Reni-Mel, artiste-peintre – clés d’une œuvre (7)

Quels maîtres, quel profil pictural ?

 

Pour se faire une juste idée du vrai profil d’artiste-peintre de Reni-Mel, Il suffit de parcourir même superficiellement le catalogue de ses œuvres archivées ou exposées dans des collections publiques. En l’absence actuelle d’exégèse sérieuse et publiée de cette œuvre, on s’aperçoit alors combien les quelques notices consacrées au peintre sont volontiers expéditives: elles ont fini par réduire l’amalgame de son œuvre à son passage supposé de jeunesse sous la férule déterminante d’Edouard Detaille et de Fernand Cormon. Ce qui aurait évidemment corrompu de manière rédhibitoire toute l’œuvre future du débutant, condamnée a errer ensuite dans le ghetto esthétique suranné et idéologiquement suspect d’un style pictural honni des modernistes…

Cet amalgame est totalement abusif et factice ne résiste pas à la plus élémentaire évidence: d’abord celle que montre l’essentiel des centaines d’œuvres produites par Reni-Mel durant la première moitié du XXème siècle; et aussi les preuves historiographiques irréfutables qu’il ne fut même pas  »formé » par les vénérables maîtres incriminés. À ce stade d’une biographie qui se veut objective et éclairante, il importe donc de rétablir ces évidences concernant l’initiation picturale d’origine et la formation du style si singulier – et moderne – du jeune Léon Renimel. Les moteurs de recherche numériques favorisent malheureusement la prolifération spontanée des approximations ou erreurs manifestes de la majorité des notices en circulation. Il est donc temps de remédier à l’indigence d’information concernant la formation artistique de Reni-Mel et la réalité thématique et esthétique de son œuvre.

New Orleans x2
Reni-Mel    Nouvelle Orleans (1922)                                           Nouvelle Orleans (1964)

Les faits sont là. Dès sa prime enfance, Léon Renimel exerce son talent naissant à l’iconographie historique et mythologique: passionné par les légendes Arthuriennes que son père mettait en vers et adaptait au théâtre, il se met ainsi d’abord à copier les gravures des héros de la Table Ronde, puis à recomposer des scènes de genre de son cru. Dans un registre plus historique, puisque son ascendance familiale lointaine est réputée tenir d’une lignée de compagnons du Connétable Bertrand Du Guesclin, il croque aussi en abondance chevaliers et destriers du Moyen Age. Cette passion toute juvénile pour les chevauchées et les combats à l’ancienne s’étendra aussi aux amérindiens des grandes plaines de l’Ouest sauvage, sous le choc de leur découverte à Paris, lors du séjour du cirque de Buffalo Bill au printemps 1905.

La dextérité graphique qu’il a développée très tôt, et perfectionnée jusqu’à l’adolescence le conduira donc naturellement à être précocement recommandé par ses enseignants auprès de certains grands maîtres de la peinture d’Histoire; laquelle, en cette période entre 1871 et 1914 est obnubilée par l’esprit de revanche anti-prussien, ce qui privilégie les thématiques militaires dans toutes les formes d’Art visuel comme vivant.  À l’instar de ses semblables, il est l’enfant de la génération des vaincus de 1871, écolier de la IIIème République embrigadé et intoxiqué de militarisme à longueur de temps; le tout jeune homme ambitionnant de devenir artiste-peintre, et exclusivement cela, ne ressent donc aucune discontinuité entre sa passion primitive pour les scènes chevaleresques – littéralement parlant – et cette grande peinture d’Histoire et globalement belliqueuse qui infuse toute la culture de l’époque. Socialement, comme on le sait, ces images épiques sont alors massivement consensuelles; elles sont bien sûr promues sans failles par les institutions pour servir la propagande officielle qui prélude à l’holocauste de 14-18.

Pourtant, malgré le  »bourrage de crâne » ambiant et les dons graphiques du jeune Renimel très tôt repérés, en dépit même d’un patriotisme affirmé par ses engagements ultérieurs, il se bornera à en tirer parti, comme des centaines d’autres combattants, en une série de croquis ou esquisses réalisés sur le terrain même. Et les thèmes qu’il illustre  sont dès lors aux antipodes de la propagande militariste: au contraire, ce sont des constats des violences extrêmes et horreurs de la guerre industrialisée, des réfugiés civils, des paysages-martyrs et de la réalité sordide des combattants de base, toutes nationalités confondues, qu’ils soient survivants, prisonniers ou massacrés… Dans les dizaines de croquis, encres et aquarelles ainsi produites par Reni-Mel de 1914 à 1918, il n’y a vraiment rien pour complaire alors à la hiérarchie militaire ou servir ses besoins constants de propagande, bien au contraire.

