image: Suse – la « maison de fouilles » de la Délégation Archéologique Française
Cet ultime chapitre aurait pu s’intituler ‘ma rencontre fortuite avec le Roi des Rois’, mais – humilité naturelle de l’auteur aidant – on comprendra finalement pourquoi il préfère éviter de céder au genre pompeux…
Retour au réel; celui de la routine quasi monastique qui reprend dès l’aube précoce du 26 décembre. Les conditions logistiques de la mission sont presque un rêve pour un archéologue plutôt coutumier des campements précaires et insalubres; mais les contreparties sont rudes. Dès le surlendemain de mon arrivée débute le rythme intangible d’interminables journées de l’ordre de seize heures en moyenne, seulement cadencées de deux pauses d’une décente brièveté: la première pour un déjeuner express et la seconde pour un dîner, non moins expédié. Le vendredi est chômé, en théorie, c’est-à-dire seulement pour ceux qui ont le mauvais goût – comme moi – d’en profiter pour aller excursionner ou musarder au bazar de Dezfoul au lieu de s’avancer dans leurs chères études… Six jours par semaine, chaque nuit, un lever bien avant l’aube permet d’être ponctuel au rassemblement général dans la cour basse du château; bien avant l’aube, alors qu’il fait toujours profondément noir, s’effectue la répartition en équipes de la bonne centaine d’ouvriers d’origine locale (arabes chiîtes) ou lointaine (kurdes et bakhtiari); ce bref ballet orchestré manu militari par Mohamad prend parfois l’allure d’une courte foire d’empoigne où certains chercheurs font valoir leurs besoins de main-d’œuvre surnuméraire, ou plus qualifiée, invoquant des impératifs de priorité scientifique. Certes, chaque responsable de chantier a le souci bien légitime de produire plus de résultats dans un temps toujours compté; mais, bien entendu, il s’agît aussi là – pour le fond – de luttes de pouvoir visant à attiser la compétition entre collègues, et néanmoins concurrents farouches; et de s’attirer les arbitrages favorables du ‘mâle alpha’, à savoir le grand patron, lequel tranchera in fine, sans un mot et par une simple œillade entendue de son œil reptilien à l’intention de Mohamad.
Dès qu’une équipe est formée, d’une quinzaine à plusieurs dizaines de membres parfois, elle se met en route sans plus tarder. L’immensité du site archéologique impose en effet à chaque équipe, conduite par un ou plusieurs chercheurs, de rejoindre à pied son terrain respectif de fouille, éventuellement en voiture pour les plus éloignés. À cette heure, et jusqu’à l’arrivée du printemps, il fait encore un froid piquant, et l’aurore glacée pointe à peine lorsque cette foule d’individus se disperse avec armes et bagages vers ses chantiers respectifs, qui à pied, qui en véhicule tout-terrains [1]. Lorsque le soleil pointe à peine à l’horizon dans la lueur hivernale naissante, tout le monde est déjà à l’œuvre jusqu’à la pause-thé du milieu de matinée. Quinze à vingt minutes au mieux, selon le degré de tolérance du contremaître, et c’est reparti jusqu’à 13 heures ! Alors, de retour au château, et le déjeuner vivement expédié, on gagne les salles d’étude pour trier les découvertes de la longue matinée et préparer le rapport journalier qui rassemblera tous les responsables de secteurs en fin d’après-midi. Une sorte de grand’messe quotidienne en somme… Après le dîner, pris à l’heure tapante et généralement dans un silence religieux jusqu’à ce que le patron ait éventuellement permis à la conversation de se lancer, chacun regagne en hâte sa salle de travail, bien qu’il n’existe aucune consigne explicite en ce sens.
