échangées entre eux jusqu’à la disparition de Paul Sr. . Sans fortune consistante, mais avec sa modeste aisance, ce père attentionné a aussi toujours subvenu aux besoins matériels de ce fils artiste à ses débuts, notamment pour doter son installation aux Etats-Unis.

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broche (or et brillants) v.1900                           – une création originale poinçonnée de Paul Renimel   (Tadema Gallery- London)

Longtemps après la disparition accidentelle de Paul Sr. sa présence tuté­laire a continué à empreindre l’éthique de vie de son fils aîné, et guidé son parcours d’existence et professionnel. Pourtant, vus le tempérament parfois ombra­geux du père et sa sévé­rité exigeante, la confrontation de caractè­res aussi bien trempés, et travaillés chacun par des ambitions créati­ves, aurait pu être explosive. Mais la ligne de force d’une sereine et solide relation de profonde estime mutuelle s’est précocement construite entre PaulSr., humainement admirable sous tous rapports, et un fils modèle, sans être ni effacé ni docile, qui lui apparaissait aussi doué et prometteur. Il reste bien sûr évident que les usages de la société de la IIIème République imposaient encore une organisation familiale stable et hiérarchisée où la figure pater­nelle se devait d’incarner l’autorité sans partage. Tout en respectant la forme de ces règles, et au-delà de la personna­lité des individus en présence, leur valeur humaine propre a heureuse­ment instauré entre eux un équili­bre constant de rapports bien plus moderne – et assez atypique – qui s’est encore conso­lidé au fil du temps, désamorçant de fait toute éventualité de vain désac­cord ou de conflit superflu.

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Joinville 1915 – Paul Renimel entouré de ses fils Léon (à G.) et Georges (à D)

Pour le frère cadet de Léon, prénommé Georges, l’autorité paternelle eu malheu-reusement maintes occasions de devoir s’exercer pleine­ment; et même dans une violence constamment contenue, mais parfois explosive, à l’encontre de ce fils notoirement indigne. Dès l’enfance en effet, ce dernier s’avéra singulièrement amoral et malfai­sant, eet confirma avec constance ces tendances précoces tout au long de son existence. Sa vie durant, le contraste saisis­sant de son inconduite familiale et sociale et d’un tempérament délibérément antinomi­que de celui de son aîné n’a pu que conforter encore le lien profond établi entre Léon et son père. Engagé dans le même cursus scolaire et d’apprentissage en atelier  d’orfèvrerie que son aîné, Georges a mani­festé des aptitudes professionnelles d’abord rassuran­tes pour un père anxieux de son devenir; mais, à l’inverse de son aîné, il a aussi réitéré très jeune les frasques, puis les délits de plus en plus graves. Excellent dessina­teur comme son frère aîné, et sans doute jaloux du lien privilégié existant entre celui-ci et son père, il a préféré frayer dès la prime adolescence avec d’authentiques voyous, les ‘’apaches’’ de l’époque; profitant de sa faiblesse de caractère, ils lui inculquèrent la contre-éducation vers laquelle l’inclinait ses instincts déviantset son goût de la provocation. Il voua toute la suite de sa vie à y céder sans rete­nue, tout en veulerie et couardise derrière des postures brava­ches, aux exactes antipo­des des valeurs morales et de tempérance portées par son cercle familial.

On pourra invoquer l’injustice de la loterie héréditaire, et les contrastes abso­lus qu’elle impose parfois dans une lignée familiale, et au sein même d’une fratrie du même sang. Pour conju­rer une fatalité qui semblerait par trop schématiquement biologique, il faut peut être en chercher les sources dans les appro­ches scientifiques actuel­les qui induisent des concepts d’hérédité psychique des ascen­dants, source potentielle de souffrances et de déviances pour leurs descen­dants. Force est pourtant de constater que, dans un cadre social et fami­lial aussi «solide»[2] que celui des élites artisanales des années 1900, laissant bien peu de champ à l’aléa, aient pu se développer deux destinées aussi diamé­tralement contras­tées que celles de Léon et de son frère cadet Georges.