Comme peintre à part entière, il se limitera donc à exploiter ponctuellement, et à sa manière très particulière ses bases minimales d’initiation  en atelier pour deux tableaux allégoriques seulement,  »France 1914 » et  »America ». Un siècle plus tard, on est pas étonné que l’artiste-combattant ait été suffisamment bouleversé par l’horreur de la Grande Guerre où il était plongé pour concevoir ces compositions; mais on est aussi interpellé par sa maîtrise immédiate de réalisations aussi abouties auxquelles il n’avait jamais été vraiment formé, ni même suffisamment préparé. Ce qui reste certain, c’est que l’étudiant d’avant-guerre ne fut jamais, à proprement parler, l’élève d’Edouard Detaille, et encore moins celui de Fernand Cormon, ni même d’homologues plus obscurs d’alors. Sa fréquentation de l’atelier du premier fut bien trop éphémère pour qu’il puisse seulement s’y imprégner de quelques rudiments de savoir-faire utiles à la composition et à l’exécution de monumentales peintures à l’huile; et son passage-éclair sous la férule du second reste parfaitement insignifiant dans son parcours de formation.

La vérité historique contrôlable est que, chaudement recommandé par ses professeurs d’Arts Appliqués à Edouard Detaille, le jeune apprenti-orfèvre eut une première et très brève entrevue plutôt prometteuse avec ce grand maître en 1909. Mais il ne le revit que plus de deux ans plus tard, pour être admis en stage à son atelier de façon plus qu’éphémère, juste avant la mort du maître. Dans ses mémoires autographes, il confirme et détaille lui-même avec la meilleure précision et objectivité souhaitables les circonstances précises de cette incursion sans suites dans l’atelier de Detaille en 1912, à raison de quelques heures le matin, et pour quelques mois à peine [1]. Ces mémoires rendent aussi compte de son contact-éclair et aussitôt avorté avec Fernand Cormon, pour cause d’incompatibilité esthétique et idéologique avérée. Seul le court stage chez Detaille, prématuré­ment interrompu par la disparition du maître, aurait pu permettre au jeune Reni-Mel un début de familiarisation avec certains fonda­mentaux de la peinture historique en grands formats, dont il saura pourtant démontrer sa maîtrise innée par la suite. Quant à la leçon de son stage resté virtuel chez Cormont, qui le vira de son atelier après quelques séances seule­ment sur motif d’impertinence, elle reste très édifiante sur les options de l’artiste alors débutant: en toute impertinence, il dénonça là d’emblée cette forme périmée d’art académique, signifiant sans ambages au maître alors incontesté du genre, et devant tous ses élèves réunis, à quel point sa manière était dépassée ![2]

Chef Sioux + Pueblos
Reni-Mel    Clair de lune au village Pueblo  (1925)          Reni-Mel    Chef Sioux Oglala  (1923)

Reni-Mel n’eut donc jamais de maître formateur à proprement parler; mais il n’était pas pour autant un peintre autodidacte, loin de là: durant ses années de jeunesse il reçut une solide formation à toutes les disciplines classiques en École d’Art Appliqués, à un niveau qui était alors comparable à celui des Beaux-Arts, et sous la férule de professeurs souvent communs aux deux institutions. Tout en œuvrant ensuite à l’atelier d’orfèvrerie de son père, il fréquenta aussi assidûment jusqu’en 1913 les principaux ateliers libres de la Rive Gauche pour s’y perfectionner régulièrement. C’est sur ces solides bases de formation classique qu’il a pu devenir, avant même d’être complètement démobilisé du service armé, un peintre déjà très expérimenté, quand bien même sa filiation avec d’hypothétiques imprégnations du style académique relève en grande partie de la fiction. Dès 1923 à New York, les ventes de Reni-Mel aux institutions et à des particuliers avertis, puis après 1935 ses constantes participa­tions aux grands salons parisiens et expositions témoignent sans ambiguité de sa reconnaissance de peintre professionnel estimé et régulièrement primé.

Avec le catalogue exhaustif, ou presque qui a pu être constitué récemment, les équilibres de ses thèmes privilégiés sont à nouveau explicites: sa production graphique de combattant est celle d’un citoyen engagé et sans complaisance pour les États-Majors; la thématique historique et symbolique de ses deux peintures monumentales du temps de 14-18 a certes consti­tué un bref et tonitruant épi­sode, lançant sa carrière dans le prisme d’une société entièrement condition­née par la culture de guerre[3]. Mais dès 1918, en parallèle à son ambitieux chantier allégorique, il est déjà revenu au genre civil, notamment des paysages et portraits. Même si, quelques temps après l’installation aux USA, il s’est à nouveau prévalu de sa qualité d’auteur du tableau  »America » – qui avait fondé sa notoriété si soudaine en 1922. Revenu en France, il tentera encore en plusieurs occasions de faire valoir ce passé, ce jusqu‘au début des années 1950. Dans tous les cas, il espérait ainsi stimuler ses commandes passagèrement taries par la conjoncture économique ou les crises géopolitiques d’alors. Sauf exception, cela fut sans effets consistants, et même contre-productif à certains égards, car ses thématiques et son style pictural étaient depuis bien longtemps reconnues et appréciées dans un registre civil bien éloigné de son grand tableau allégorique trônant définitivement au siège fédéral de l’American Legion à Indianapolis. En vérité, sa véritable motivation de jeunesse pour la peinture d’Histoire a donc été occultée et faussée par un label d’artiste institutionnel presqu’anecdotique qu’il accepta d’une société française encore encapuchonnée de ‘’bleu horizon’’ bien après l’Armistice de 1918. À l’orée de sa carrière, Reni-Mel y avait vu le levier le plus immé­diat de son ambition pressante d’accéder à une reconnais­sance professionnelle; sans perce­voir plus loin la difficulté qu’il aurait par la suite à s’affranchir des lectures non distanciées, idéologiques et sans pertinence réelle d’une telle quali­fication.