Comme tout nouveau venu à la Mission, j’ai droit de surcroît à une heure vespérale de cours intensif de langue persane en compagnie de quelques condisciples débutants et sous la férule experte de Mohamad. Grâce à lui, et à mes prédispositions linguistiques, j’atteindrai assez vite un niveau très élémentaire de persan, mais suffisant pour circuler par la suite en complète autonomie dans tout le pays; de fait, j’acquerrai surtout le bagage complet en farsi du parfait chef de chantier livré à lui-même la journée durant loin du château, seul face à un contremaître et une troupe d’ouvriers qui ne pratique évidemment que ses propres idiomes (persan et arabe du Khouzistan). Pendant les cours du soir, comme pour les multiples responsabilités qu’il exerce avec un égal talent, Mohamad, l’homme-orchestre grand chambellan du château, se révèle fin pédagogue, et même plus détendu qu’à son habitude. Dans les mêmes cours du soir, les étudiants iraniens intégrés ici en stage au sein des équipes occidentales perfectionnent en retour leur pratique du français dans une interactivité culturelle réellement enrichissante pour tous. Inutile de préciser qu’après moins d’une semaine à ce rythme, le coucher du soir peu après vingt deux heures est le bienvenu, même pour ceux qui s’attachent ostensiblement à regagner leurs cellules parmi les derniers, affichant un air affairé jusqu’à la dernière minute.
Principalement associé à la Mission comme expert en archéométrie [2], je suis néanmoins soumis tacitement aux mêmes rythmes que mes confrères fouilleurs plus conventionnels. Mais je ne disposerai pas de la même logistique, ni comme eux d’une équipe fournie d’ouvriers tant que j’opérerai seulement mes reconnaissances électromagnétiques sur de vastes espaces du site encore inexplorés jusqu’à ce jour. Pour engager le projet de cartographie non destructive à grande échelle que permettent les nouvelles technologies que j’apporte en primeur au Moyen Orient, deux ou trois assistants me suffisent amplement. En deux mots, il s’agît d’implanter sur de vastes espaces encore vierges de fouilles, mais prometteurs de découvertes, une topographie extensive de repérage; puis d’y promener mes appareils de détection pour établir une radiographie prospective du sous-sol. Parmi eux, mon magnétomètre à protons impressionne particulièrement mes aides locaux, commis à en dérouler les câbles; l’un d’eux refusera même obstinément d’approcher la sonde mobile, arguant du rayonnement nocif qu’elle pourrait induire sur ses parties les plus intimes, garantes de sa descendance ! Superstition ou sagesse orientale ? Il n’ y a rien d’absolument neuf dans ces méthodes, déjà éprouvées depuis un certain temps par les militaires, puis en recherche minière à grande profondeur; ce qui innove vraiment ici, et alimente mon travail de doctorant, c’est la finesse extrême de détection à faible profondeur, et la relative sophistication des interprétations de mesures sur les cartographies que je dresse quotidiennement au retour du terrain.
Une semaine et demie après mon arrivée, travaillant depuis plusieurs jours déjà sur les pentes encore non fouillées du vaste Tell dit de l’Apadana, je parviens ainsi à circonscrire une anomalie électromagnétique assez remarquable, et prometteuse à mon point de vue. Sur ce secteur, on est au contact du vaste champ de ruines de l’ancien palais impérial de Darius 1er, face au Tell dit de la Ville Royale. D’après notre directeur, il est possible que la porte monumentale du palais, jamais localisée jusqu’ici, se soit trouvée dans ces parages. Comme chaque soir, de retour au château, je reporte les mesures de la journée sur un plan de référence, et je trace les courbes isomagnétiques qui révèlent les structures enfouies sous les surfaces que nous avons arpentées ‘à l’aveugle’ dans la journée. A ma requête, un sondage de vérification est ouvert le lendemain même sur l’anomalie repérée, auquel le grand patron veut bien concéder, même s’il se montre encore assez dubitatif sur sa réelle productivité. Mais dans les quarante huit heures qui suivent, retournement de situation et ‘alerte rouge’ ! La fièvre va monter brutalement autour de ce petit sondage qu’on élargira et approfondira rapidement, et qui livrera »la découverte du siècle », comme les médias aiment à qualifier les trouvailles archéologiques hors du commun.