S’agissant des parents de Léon, on devrait aussi tenter de faire ressurgir l’évanescente figure mater­nelle, douce et aimante selon tous les témoins. Non dénuée de personnalité ni de créativité, et ayant assuré par son propre talent le développement et le succès de son atelier de mode, elle est restée, comme ses semblables de l’époque, l’une de […] ces femmes oubliées  [qui] n’étaient pas tout-à-fait absentes: outre quelques apparitions ponctuelles [dans les témoignages et mémoires d’époque], on pouvait deviner leur présence en filigrane […].  Quelques rares photographies mises à part et conservées jusqu’à nous, cette personnalité reste donc assez indéfinissable pour sa postérité [3]. En effet, pour la plus grande frustration de ses biographes potentiels, aucune source écrite ou tradition fami­liale n’a permis de mieux cerner jusqu’ici les contours de la personna­lité de Victorine (née Fromont), épouse de PaulSr, et mère de Léon, puis de Georges. Cette fille d’artisans aisés du Marais était née parisienne, mais de filiation bretonne et bordelaise. Créatrice à son compte de chapeaux, toilettes et accessoires de mode, elle a aussi œuvré avec ses employées à des commandes pour les grands magasins et les couturiers des élégantes du Tout-Paris. Dans ses vieux jours, et avec sa mémoire infaillible, Léon aimait évoquer un souvenir de petite enfance dans l’atelier de sa mère où «la Divine» – la grande Sarah Bernhardt – fidèle cliente venue pour ses essaya­ges réguliers, s’amusait à le faire sauter sur ses genoux…

Victorine Renimel 1912
Victorine Reni-Mel en 1912

Comme en toute matière intime, Léon Renimel n’a jamais été très disert sur ses relations avec sa mère. Sauf pour réitérer en toute pudeur, et assez formellement, l’immense respect et la tendresse filiales qu’il avait nourri pour cette personne assez brillante selon lui, et trop prématuré­ment disparue. De la sorte, comme c’est fréquent en pareil cas, sa relation ultérieure totalement fusion­nelle durant près d’un demi-siècle avec une épouse très ostensiblement maternante reconstitua, en la perpétuant de manière tout-à-fait évidente aux yeux de tous, celle dont il avait été trop tôt frustré avec sa mère. La disparition précoce de Victorine au début de l’année 1914 a laissé un vide insonda­ble, à l’évidence, pour au moins deux des trois hommes qui l’entouraient. D’abord pour PaulSr, son époux, devenu veuf à 45 ans et qui sombre ensuite dans une neurasthénie solitaire et sans retour jusqu’à sa propre mort accidentelle vingt ans après; pour Léon également, qui perd à 21 ans une mère aimante et toute en vivacité comme en tempé­rance, alors qu’il est déjà pré-mobilisé et entrevoit son départ proba­ble et à court terme pour la guerre.

Pour sa part, le fils cadet Georges est à ce moment même embringué dans de sombres projets d’attentats antimilitaristes au sein d’une bande d’apaches, ce qui aurait – selon les témoins de bon aloi – hanté l’agonie de sa mère, et hâté sa fin. Arrêté et incarcéré, placé sous le coup de poursuites judiciaires, le cadet indigne se résoudra bientôt à accepter de devan­cer l’appel sous les drapeaux pour y échapper. Selon les témoignages d’alors, ses démonstra­tions outrancières de chagrin aux obsèques de sa mère n’ont abusé personne, car il était coutu­mier de manifestations théâtrales ou violen­tes en public, et les réitèrera d’ailleurs sans pudeur et de manière chronique jusqu’au terme lointain de sa piètre existence [4].
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[1]  Paul Sr.est né à Guer (Morbihan) en 1860. Orphelin de père à 11 ans, il est expédié de sa Bretagne natale à Paris, auprès de sa mère. Formé au métier d’orfèvre, il y atteindra le plus haut niveau d’excellence (médaille d’or de l’Exposition Internationale Ouvrière de 1886). Mais il s’intégra aussi comme auteur reconnu par ses illustres pairs (N.Quellien, Th.Botrel, E.Renan, Ch. Le Goffic, etc) , aux cercles parisiens des grands intellectuels celtisants de son époque.
[2]  cf. l’ouvrage de référence de Zygmund Baumann : la vie liquide (2006)
[3]  Stephane Audouin-Rouzeau, extrait du supplément « du côté des femmes »à sa réédition en format poche de son livre Quelle histoire – un récit de filiation (1914-2014)– Seuil/Gallimard 2013
[4]  cf. Paul RENIMEL Jr. Chronique familiale  manuscrit 124 pp. 1970 & Mémoires5 cahiers manuscrits, 483 pp. 1971-1979