France Libre
Affiche diffusée en Juillet 1918 pour le lancement d’un journal anarcho-syndicaliste

Enfin, il est éclairant de savoir que le chef de commando très exposé qu’il fut à Verdun, et ailleurs au Front vit arriver l’après-guerre, sans avoir connu la moindre promotion de grade et avec la seule croix du combattant en gratification minimale et bien tardive.  Ses sentiments très libertaires parfois sans retenue, sa fraternisation probable au Front avec de jeunes syndicalistes américains, sa réalisation d’une affiche ouvertement pacifiste et internationaliste vue dans tout Paris alors qu’il était encore sous les drapeaux ont évidemment à voir avec ces rebuffades de la part de la bureaucratie d’État-Major. En 1921, l’Aspirant Renimel ne s’est donc pas privé d’accepter un titre honorifique de  »peintre officiel du Ministère de la Guerre » qu’il ne dut qu’à l’appui sincère de quelques fidèles, et à l’inattention passagère de ses pires ennemis au sein de l’Institution. Ce titre, qui valait d’abord – à ses yeux – compen-sation des risques bien réels pris au combat n’eut d’ailleurs pas grande pérennité effective: aucune commande du Ministère ne suivit, et il se garda bien lui-même d’initiatives pour en susciter. Obtenu grâce à son talent inné de lobbyiste instrumentalisant ses tableaux « France 1914 » et  »America » en parfait communicant autodidacte prenant de vitesse les autorités militaires françaises, ce titre ne mérite donc pas l’attention démesurée que certains veulent encore lui porter. Dans une large mesure, l’artiste a payé avec lui le prix de sa confusion d’ego, d’intérêts personnels et d’ambition artistique en un positionnement ini­tial mal maîtrisé. Ainsi, il dut assu­mer longtemps une étiquette peu conforme à sa réalité créative, mais qu’il avait lui-même contribué à perpétuer avec une certaine ambiguïté et trop longtemps, voire à raviver périodiquement, finalement pour des profits plus qu’illusoires.

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[1]  Extrait des mémoires autographes de Reni-Mel 1979 (manuscrit original, folios 19-20): [au printemps 1909] … je me rendis au 129 Boulevard Malesherbes, là où se trouvait l’atelier du maître. […] Edouard Detaille prévenu par la lettre de mon professeur me reçut dans une anticham­bre, la où il était en train de se raser. Il regarda 2 ou 3 de mes aquarelles et me dit simplement : « çà me rappelle mon ami De Neuville Eh bien, jeune homme, il vous faudra travailler. Allez dans quelques académies libres de dessin et faites du modèle vivant. Continuez aussi, tout au moins pour quelque temps, de pratiquer le métier de votre père. Car bien rares sont ceux qui vivent de leur peinture – moi, c’est différent ». Et il termina par ces mots: « Revenez me voir, mais pas avant deux ans ». [en 1912, nouvelle incursion à l’atelier du maître]  « …avec la même froideur bienveillante qu’il m’avait témoignée lors de ma première visite, il me dit: ‘’Revenez me voir quand il vous plaira. De même que pour certains de mes élèves, mon atelier vous est ouvert le matin’’ […] Hélas ! Cette année 1912 qui avait si bien commencé devait bien mal finir. Edouard Detaille mourut. »
[2]  Reni-Mel a lui-même témoigné à plusieurs reprises d’une algarade, après seulement quelques séances d’atelier, au terme de laquelle le jeune apprenti s’était autorisé à brocarder la manière du maître jugée ‘’démodée’’ devant les autres élèves. Dans ses mémoires, Reni-Mel donne cette autre version de leur rencontre, qui préfigure une rupture quasi immédiate: [début 1913 Cormon le reçoit sur recommandation] « …il me demanda avec sa petite voix incisive : ‘’Qu’est-ce que vous voulez devenir, mon ami, un peintre ou un illustra­teur ? – Mais un peintre, lui répondis-je. – Alors dans ce cas vous ferez les Beaux-Arts et vous viendrez le dimanche matin me montrer vos dessins’’. Mes premiers dessins le laissèrent complètement indifférent. Mieux, il l’indisposèrent, m’ayant fait remarquer qu’ils comportaient un bien grand nombre de rectifications […] ‘’Dans ces conditions, vous n’avez plus rien à faire chez moi le dimanche matin. Allons. Foutez-moi le camp d’ici’’ (mémoires autographes de Reni-Mel 1979, folio 22)
[3]  À ce titre, on pourrait aussi considérer le célé­brissime portrait de Gustave Appolinaire en uni­forme et blessé (exécuté à cette période par Picasso) comme relevant de la peinture mili­taire…

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Reni-Mel, artiste-peintre – clés d’une œuvre (6)

Un destin scellé par la Grande Guerre

 

 