Sous les pics habilement maniés de ma petite équipe d’ouvriers, puis les truelles et balayettes des scientifiques accourus en nombre après quelques heures émerge de la nuit des Temps une statue monumentale du Roi des Rois, Darius 1er ; celui-là même qui conquit l’Orient de l’Indus à la Mer Égée, et que seuls les athéniens surent arrêter à la bataille de Marathon… Celui qui reconstruisit Suse à son échelle impériale et créa Persépolis avait aussi soumis l’Egypte: cette statue surgie des profondeurs le présente pour la première fois vêtu en pharaon et son socle massif porte gravé une dédicace quadrilingue qui va faire progresser de manière spectaculaire l’épigraphie des langues anciennes du Moyen-Orient [3] ! En outre, les expertises ultérieures apporteront les preuves que cette image inédite du Roi des Rois a été sculptée en Égypte même, dans un bloc d’une dizaine de tonnes extrait entre Louqsor et la Mer Rouge; il y a 2.500 ans, elle avait d’abord été installée à Heliopolis, puis transférée sur plus de deux milliers de kilomètres pour être installée à Suse, là où je viens de la détecter… Simple formalité que ce transport pour les ingénieurs perses construisant alors le colossal palais de Suse: les centaines de poutres en cèdres géants soutenant l’hectare de toiture de sa salle du trône avaient bien été acheminées depuis le Liban, à peu près sur la même distance !
Comme c’est l’usage pour une trouvaille aussi exceptionnelle, je dois bien vite céder le terrain – comme découvreur putatif et déjà encombrant – à des escouades de spécialistes chevronnés. La fébrilité qui règne au fond de l’excavation que l’on agrandit méthodiquement aux alentours de la statue et l’ambiance de salle d’opération à cœur ouvert qui s’instaure avec le ballet incessant des spécialistes et de leurs assistants fait plaisir à voir. Ce n’est pas la tombe de Toutankhamon, mais on est dans le registre… Notre directeur ne s’absente du site que le temps d’allers-retours au château pour répondre aux appels du palais impérial de Téhéran et des ministères parisiens, et accessoirement de sommités scientifiques mondiales consultées en priorité pour l’interprétation de la découverte. À l’évidence, l’enjeu est d’abord diplomatique avant d’être culturel dans ces années ou le régime du Shah Pahlavi a instrumentalisé tout ce qui peut légitimer son héritage dynastique ! C’est pourquoi, bien que la statue pèse des tonnes et risque peu de tenter d’éventuels pillards, elle est désormais gardée jour et nuit in situ par des hommes en armes, ce qui la préserve de la vindicte d’opposants au régime, plus redoutables en la circonstance que d’hypothétiques trafiquants d’art…
Après cette trouvaille, qui fit alors grand bruit dans le microcosme universitaire des orientalisants, et attira immédiatement des visiteurs très prestigieux à Suse, y compris le Shah d’Iran lui-même venu en grand secret, selon une rumeur invérifiable, je pouvais donc reprendre un cours plus serein de mes prospections de terrain. Bien que ma rencontre fortuite avec le Roi des Rois de la Perse antique n’ait pas été l’objet initial de ma recherche sur cette partie du site, je réalisai vite qu’il me faudrait prendre mes distances. L’archéologie vue comme une chasse au trésor ou un levier carriériste avait toujours été aux antipodes de l’éthique scientifique que je défendais avec une totale conviction. Mais cette découverte inouïe n’était pas seulement celle d’un artefact remarquable, d’un trésor historique et artistique; en termes positifs, elle allait surtout donner les clefs pour élucider enfin le plan général du gigantesque palais de Darius le Grand, et procurer du travail pour longtemps aux savants de tous pays. Sur un terrain plus suspect, elle venait abonder l’argumentaire politique que le souverain régnant venait de célébrer dans ses