VERS L’ORIENT – 24. épilogue

image: Suse – la « maison de fouilles » de la Délégation Archéologique Française

 

Cet ultime chapitre aurait pu s’intituler ‘ma rencontre fortuite avec le Roi des Rois’, mais – humilité naturelle de l’auteur aidant – on comprendra finalement  pourquoi il préfère éviter de céder au genre pompeux…

Retour au réel; celui de la routine quasi monastique qui reprend dès l’aube précoce du 26 décembre. Les conditions logistiques de la mission sont presque un rêve pour un archéologue plutôt coutumier des campements précaires et insalubres; mais les contreparties sont rudes. Dès le surlendemain de mon arrivée débute le rythme intangible d’interminables journées de l’ordre de seize heures en moyenne, seulement cadencées de deux pauses d’une décente brièveté: la première pour un déjeuner express et la seconde pour un dîner, non moins expédié. Le vendredi est chômé, en théorie, c’est-à-dire seulement pour ceux qui ont le mauvais goût – comme moi – d’en profiter pour aller excursionner ou musarder au bazar de Dezfoul au lieu de s’avancer dans leurs chères études… Six jours par semaine, chaque nuit, un lever bien avant l’aube permet d’être ponctuel au rassemblement général dans la cour basse du château; bien avant l’aube, alors qu’il fait toujours profondément noir, s’effectue la répartition en équipes de la bonne centaine d’ouvriers d’origine locale (arabes chiîtes) ou lointaine (kurdes et bakhtiari);  ce bref ballet orchestré manu militari par Mohamad prend parfois l’allure d’une courte foire d’empoigne où certains chercheurs font valoir leurs besoins de main-d’œuvre surnuméraire, ou plus qualifiée, invoquant des impératifs de priorité scientifique. Certes, chaque responsable de chantier a le souci bien légitime de produire plus de résultats dans un temps toujours compté; mais, bien entendu, il s’agît aussi là – pour le fond – de luttes de pouvoir visant à attiser la compétition entre collègues, et néanmoins concurrents farouches; et de s’attirer les arbitrages favorables du ‘mâle alpha’, à savoir le grand patron, lequel tranchera in fine, sans un mot et par une simple œillade entendue de son œil reptilien à l’intention de Mohamad.

Dès qu’une équipe est formée, d’une quinzaine à plusieurs dizaines de membres parfois, elle se met en route sans plus tarder. L’immensité du site archéologique impose en effet à chaque équipe, conduite par un ou plusieurs chercheurs, de rejoindre à pied son terrain respectif de fouille, éventuellement en voiture pour les plus éloignés. À cette heure, et jusqu’à l’arrivée du printemps, il fait encore un froid piquant, et l’aurore glacée pointe à peine lorsque cette foule d’individus se disperse avec armes et bagages vers ses chantiers respectifs, qui à pied, qui en véhicule tout-terrains [1]. Lorsque le soleil pointe à peine à l’horizon dans la lueur hivernale naissante, tout le monde est déjà à l’œuvre jusqu’à la pause-thé du milieu de matinée. Quinze à vingt minutes au mieux, selon le degré de tolérance du contremaître, et c’est reparti jusqu’à 13 heures ! Alors, de retour au château, et le déjeuner vivement expédié, on gagne les salles d’étude pour trier les découvertes de la longue matinée et préparer le rapport journalier  qui rassemblera tous les responsables de secteurs en fin d’après-midi. Une sorte de grand’messe quotidienne en somme… Après le dîner, pris à l’heure tapante et généralement dans un silence religieux jusqu’à ce que le patron ait éventuellement permis à la conversation de se lancer, chacun regagne en hâte sa salle de travail, bien qu’il n’existe aucune consigne explicite en ce sens.