Adolescent, Léon Renimel exprimait déjà une personnalité bien trempée mêlant sérieux et audace, et mue par une ambition soutenue par ses parents. Il est appelé au service militaire en 1913 où il devient rapidement un jeune officier de vingt ans plus enclin à bénéficier du prestige de cette ascension sociale qu’à participer à l’ambiance belliqueuse de l’époque. Envoyé au front de Picardie, puis de Champagne en 1915, cette Grande Guerre lui ouvre l’opportunité d’affirmer son tempérament et son patriotisme sans failles, en s’exposant  volontairement et avec courage au plus fort du danger pour des coups de main nocturnes au cœur même des lignes adverses. Mais durant ses phases de repos, avant de remonter au combat, il dessine beaucoup et gouache des esquisses sur le terrain, autant pour témoigner que pour faire reconnaître sa sensibilité  d’artiste face à l’horreur et à la souffrance des combattants, sans discrimination aucune. Mais il joue aussi avec doigté et opportu­nisme de son talent pour séduire et approcher les États-Majors, et tenter de se familiariser avec ces élites sociales bien plus influentes et promet­teuses à son sens que son milieu d’origine. Finalement rendu à la vie civile en 1921, dans sa posture assurée – mais sans excès d’arrogance – et ses mises toujours impec­ca­bles, son charisme personnel, sa dextérité graphique et son talent de coloriste, l’aisance et la séduction naturelle de son bagout l’ont ensuite grandement aidé dans une progression qui se révéla immédiatement fulgurante.

4 soldats 14-18
Reni-Mel (1919) – combattants français (esquisses à l’huile sur toile grand format d’après croquis)

Dans un contexte difficile où il met à profit chaque pause entre les combats pour faire avancer son projet personnel, deux initiatives un tant soit peu mégalomanes, mais aussi fondées sur une humanité spontanée vont l’entraîner en quelques années vers un destin imprédictible un an plus tôt, et qu’il aura – de son aveu même – le plus grand mal à maîtriser lui-même par la suite. D’abord dès la fin 1914, où il prend sur un coup de cœur, entre deux manœuvres de sa compagnie dans l’Aisne, et sans le moindre mandat officiel, l’initiative d’une grande composition allégorique en hommage à la première bataille de la Marne, qu’il intitule ‘’ France 1914 ! ’’. Il en composera d’abord une aquarelle de préfiguration; puis, seulement cinq années plus tard, une fois démobilisé, la version peinte à grande échelle de cette toile monumentale (3,20m x 2,40 m). Bien que la préfiguration ait été signée d’un peintre alors inconnu et non accrédité par les autorités, elle avait déjà été largement médiatisée par ses soins; ainsi en 1920, le tableau définitif contresigné par le Maréchal Joffre en personne, est acquis  par le Musée de l’Armée et accroché en place d’honneur dans le grand salon d’apparat de l’Hôtel des Invalides[1].

L’année suivante, selon une initiative spontanée tout aussi audacieuse et sous l’effet d’exhaltation émotionnelle de sa rencontre initiale avec les troupes américaines, il réalise l’autre monument allégorique qui le rendra immédiatement célèbre Outre-Atlantique. Son projet avait d’abord été édité en 1917 sous forme d’esquisse lithographique et publié à la une du New York Herald ; la grande toile issue de ce projet (3,66m x 2,14 m), en reprend le titre ‘’America’’; son exécution durant des mois à Fontainebleau en 1918-19 est prétexte à un intense lobbying que l’artiste orchestre dans le grand atelier qu’une influente aristocrate locale a mis à sa disposition. En réalité, c’est dès la publication de l’esquisse primitive aux U.S.A. que l’artiste avait engagé cette démarche de communication sur l’œuvre en projet, d’abord en commercialisant sa lithographie en édition limitée et signée. Lors de la mise en chantier de la grande peinture, il invite à son atelier autorités politiques, journalistes et agents d’influence pour assister à sa réalisation spectaculaire. Ainsi soutenu cinq ans durant, ce lobbying aboutira finalement à un parrainage officiel de l’œuvre par le Président américain lui-même, puis par le gouvernement français, et finalement à l’invitation personnelle de son auteur à la Maison-Blanche à la fin 1922, suivi d’une tournée triomphale avec le tableau à travers les Etats-Unis [2].

VerdunReni-Mel  –   cavalier cosaque (1924)               –         explosion d’obus (1916)                      –                    autoportrait Verdun 1916

Bien qu’il ait exercé ses talents professionnels dès ses premiers jours au front, comme nombre de ses confrères artistes visuels, Reni-Mel n’avait jamais sollicité la qualification de ‘’peintre aux Armées’’ qui fut octroyée à certains d’entre eux, les dispensant notamment d’être impliqués dans les combats. Son volontariat pour constituer et commander un corps-franc missionné dans les lignes adverses pour y faire du renseignement confirme clairement ses choix prioritaires et hautement périlleux d’alors… Après la Champagne, Verdun, puis Saint Mihiel, il est blessé et hospitalisé plusieurs mois en 1918. Trois ans plus tard, cantonné à Fontainebleau et toujours sous l’uniforme pour quelques mois encore, il est promu  »peintre officiel du Ministère de la Guerre » (cf. chapitre 5). On peut affirmer qu’il n’a jamais envisagé de se laisser réduire à cette seule spécialité, ni même de poursuivre une production sur des thématiques de guerre; et qu’il vit certainement dans cette distinction un raccourci final seulement utile à sa carrière civile, comme n’importe quelle autre médaille aurait pu le faire. Dans l’ambiance intégralement soumise à l’étalonnage militaire de la société d’après-guerre, cette qualification institutionnelle valant adoubement politique plus qu’artistique est donc venue opportunément à la rencontre de sa stratégie opiniâtre de reconnaissance sociale et de notoriété. Reni-Mel n’attendait donc rien d’autre de son nouveau titre ministériel qu’un tremplin pour sa carrière d’artiste civil. Comme il le commente longuement dans ses mémoires, les deux toiles symboliques et monumentales ‘’France 1914 !’’ et ‘’America’’ ont pourtant été absolument déterminantes pour son destin privé et professionnel, et même bien au-delà de ce qu’il avait cru pouvoir maîtriser de leurs conséquences immédiates, comme plus lointaines.