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Reni-Mel, artiste-peintre – biographie (2)

 

Racines et formation

Héritage celtique d’un authentique parisien

Bien qu’il n’ait pas vu le jour en terre armoricaine comme tous ses ascendants, la personnalité de Reni-Mel est indissociable de ses très prégnantes racines bretonnes. Né à Paris au début de la Belle Époque [1], Léon Renimel descend en effet d’une monolignée rurale qui pourrait bien avoir été cantonnée depuis un demi-millénaire, ou plus, au même micro-terroir, en lisière de la forêt de Paimpont [2]. Les enquêtes généalogiques assez poussées entreprises dans les années 1920 par le père de Léon lui avaient permis de préciser l’antériorité immémoriale et la stabilité de son ascendance directe sous l’Ancien Régime, où les chefs de famille étaient, de très longue date, paysans aisés sur ce même terroir. En remontant vers sa souche originelle, au moins jusqu’à la Renaissance, et en deçà, la tradition familiale s’est aussi attachée à s’envisager de potentielles origines féodales [3].

Dans un autre registre, plus littéraire, ce petit territoire frontalier du Morbihan et de l’Ile-et-Vilaine reste identifié à celui de la légendaire forêt de Brocéliande; c’est donc le mythique cadre terrestre traditionnellement donné au cycle Arthu­rien. Les fantômes du roi et de ses cheva­liers de la Table Ronde, ceux de Merlin, Viviane et de Mélusine et de bien d’autres héros de la tradition celtique hantent  donc ces mêmes parages et l’imaginaire du jeune Léon, comme de son père déraciné à Paris. Jusqu’à nos jours, ces mythes  ont généré une attractivité touristique qui concourt aujourd’hui à la prospérité locale. Sans se départir de leur rationalité foncière, PaulSr.puis son fils Léon y ont trouvé un ancrage spirituel et culturel qui a nourri la créativité litté­raire du premier, qui transcenda ainsi son déracinement d’origine; ce faisant, cet ancrage à la fois généalogique et imaginaire a aussi fécondé celle de son fils Léon qui en fut imprégné sa vie durant et la transposa en quelques occasions dans sa production graphique et picturale.

Le pseudonyme choisi par l’artiste Reni-Mel  est aussi le fruit de ses convictions généalogiques: selon son père, ses aïeux post-médiévaux descendraient d’un ‘’noble gueux’’ identifié comme René Mel-de-Gouësnel. Selon l’historiographie régionale, ces rustres auraient été anoblis pour services rendus comme fidèles valets d’armes de Bertrand du Guesclin [4]. Dans la tradition familiale, le Connétable de France, célè­bre compagnon de Jeanne d’Arc les aurait ainsi gratifiés de quelques essarts pris sur des domaines en déshérence autour de ses propres fiefs, notamment au lieu-dit ‘Gouësnel’. Après le XVIème siècle, ces modestes fiefs d’origine se seraient ensuite fragmentés et démembrés au fil des successions, puis finalement dissous. De son vivant, Reni-Mel a relativisé ces origi­nes plutôt  floues, sinon plausibles qui comblaient d’aise son imagination, mais restaient sans preuves historiographiques démontrables. Il en a surtout justifié à maintes reprises le choix de son identifiant d’artiste, et sa logographie particulière : le pseudonyme Reni-Mel qu’il employa dès sa toute première œuvre d’adolescence est donc une référence explicite à l’ancêtre putatif rescapé de la Guerre de Cent Ans, et considéré comme le fondateur ‘’de principe’’ et le héros emblématique de sa lignée armoricaine.