Comme tout nouveau venu à la Mission, j’ai droit de surcroît à une heure vespérale de cours intensif de langue persane en compagnie de quelques condisciples débutants et sous la férule experte de Mohamad. Grâce à lui, et à mes prédispositions linguistiques, j’atteindrai assez vite un niveau très élémentaire de persan, mais suffisant pour circuler par la suite en complète autonomie dans tout le pays; de fait, j’acquerrai surtout le bagage complet en farsi du parfait chef de chantier livré à lui-même la journée durant loin du château, seul face à un contremaître et une troupe d’ouvriers qui ne pratique évidemment que ses propres  idiomes (persan et arabe du Khouzistan). Pendant les cours du soir, comme pour les multiples responsabilités qu’il exerce avec un égal talent, Mohamad, l’homme-orchestre grand chambellan du château, se révèle fin pédagogue, et même plus détendu qu’à son habitude. Dans les mêmes cours du soir, les étudiants iraniens intégrés ici en stage au sein des équipes occidentales perfectionnent en retour leur pratique du français dans une interactivité culturelle réellement enrichissante pour tous. Inutile de préciser qu’après moins d’une semaine à ce rythme, le coucher du soir peu après vingt deux heures est le bienvenu, même pour ceux qui s’attachent ostensiblement à regagner leurs cellules parmi les derniers, affichant un air affairé jusqu’à la dernière minute.

Principalement associé à la Mission comme expert en archéométrie [2], je suis néanmoins soumis tacitement aux mêmes rythmes que mes confrères fouilleurs plus conventionnels. Mais je ne disposerai pas de la même logistique, ni comme eux d’une équipe fournie d’ouvriers tant que j’opérerai seulement mes reconnaissances électromagnétiques sur de vastes espaces du site encore inexplorés jusqu’à ce jour. Pour engager le projet de cartographie non destructive à grande échelle que permettent les nouvelles technologies que j’apporte en primeur au Moyen Orient, deux ou trois assistants me suffisent amplement. En deux mots, il s’agît d’implanter sur de vastes espaces encore vierges de fouilles, mais prometteurs de découvertes, une topographie extensive de repérage; puis d’y promener mes appareils de détection pour établir une radiographie prospective du sous-sol. Parmi eux, mon magnétomètre à protons impressionne particulièrement mes aides locaux, commis à en dérouler les câbles; l’un d’eux refusera même obstinément d’approcher la sonde mobile, arguant du rayonnement nocif qu’elle pourrait induire sur ses parties les plus intimes, garantes de sa descendance ! Superstition ou sagesse orientale ? Il n’ y a rien d’absolument neuf dans ces méthodes, déjà éprouvées depuis un certain temps par les militaires, puis en recherche minière à grande profondeur; ce qui innove vraiment ici, et alimente mon travail de doctorant, c’est la finesse extrême de détection à faible profondeur, et la relative sophistication des interprétations de mesures sur les cartographies que je dresse quotidiennement au retour du terrain.

Une semaine et demie après mon arrivée, travaillant depuis plusieurs jours déjà sur les pentes encore non fouillées du vaste Tell dit de l’Apadana, je parviens ainsi à circonscrire une anomalie électromagnétique assez remarquable, et prometteuse à mon point de vue. Sur ce secteur, on est au contact du vaste champ de ruines de l’ancien palais impérial de Darius 1er, face au Tell dit de la Ville Royale. D’après notre directeur, il est possible que la porte monumentale du palais, jamais localisée jusqu’ici, se soit trouvée dans ces parages. Comme chaque soir, de retour au château, je reporte les mesures de la journée sur un plan de référence, et je trace les courbes isomagnétiques qui révèlent les structures enfouies sous les surfaces que nous avons arpentées ‘à l’aveugle’ dans la journée.  A ma requête, un sondage de vérification est ouvert le lendemain même sur l’anomalie repérée, auquel le grand patron veut bien concéder, même s’il se montre encore assez dubitatif sur sa réelle productivité. Mais dans les quarante huit heures qui suivent, retournement de situation et ‘alerte rouge’ ! La fièvre va monter brutalement autour de ce petit sondage qu’on élargira et approfondira rapidement, et qui livrera  »la découverte du siècle », comme les médias aiment à qualifier les trouvailles archéologiques hors du commun.