Au bilan final en effet, sans cette imprévisible alchimie née du contexte hors normes et des rencontres inopinées de la Grande Guerre, et sans ses propres pulsions émotionnelles et inspirantes, Reni-Mel n’aurait sans doute jamais émigré aux Etats-Unis. Sans cette guerre, il est en effet assez probable que les fantasmes enfantins qui l’avaient hanté, à ses dires, depuis sa découverte au Champ de Mars en 1905 du campement Sioux du cirque de Buffalo Bill se soient concrétisés. La quinzaine d’années de sa résidence new-yorkaise reste, de loin, la plus productive du meilleur de son œuvre, y compris pour les suites et reprises qu’elle inspira encore jusqu’à la fin des années 1960. Or, de l’aveu même de l’intéressé, le coup de foudre déterminant et sans appel pour l’Amérique a vraiment eu lieu sur les côtes de Meuse, dès les premiers contacts avec les régiments de tout jeunes Sammies fraichement débarqués là pour voler au secours d’une France alors exsangue. Ce que traduit très littéralement l’allégorique composition ‘’America’’ qu’ils inspirèrent sur le champ à son auteur.

12 Compagnons

Les 12 compagnons du commando de francs-tireurs constitué et commandé par Leon Renimel                                                                  (croquis de terrain, Verdun 1916)

Pour le jeune Léon Renimel, l’autre conséquence tout aussi fondatrice des aléas de tels enchaînements dus aux circonstances historiques, c’est la rencontre absolument capitale de l’unique et décisive compagne de toute sa vie. S’il n’avait pas été installé à New-York, jeune célibataire fringant encore auréolé de sa notoriété d’auteur de l’emblématique tableau ‘’America’’, et bien introduit de ce fait dans la High Society locale, aucune chance d’être invité aux mondanités de la prestigieuse Columbia University; et donc par d’opportunité d’y rencontrer par pur hasard une jeune doctorante d’origine française venue là, et pour une soirée seulement, depuis son modeste College du Midwest… C’était en 1924, et ils se marièrent l’année suivante, le temps que Germaine obtienne une chaire à New York. Rarement le terme ‘’couple fusionnel’’ fut aussi approprié pendant leurs quarante-cinq ans de vie commune, sans la moindre minute de séparation, dans le travail comme dans le privé. Rarement aussi la qualification parfois péjorative de ‘’femme d’artiste’’ ne s’appliqua-t-elle aussi légitimement à celle qui fut tout à la fois le coach et le garde-fou constant de toute la carrière de Reni-Mel, son agent dévoué et aussi, dans l’intimité, sa véritable mère de substitution; le tout dans une interdépendance mutuellement consentie, et pimentée de l’humour finement distancié des deux parties.

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[1]  La version définitive sera parachevée en 1919 dans l’atelier du peintre à Fontainebleau et exposée au Salon des Artistes Français de 1920 avant de réintégrer définitivement les collections permanentes de l’Hôtel des Invalides avec le statut de ‘’monument national’’.  Remisée en réserves depuis les années 1960, puis accaparée par le maire de Meaux en 2008 pour son musée de la Grande Guerre, elle y est ignominieusement dégradée depuis à l’état de simple panneau scénographique d’arrière-plan.
[2]  Extrait des mémoires manuscrites de l’artiste : « Un matin […] je travaillais à mon atelier et reçus la visite du Major Kipling, vice-commandeur de la Légion américaine. Le dialogue fut bref. ‘’Qu’entendez-vous faire de votre toile, la vendre, la faire aller dans un musée français ? ’’Réponse : ‘’non !’’– ‘’Alors, entendez-moi bien: America est plus qu’une peinture: c’est le symbole de la fraternité d’armes franco-américaine. Et dans ce cas, ce symbole doit prendre place au Quartier-Général de la Légion américaine à Indianapo­lis, État de l’Indiana. En faites-vous don ?’’– Réponse : ‘’Oui !’’– dernière phrase: ‘’J’ai votre parole. Ne vous occupez plus de rien. La Legion en prendra posses­sion prochainement, une cérémonie officielle aura lieu pour sa présentation.’’ Le 6 Mai 1922, la présentation eut bien lieu en l’Hôtel du Cercle Interallié, sis rue du Faubourg Saint Honoré. Et elle était placée sous le haut patronage du gouvernement de la République française, celui-ci ayant déclaré par la voix de Raymond Poincaré qu’il faisait sienne cette manifestation. » [fin de citation]