fêtes de Persépolis: la découverte de l’effigie de son aïeul putatif en costume de pharaon allait donc valoir à ses auteurs la reconnaissance marquée du Shah d’Iran et de ses alliés occidentaux d’alors. En conséquence, notre cher et vénéré directeur capitalisa donc, avec quelques protégés tous les honneurs et gratifications de la cour impériale d’Iran et du gouvernement français. Sincèrement, et sans la moindre amertume, j’ai échappé à ce que mon anar’ d’ancêtre qualifiait de »crachat » pour parler des pendeloques qui rendent important; par contre, on m’a privé là d’une opportunité de titularisation qui m’aurait bien rasséréné dans l’éternelle précarité de chercheur hors statut où je restait exploité, une décennie durant, avant de renoncer à cette voie. N’ayant bien sûr rien revendiqué, il n’est pas surprenant que l’on m’ait dispensé des célébrations, et de statut académique postérieur: la mémoire de mon initialisation de la découverte n’apparait donc nulle part dans l’abondante littérature scientifique qui suivit des années durant, et aujourd’hui encore. Sic transit…
Au terme de quatre mois, ou presque de passionnant labeur sur le grand site de Suse, j’allai rendre visite à l’ingénieur italien qui coordonnait les restaurations du complexe palatial de Persépolis, dans le Fars. Ce fut l’occasion, deux semaines durant, de ma première errance en solitaire en minibus et taxis collectifs iraniens, et de découvrir »de l’intérieur » en pension chez l’habitant la vraie vie quotidienne d’Ispahan, puis de Shiraz. Mais ceci est une autre histoire… Évidemment, la durée et l’intensité de mon séjour à Suse avait introduit un début de distance avec l’expérience du voyage aller depuis Paris; pourtant, des décennies plus tard, ce trajet ferroviaire, puis routier reste extraordinairement prégnant dans ma mémoire. Par contre, le voyage retour de Téhéran à Paris s’est intégralement effacé. C’était pourtant ma toute première expérience de l’avion de ligne, à bord d’un vol régulier dont mon patron m’avait royalement gratifié, me jugeant désormais digne d’en bénéficier, ou purgeant simplement avec cette obole un vague relent de culpabilité dans l’affaire du Darius. Ce ne sont pas les millions de miles que j’ai pu parcourir par les airs depuis qui ont occulté cette expérience inaugurale du ‘miracle’ que constitue à l’évidence le voyage aérien: aucun de mes vols, même les plus récents, ne m’a vraiment marqué; sauf bien sûr les deux seuls où, ayant vraiment frôlé d’un quart de cheveu le crash irrémédiable, j’ai eu le soulagement d’atterrir finalement vivant et à bon port !
Voyager au loin, en progressant lentement et par le train, c’est bien sûr disposer du temps nécessaire pour prendre conscience de sa destination, et faire graduellement connaissance avec elle. Ici, la métaphore de fiançailles « à l’ancienne » pourrait presque être invoquée, tant il s’agît d’un entr’acte particulièrement intense et délicieux de la vie. La condition est que le train roule encore à allure humaine, et non comme un ersatz d’avion… Le voyage au long cours relaté ici est déjà vieux de près d’un demi-siècle, et il appartient à un genre évidemment désuet dans un présent où tout est désormais instantané, sans préliminaires avant, ni mémoire ensuite; et où chaque destination ayant pratiquement perdu tout exotisme, et donc devenue parfaitement interchangeable, n’exige plus d’être fantasmée et approchée en »prenant son temps ». En conséquence, le moment est peut-être venu de redécouvrir les vertus de l’expérience vécue du »voyage d’incubation » comme celui-ci, qui m’a permis d’extrapoler certaines »visions de l’Orient ». Mais reverra-t-on un beau jour un authentique Orient-Express roulant vers un Moyen-Orient enfin pacifié ?
F I N
Serge RENIMEL
8 août 2018
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