Sous les pics habilement maniés de ma petite équipe d’ouvriers, puis les truelles et balayettes des scientifiques accourus en nombre après quelques heures émerge de la nuit des Temps une statue monumentale du Roi des Rois, Darius 1er ; celui-là même qui conquit l’Orient de l’Indus à la Mer Égée, et que seuls les athéniens surent arrêter à la bataille de Marathon… Celui qui reconstruisit Suse à son échelle impériale et créa Persépolis avait aussi soumis l’Egypte: cette statue surgie des profondeurs le présente pour la première fois vêtu en pharaon et son socle massif porte gravé une dédicace quadrilingue qui va faire progresser de manière spectaculaire l’épigraphie des langues anciennes du Moyen-Orient [3] ! En outre, les expertises ultérieures apporteront les preuves que cette image inédite du Roi des Rois a été sculptée en Égypte même, dans un bloc d’une dizaine de tonnes extrait entre Louqsor et la Mer Rouge; il y a 2.500 ans, elle avait d’abord été installée à Heliopolis, puis transférée sur plus de deux milliers de kilomètres pour être installée à Suse, là où je viens de la détecter… Simple formalité que ce transport pour les ingénieurs perses construisant alors le colossal palais de Suse: les centaines de poutres en cèdres géants soutenant l’hectare de toiture de sa salle du trône avaient bien été acheminées depuis le Liban, à peu près sur la même distance !

Comme c’est l’usage pour une trouvaille aussi exceptionnelle, je dois bien vite céder le terrain – comme découvreur putatif et déjà encombrant – à des escouades de spécialistes chevronnés. La fébrilité qui règne au fond de l’excavation que l’on agrandit méthodiquement aux alentours de la statue et l’ambiance de salle d’opération à cœur ouvert qui s’instaure avec le ballet incessant des spécialistes et de leurs assistants fait plaisir à voir. Ce n’est pas la tombe de Toutankhamon, mais on est dans le registre… Notre directeur ne s’absente du site que le temps d’allers-retours au château pour répondre aux appels du palais impérial de Téhéran et des ministères parisiens, et accessoirement de sommités scientifiques mondiales consultées en priorité pour l’interprétation de la découverte. À l’évidence, l’enjeu est d’abord diplomatique avant d’être culturel dans ces années ou le régime du Shah Pahlavi a instrumentalisé tout ce qui peut légitimer son héritage dynastique ! C’est pourquoi, bien que la statue pèse des tonnes et risque peu de tenter d’éventuels pillards, elle est désormais gardée jour et nuit in situ par des hommes en armes, ce qui la préserve de la vindicte d’opposants au régime, plus redoutables en la circonstance que d’hypothétiques trafiquants d’art…

Après cette trouvaille, qui fit alors grand bruit dans le microcosme universitaire des orientalisants, et attira immédiatement des visiteurs très prestigieux à Suse, y compris le Shah d’Iran lui-même venu en grand secret, selon une rumeur invérifiable, je pouvais donc reprendre un cours plus serein de mes prospections de terrain. Bien que ma rencontre fortuite avec le Roi des Rois de la Perse antique n’ait pas été l’objet initial de ma recherche sur cette partie du site, je réalisai vite qu’il me faudrait prendre mes distances. L’archéologie vue comme une chasse au trésor ou un levier carriériste avait toujours été aux antipodes de l’éthique scientifique que je défendais avec une totale conviction. Mais cette découverte inouïe n’était pas seulement celle d’un artefact remarquable, d’un trésor historique et artistique; en termes positifs, elle allait surtout donner les clefs pour élucider enfin le plan général du gigantesque palais de Darius le Grand, et procurer du travail pour longtemps aux savants de tous pays. Sur un terrain plus suspect, elle venait abonder l’argumentaire politique que le souverain régnant venait de célébrer dans ses fêtes de Persépolis: la découverte de l’effigie de son aïeul putatif en costume de pharaon allait donc valoir à ses auteurs la reconnaissance marquée du Shah d’Iran et de ses alliés occidentaux d’alors. En conséquence, notre cher et vénéré directeur capitalisa donc, avec quelques protégés tous les honneurs et gratifications de la cour impériale d’Iran et du gouvernement français. Sincèrement, et sans la moindre amertume, j’ai échappé à ce que mon anar’ d’ancêtre qualifiait de  »crachat » pour parler des pendeloques qui rendent important; par contre, on m’a privé là d’une opportunité de titularisation qui m’aurait bien rasséréné dans l’éternelle précarité de chercheur hors statut où je restait exploité, une décennie durant, avant de renoncer à cette voie. N’ayant bien sûr rien revendiqué, il n’est pas surprenant que l’on m’ait dispensé des célébrations, et de statut académique postérieur: la mémoire de mon initialisation de la découverte n’apparait donc nulle part dans l’abondante littérature scientifique qui suivit des années durant, et aujourd’hui encore. Sic transit…