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Reni-Mel, artiste-peintre – clés d’une œuvre (1)

 

Présentation

 

L’œuvre picturale de Reni-Mel est singulière; comme fut unique en son genre la personnalité charismatique qu’il a campé sa vie durant, avec conviction et élégance. De son vivant, la majorité de ses pairs, ses multiples commanditaires et le public reconnurent la qualité de sa production; aujourd’hui encore, nul ne reste indifférent à cette œuvre, qui se distingue au premier coup d’œil, ce qui n’est déjà pas rien…  Singulier ? Il aurait sûrement préféré ce qualificatif à celui  »d’original », renvoyant trop à des conceptions de l’Art Moderne dont il a désavoué avec constance la dérive et les errements au XXème siècle. Hâtivement cataloguée dans les courants néo-réalistes et post-impressionniste, son œuvre y a sans doute puisé ses sources, pour une large partie; mais en près de soixante ans d’activité, elle a subi des influences et connu des mutations qui mériteront une exégèse moins sommaire. Jusqu’ici, l’absence d’études critiques sérieuses de cette œuvre ne lui a pas assuré la notoriété et la postérité qui lui revient sans doute.

Pour introduire ce libre essai biographique, première tentative du genre, précisons d’emblée ses objectifs et sa forme particulière, à la fois narrative et critique.  En effet, la longue vie de cet artiste ne fut ni linéaire, ni tranquille, et sans doute échappa-t-elle largement à son contrôle, pour un parcours bien plus aventureux que celui qu’il s’était initialement projeté. C’est évidemment ce qui la rendit passionnante; même si elle n’a pas suivi les voies erratiques, mais finalement plus attendues d’autres contemporains aventureux des arts visuels, plus provocants, qui avaient choisi pour leur part la déconstruction radicale de l’esthétique héritée du passé.

Aucun artiste, aussi libre soit-il, ne saurait échapper totalement à ses racines culturelles, à ses origines sociales ou ses déterminants familiaux, ne serait-ce – à l’extrême – que pour mieux les transcender, ou bien s’en affranchir plus ou moins brutalement dans son œuvre. D’entrée de jeu, on s’efforcera donc ici de donner le plus clairement possi­ble les sources, le fil directeur et les ressorts intimes de l’itinéraire professionnel et privé de Reni-Mel. L’un comme l’autre fusionnèrent dès l’origine dans le creuset infernal de la Grande Guerre et en ressurgirent, comme pour beaucoup de combattants d’alors, vers un destin imprévu avant 1914. De même, la perte très prématurée de sa mère encore jeune, l’admiration constante et sans borne qu’il voua à un père créatif et leur profonde estime et affection mutuelle, sa passion fidèle pour l’Armorique de ses ancêtres ont conditionné en permanence son parcours et son œuvre.

Assumant mon statut d’auteur-archiviste, mais aussi de témoin direct et permanent de sa vie quotidienne durant trois décennies, je peux me référer à des sources familiales vérifiées, sans lesquelles on saurait peu de chose aujourd’hui de la réalité du  parcours et de l’intimité de cet artiste, les témoins d’époque ayant désormais tous disparu. En redécouvrant l’homme et l’artiste, chacun appréciera à son gré l’imperfection relative de ce premier essai biographique, qui tente surtout de mettre en perspective une œuvre restée largement hors de vue jusqu’ici. Sans la présence et la faconde de son auteur, en retrait de la scène artistique depuis cinquante ans, il devenait utile de restituer l’essentiel de ce contexte. C’est ce qui m’a guidé, avec un souci prioritaire d’objectivité optimale,  comme avec le respect du lecteur que j’espère convaincre de s’intéresser plus avant à un créateur dont l’œuvre éveille toujours, et à juste titre, l’attention et même l’investissement d’une nouvelle génération de connaisseurs.

Serge RENIMEL, Docteur en Histoire de l’Art et Archéologie

 

Remerciements

À mon père Paul, filleul et légataire universel de l’artiste, qui a sauvegardé ses archives rescapées et avait transcrit fidèlement les mémoires orales de tradition familiale parfois séculaire. Chroniqueur et écrivain de talent, il aurait aussi pu être l’auteur de cette biographie, si son parcours vital n’avait pas été brusquement et bien trop tôt suspendu en 1988. Ce récit de filiation lui est donc dédié à l’évidence.    

À ceux de mes amis, proches et confrères qui, pour avoir découvert l’artiste à travers l’une ou l’autre de ses œuvres, m’ont encouragé à construire son catalogue raisonné exhaustif, tâche de longue haleine dont cette biographie est aussi la clef indispensable. Mention spéciale à Stephane Audoin-Rouzeau, qui m’initia à l’Histoire culturelle de la Grande Guerre, et m’a apporté, avec l’amitié dont il m’honore encore, son éclairage sur l’imprégnation perpétuelle de ceux qui y survécurent et la place de l’Art dans ce chaos.     