Dans les faits, bien que son lieu de naissance au cœur du quartier du Temple fasse de lui un parisien légitime  et à part entière pour la première fois dans sa lignée paternelle, Léon n’est pas le premier à avoir fait souche dans la capitale: trois générations avant lui, son bisaïeul Jean (1789-1860) avait été  le premier venu de Bretagne pour s’établir à Paris: né à Guer, il n’y avait vécu que sa jeunesse, avant d’être arraché à son terroir à l’âge de vingt ans et embrigadé par Napoléon 1er pour sa guerre d’Espagne [5]; l’aîné de ses fils Joseph-Marie (1827-1871) connut un sort analogue: d’abord mis en nourrice en Bretagne, puis réinstallé là-bas comme jeune laboureur,  il s’engagea comme gendarme impérial, mobilisé ensuite par Napoléon III pour sa guerre de Crimée en 1854-55 [6]. La tradition orale familiale a transmis de ces deux gaillards, revenus quelques temps à la vie civile en Bretagne, puis finalement installés à Paris, une mémoire précise de rusticité culturelle en parfait accord avec leurs origines, et de rudesse de mœurs fatalement conforme à leurs antécédents à la fois ruraux et soldatesques. 

Ensuite, le père de Léon, PaulSr. (1860-1935), fils aîné de Joseph-Marie, était lui-même né et avait aussi grandi sur le terroir ancestral de Bretagne. Âgé de onze ans à la mort de son ex-gendarme impérial de père (reconverti en imprimeur à Paris), il est expédié à la Capitale auprès de sa mère devenue veuve. Après son long apprentissage, puis ayant épousé la fille de ses patrons, il s’établit à son compte comme orfè­vre dans le quartier du Temple. Après trois générations de parisiens d’adoption, Léon, fils aîné de PaulSr est donc bien le premier des Renimel à voir le jour dans la capitale. Et pourtant, le lien avec les racines bretonnes d’origine reste extrêmement prégnant pour lui, et ne se rompra matériellement qu’à la génération suivante, celle de PaulJr [7], son neveu et filleul. Malgré cela, et jusqu’à nos jours, le lien spirituel et affectif avec la Bretagne des origines reste toujours bien réel pour cette branche multi-séculaire des Renimel. Sans hasard, ce lien se concrétisera même de nouveau avec la réinstallation en résidence secondaire de PaulJr. et de sa famille en sud Morbihan de 1971 à 1999. Dans sa fonction d’aïeul référent et adulé de cette famille, Léon en fera sa villégiature privilégiée pour son ultime décennie d’autonomie.

N’ayant pas vu le jour ni grandi d’abord sur le terroir breton comme tous ses ascendants, Léon a quand même vécu ses cinq premières années hors Paris. À défaut des lisières de la forêt de Paimpont, comme c’était habituel pour ses ascendants, et selon les usages de son milieu de placer les nouveaux-nés dès le premier âge, il est d’abord mis en nourrice jusqu’à sa cinquième année à Méréville, en Beauce; ce choix est alors fait par ses parents pour leur faciliter une proximité avec l’enfant, et la nourrice y est quand même bretonne ..!  Ensuite, en 1898 aura lieu une tentative de placement de Léon en Bretagne chez une nourrice à Guer, , qui le maltraitera, puis chez des cousins locaux; ceci écourtera son séjour au terroir d’origine de sa lignée paternelle; mais, par la suite, Il goûte régulièrement l’air armoricain pour des visites aux collatéraux demeurés à Guer, et pour des séjours estivaux d’enfance et d’adolescence avec ses parents sur les littoraux de Lorient ou de Saint Malo. Dans l’ombre d’un père littérale­ment obsédé par ses racines celtiques, celles-ci ont donc toujours constitué pour lui un repère mental et culturel absolument majeur. La Bretagne domine toute l’œuvre ultérieure de Reni-Mel, aussi bien pour les tableaux esquissés sur le motif lors de ses villégiatures annuelles et exécutés ensuite à New-York que pour les séries produites après son retour en France. Les gens et les paysages de sa région de cœur inspireront ainsi près de la moitié des quelques 350 œuvres actuellement répertoriées à son catalogue raisonné.