Au terme de quatre mois, ou presque de passionnant labeur sur le grand site de Suse, j’allai rendre visite à l’ingénieur italien qui coordonnait les restaurations du complexe palatial de Persépolis, dans le Fars. Ce fut l’occasion, deux semaines durant, de ma première errance en solitaire en minibus et taxis collectifs iraniens, et de découvrir  »de l’intérieur » en pension chez l’habitant la vraie vie quotidienne d’Ispahan, puis de Shiraz. Mais ceci est une autre histoire… Évidemment, la durée et l’intensité de mon séjour à Suse avait introduit un début de distance avec l’expérience du voyage aller depuis Paris; pourtant, des décennies plus tard, ce trajet ferroviaire, puis routier reste extraordinairement prégnant dans ma mémoire. Par contre, le voyage retour de Téhéran à Paris s’est intégralement effacé. C’était pourtant ma toute première expérience de l’avion de ligne, à bord d’un vol régulier dont mon patron m’avait royalement gratifié, me jugeant désormais digne d’en bénéficier, ou purgeant simplement avec cette obole un vague relent de culpabilité dans l’affaire du Darius. Ce ne sont pas les millions de miles que j’ai pu parcourir par les airs depuis qui ont occulté cette expérience inaugurale du ‘miracle’ que constitue à l’évidence le voyage aérien: aucun de mes vols, même les plus récents, ne m’a vraiment marqué; sauf bien sûr les deux seuls où, ayant vraiment frôlé d’un quart de cheveu le crash irrémédiable, j’ai eu le soulagement d’atterrir finalement vivant et à bon port !

Voyager au loin, en progressant lentement et par le train, c’est bien sûr disposer du temps nécessaire pour prendre conscience de sa destination, et faire graduellement connaissance avec elle. Ici, la métaphore de fiançailles « à l’ancienne » pourrait presque être invoquée, tant il s’agît d’un entr’acte particulièrement intense et délicieux de la vie. La condition est que le train roule encore à allure humaine, et non comme un ersatz d’avion… Le voyage au long cours relaté ici est déjà vieux de près d’un demi-siècle, et il appartient à un genre évidemment désuet dans un présent où tout est désormais instantané, sans préliminaires avant, ni mémoire ensuite; et où chaque destination ayant pratiquement perdu tout exotisme, et donc devenue parfaitement interchangeable,  n’exige plus d’être fantasmée et approchée en  »prenant son temps ». En conséquence, le moment est peut-être venu de redécouvrir les vertus de l’expérience vécue du  »voyage d’incubation » comme celui-ci, qui m’a permis d’extrapoler certaines  »visions de l’Orient ». Mais reverra-t-on un beau jour un authentique Orient-Express roulant vers un Moyen-Orient enfin pacifié ?

 

 F I N

Serge RENIMEL

8 août 2018

 

 

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[1]  À l’époque héroïque de «l’archéologie extensive» les anciens fouilleurs de Suse, œuvrant souvent seuls, recrutaient des milliers de terrassiers pour éventrer manuellement les tells sur des dizaines de mètres de profondeur, jusqu’à atteindre directement les couches les plus anciennes. Les quelques 8.000 ans d’histoire des villes successives de Suse s’étagent sur près de 65 m de stratigraphies superposées, record mondial absolu !  À l’époque contemporaine de ce récit, les méthodes brutales des pionniers avaient été abandonnées au profit d’une «archéologie intensive» très méthodique; toutefois, Suse restait l’un des rares grands chantiers à employer encore des centaines d’ouvriers, dont une partie qualifiée depuis des générations, notamment pour sa maîtrise des dégagements monumentaux.
[2]  Cette discipline nouvelle est apparue au cours des années 1960 et couvre l’ensemble des méthodes physico-chimiques de terrain et de laboratoire applicables à l’archéologie (prospections, analyses, datations, etc.)
[3]   https://fr.wikipedia.org/wiki/Statue_de_Darius_Ier