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Par convention, pour l’ensemble de cet ouvrage, la dénomination d’État-Civil ‘’Léon Renimel’‘ est limitativement employée pour les seuls faits de vie privée et liens généalogiques de l’intéressé. Le pseudonyme ‘’ Reni-Mel  » qui est l’appellation d’usage exclusive (sans prénom) qu’il avait adoptée dès l’âge de 19 ans et pour toute sa carrière profession­nelle, comme sa vie sociale et même privée, est donc systématique­ment privilégiée dans tous les autres cas.
Par ailleurs, pour lever toute confusion dans le cours du texte ou les références, le père de l’artiste (1860-1935) et son neveu et filleul (1921-1988), tous deux prénommés Paul sont respectivement désignés comme PaulSr. [senior] et PaulJr. [junior].
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VERS L’ORIENT – 22. arrivée en Susiane

 

Au terme de leurs longs trajets, souvent jalonnés de dangers de toutes sortes, les voyageurs des millénaires passés qui atteignaient enfin la plaine de Susiane étaient forcément saisis d’une émotion particulière. Être enfin en vue de la principale capitale du monde civilisé d’alors, succédant aux mythiques Uruk, Ninive et Babylone, c’était atteindre l’Orient tout entier en son cœur même. Sans surprise, en cette veille de Noël de la fin du XXèmesiècle, cet imaginaire fonctionne encore parfaitement pour moi; l’exaltation qui me gagne alors n’est pas le simple soulagement de toucher au but de l’épuisante randonnée qu’on nous a imposée, mais le sentiment de vivre densément une expérience unique dans une vie. À cet instant précis, la chance unique qui m’a été proposée de partager les révélations  archéologiques souvent spectaculaires du grand site de Suse commence vraiment à prendre corps. Toutefois, appelé à exercer mes jeunes talents et une technologie de télédétection d’avant-garde, pour l’époque, sur les vestiges de l’immense palais de Darius le Grand, je ne peut même pas soupçonner ce que le destin me réserve dans les jours suivants: à peine à l’œuvre, être à l’origine d’une découverte hors normes que seuls des sites de l’envergure de Suse ne permettent que deux à trois fois par siècle !  [1]

Suse capitale millénaire de l’Empire Perse ? L’année précédant ce voyage, les fêtes somptuaires de Persépolis, simple siège symbolique du pouvoir Achéménide,  avaient attiré l’attention des médias du monde entier sur l’Iran. Les opinions publiques occidentales, et surtout leurs jeunes générations sous emprise marxiste-léniniste nourrissaient alors une vision plutôt hostile au Régime absolutiste et pro-américain gouvernant ce pays, dont la dynastie régnante s’autocélébrait avec faste, sous le prétexte approximatif de la fondation de l’Empire Perse quelques 2.500 ans auparavant. À cette occasion, le Shah, Reza Pahlavi, revendiquait dans ses discours sa légitimation d’héritier direct des empereurs Cyrus et Darius, et pour lui-même le titre de ‘Rois des rois’ qu’ils avaient reçu assez légitimement après avoir unifié et pacifié tous les territoires s’étendant de l’Indus à la Méditerranée; ce qui était bien loin de la confuse réalité géopolitique des années 1970 au Moyen-Orient… Elle était alors rabougrie à un territoire iranien sous tutelle de la CIA et à un jeu de dupes du Shah, pactisant en coulisses avec l’U.R.S.S. lors au faîte de sa glaciation post-stalinienne…

L’événement grandiose des fêtes de Persépolis – dont l’invité d’honneur était le Président du Soviet Suprême de l’URSS entouré de quelques faire-valoir du Gotha décadent d’Europe – n’associait en rien la population iranienne à son autoritaire souverain; il était programmé à l’usage principal de sa communication externe et s’est déroulé, pour l’essentiel, sur le site de ruines antiques perdu dans le désert du Fars, dans un camp retranché dit ‘du Drap d’Or’ sous très haute surveillance armée. Le peu de population rurale résidente dans un rayon de 50 km avait été déporté, et la campagne visible à distance depuis la route suivie par les invités venant de l’aéroport de Shiraz équipée de fausses  façades d’usines factices en provenance directe d’ateliers de décors français ! À des centaines de kilomètres de là, il est facile de comprendre que les iraniens ordinaires n’ont pas perçu grand’chose des effets collatéraux de cet événement. Néanmoins, selon Mohamad, trois mille cinq cent écoles, consacrées à  diffuser la Révolution Blanche, auraient été construites dans tout le pays. De même certaines infrastructures cruellement manquantes, tel l’aérodrome flambant neuf de Dezful que nous atteignons. De fait, ces créations ne sont pas non plus dépourvues arrières-pensées stratégiques: au pied des montagnes, à proximité de la zone frontalière de l’Irak, ces pistes ne sont certainement pas à usage civil prioritaire; pas plus d’ailleurs que l’autoroute aussi neuve qui relie brutalement l’aéroport à la vaste agglomération voisine d’Andimeshk, et qui, la traversant ensuite de part en part, a éventré sans la moindre fioriture les quartiers historiques de cette ville !