[1]  le 10 avril 1893, au domicile de ses parents du 7 rue de Nemours dans le 11èmearrondissement
[2]   La paroisse de Guer en Morbihan [Gwern-Porc’Hoed] est le berceau exclusif et permanent de la lignée portant le patronyme RENIMEL depuis l’Ancien Régime au moins ; aux confins occidentaux de la Haute Breta­gne, elle marque une avancée extrême du Pays Gallo sur la péninsule armoricaine, à la frontière assez indé­cise des territoires de langue bretonne, commençant à très peu de distance plus à l’ouest.
[3]  Les recherches généalogiques menées vers 1920 par Paul Renimel Sr., lui avaient permis de confor­ter les témoigna­ges familiaux de grande stabilité territoriale de la lignée au moins depuis la fin du XVIème  siècle. La qualifi­cation de laboureur constamment déclarée par les membres de la famille dans les actes d’état-civil de l’Ancien Régime correspond à une catégorie restreinte de paysans aisés possesseurs d’attelages et travaillant en fermage pour les domaines aristocrati­ques.En France, le patronyme RENIMEL reste encore aujourd’hui d’une extrême rareté (une centaine d’individus environ); ce qui conforte l’hypothèse d’une souche originelle unique limi­tée au territoire de Guer. La ruine de chapelle funéraire de la lignée descendant du chevalier René Mel de Gouesnel dont l’inhumation de l’ultime héritière du nom et du titre remontait au XVIIème siècle a pu être obser­vée pour la dernière fois en 1940, avant sa déshérence et sa destruction par la commune.
[4]  le siège dynastique du Connétable de France Bertrand Du Guesclin (1320-1380) est historiquement avéré sur ce même micro-territoire ; il y est né et y a grandi parmi ses compagnons locaux qui constituèrent le noyau d’origine de ses premières troupes (dont certaines constituèrent ensuite les redoutables « Grandes Compa­gnies »). La tradition d’une origine familiale issue de «nobles gueux» du Moyen Age tardif, anciens compa­gnons d’armes du célèbre Connétable, puis progressivement déchus de leurs domaines – et partant de leurs titres – par la suite reste évidemment à sourcer et objectiver.
[5]  soit en 1809 ; blessé et probablement mutilé durant cette campagne, puis ayant été retenu sur place volontaire­ment ou non, l’intéressé est demeuré en Espagne jusqu’en 1815 ; il regagne ensuite son terroir breton d’origine, et s’y marie en 1827, en qualité de «laboureur». Il émigrera ensuite à Paris au milieu du XIXèmesiècle pour s’y établir comme artisan. En 1857, il reçut la médaille de Sainte Hélène, alors créée par Napoléon III pour hono­rer les survivants des campagnes de 1792-1815 (source : Paul RENIMEL Sr. 1923, Journal et Paul RENIMEL Jr. 1987 Chronique familiale – y incluses les archives d’État-Civil qui sont référencées dans ces deux manus­crits autographes).
[6]  Né à Guer en novembre 1827, il s’engage dans la gendarmerie impériale vers 1852 pour un service réglemen­taire de 15 ans ; du fait de ses états de service, il sera toutefois prématurément libéré de ses obligations dans ce corps d’élite. Marié et père de famille, il s’établit ensuite à Paris dès 1857 comme papetier-imprimeur, où il décède accidentellement en 1871 (source : ibidem)
[7]  né en 1921 à Paris 20ème


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