C’est une vision stupéfiante que cette saignée parfaitement rectiligne et horizontale sur des kilomètres qui a été opérée assez récemment – de toute évidence: juchées sur leurs collines des centaines de maisons anciennes, certaines même plutôt cossues, en sont restées carrément sectionnées au bulldozer par le milieu , comme les collines qui les portent; et les habitants continuent à en occuper les pièces épargnées, en équilibre et à ciel ouvert sur le précipice de la nouvelle voie impériale! Un baron Haussmann iranien est passé par là et a tranché dans le vif: ces quartiers traditionnels auparavant inextricables, et sans doute sujets à émeutes récurrentes n’ont qu’à bien se tenir désormais. D’ailleurs, pour bien parapher cette opération d’urbanisme chirurgical sans nuances, chaque entrée de la ville sur cet axe impérial est ornée d’un arc monumental portant la couronne et un slogan à la gloire de la Perse éternelle; pour confirmation, en amont et en aval d’anciens chasseurs-bombardiers réformés ont été érigés sur des socles de béton en plein élan d’envol aux deux grands ronds-points qui verrouillent la ville. Vue la topographie naturelle du désert qui environne l’agglomération, on se dit naïvement qu’il aurait sans doute été plus judicieux, et moins traumatisant pour les résidents et leur patrimoine architectural remarquable, d’aménager un contournement périphérique. En termes d’infrastructures à moderniser, il y avait aussi certainement une plus grande priorité à améliorer le pitoyable réseau routier venu de la montagne. Mais c’est la vision bien naïve de celui qui, débarquant dans un pays sous dictature conjointe du Shah et de l’Oncle Sam a encore quelques mois de séjour devant lui pour se déciller…

A la sortie de Dezfoul, sur l’autre rive de la rivière, il reste à peine une trentaine de kilomètres à parcourir dans la plaine pour atteindre enfin notre but final. Les deux villes presque jumelles d’Andimeshk et Dezfoul deviendront bientôt pour moi une destination, ou un passage obligé d’excursions plus lointaines les jours de repos, lesquels se révèleront à l’usage bien moins nombreux que prévu. Revenu à maintes reprises à Dezfoul au cours du séjour, j’ai pu en apprécier les ressources authentiques et l’artisanat foisonnant de son vaste bazar labyrinthique. Le spectacle des centaines de tapis séchant sur les berges de la Dez après avoir été foulés et refoulés à merci est inoubliable: comme celui des mêmes tapis précieux accumulés à l’entrée des stations-service pour que les camions les culottent à l’envi de leur roulement incessant. Seul, ou en compagnie de collègues masculins, français ou iraniens, j’ai toujours trouvé au bazar un accueil distancié, mais sans la moindre tension; mais c’est là aussi qu’avec deux collègues de la mission, aristocrates iraniennes totalement occidentalisées, nous avons été suivis, puis houspillés de manière de plus en plus pressante par une nuée de gamins hurlant crescendo des insultes peu amènes. L’épisode s’acheva dans une fuite éperdue, sous une lapidation en règle chaudement encouragée par les adultes du quartier venus en renfort de leur progéniture…

Après cette violente expérience m’est revenue en mémoire la première et frappante impression visuelle de la première traversée d’Andimeshk au long de sa plaie autoroutière axiale encore toute fraiche. Cette agression contre une population à large majorité arabe et culturellement à fleur de peau contre le Régime réformateur a préfiguré pour moi ce qui deviendra manifeste, les mois suivants. Globalement, une hostilité latente du peuple de la rue, que j’ai perçue en de multiples occasions, envers les signes occidentaux de modernité; pour autant, je n’ai jamais été pris à partie lors des longues randonnées en minibus que j’effectuais volontairement seul, et hors des sentiers battus dans une bonne partie de l’Iran profond. La Susiane m’a servi très efficacement de sas d’apprentissage, parce que j’y travaillais sur un chantier dur et entouré au quotidien de dizaines de manœuvres de toutes origines ethniques, sédentaires et nomades. Clairement, il est donc ici hors de question de schématiser jusqu’à la caricature les réflexes organiques d’une population d’une telle diversité culturelle, et parfois même religieuse, bien qu’unie – sauf exceptions – autour d’un sentiment national [2]. Ces réflexes de fidélité à des traditions sensiblement différentes, mais toutes orientales par essence, sont celles d’êtres réfractaires à la modernité mentale qu’on voulait alors leur imposer du haut du Palais Impérial, et des couloirs de Lengley…

 

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[1]  (à paraître) …voir : 24. épilogue
[2] L’iran compte officiellement 102 ethnies différentes et 5 religions, sans compter les multiples dissidences sectaires. Jusqu’aux années 1960, la proportion de non-sédentaires dépassait environ un cinquième de la population totale. Depuis, l’inflexible répression du nomadisme par les régimes politiques successifs a considérablement réduit cette proportion.
[3] grand prophète de l’Ancien Testament et de la Bible Hébraïque, Daniel fut longtemps conseiller de Nabuchodonosor, roi de Babylone. Après la conquête de la Mésopotamie par Darius, il est associé à ce nouveau pouvoir. Son tombeau authentique est établi à Suse, capitale de l’Empire Perse, et reste aujourd’hui un haut-lieu de pèlerinage œcuménique pour tous les croyants du Moyen-Orient.

 

—————————-  ( À SUIVRE  ——-  23. Noël au château  ———-) ————————-