VERS L’ORIENT – 23. Noël au château

image: Syrie – le Krak des chevaliers au XIXème siècle

 

Une douzaine d’heures après notre départ dans l’aube hivernale de la gare de Téhéran, une nuit d’encre enveloppe déjà la plaine de ce grand sud. Ce soir c’est Noël, pour les gens de tradition chrétienne du moins, mais l’air extérieur est d’une grande douceur, annonciatrice d’un climat enfin plus  clément. À cette heure-là, c’est aussi sans doute le moment rituel de la prière musulmane, et la densité du trafic en a très nettement diminué; ce qui ne freine pas pour autant notre Ali dans son élan vers son objectif final. Soudain, il pointe d’ailleurs du doigt vers un cône blanc illuminé qui semble surgi de nulle part, à une distance semblant proche: « le tombeau du Prophète Daniel ! » s’exclame-t-il. Je sais alors que ce repère emblématique du village de Suse (Shush-e-Daniel en persan) marque la fin du parcours entamé un siècle auparavant semble-t-il sur une autre planète abritant Paris et sa Gare de l’Est, Venise et même Istanbul. Une fois parvenu à destination, et immergé durablement et sans filtres dans la réalité orientale, je ne ferai que vérifier ce qu’enseigne notre sens commun: ’la première impression est toujours la bonne’. Les flashes régulièrement reçus sur le trajet depuis le franchissement initiatique du Bosphore ont donc été autant d’implants décisifs qui germeront ensuite, sans jamais démentir vraiment les intuitions premières qui m’ont éveillé aux méandres et subtilités de l’Orient. Tout compte fait, voilà la confirmation irréfutable de ce qu’est vraiment le voyage par essence: un déplacement vers un ailleurs, assez lentement pour engranger les messages subliminaux qui écloront simplement après l’arrivée. La destination apparaît donc presque accessoire, tant elle sert avant tout à digérer et approfondir ces messages dont la substance nous a déjà subrepticement pénétré en chemin.

Toujours assis face au pare-brise à côté d’Ali pour les derniers kilomètres, je partage son euphorie – bien compréhensible – de toucher au but et ‘d’arriver à la maison’, en quelque sorte. Mon sentiment personnel est paradoxal: j’ai en moi-même presque plus la sensation de ‘rentrer’ que d’atteindre une nouvelle destination inconnue ! Décidément, il me faudra un jour éclaircir cette question du non-enracinement, fondatrice de mes très précoces errances et de mon perpétuel nomadisme. Peu après, installé dans mes nouveaux quartiers de travail et de résidence à Suse, j’y trouverai en un rien de temps repères et routines familières, comme si ceux d’avant n’existaient déjà pratiquement plus. Au retour en France, j’éprouverai d’ailleurs une telle difficulté de réadaptation que je  quitterait pratiquement Paris, et pour de très longues années.

Pour le moment, l’héroïque Land Rover pénètre au ralenti dans la pénombre de l’unique rue du modeste village de Suse et tourne à gauche, juste avant le Tombeau de Daniel, seul illuminé. Finalement, il gravit à la lueur crue de ses phares blancs les dernières rampes du colossal château de Suse, qu’on devine dominant toute la plaine piquetée des lueurs faiblardes de quelques habitations rurales. Passant sous la massive poterne fortifiée d’entrée, on débouche enfin dans la première cour intérieure pour s’y immobiliser au milieu d’une petite foule de nafars, les serviteurs attitrés du maître des lieux. Ils s’emploient à décharger promptement pendant qu’on emprunte les escaliers menant à la vaste cour d’honneur; là, un comité d’accueil d’une vingtaine de personnes en tenue de soirée nous salue formellement, mais n’attend d’évidence que le précieux champagne venu du nord soit débarqué de la Land, puis reposé et rafraîchi a minima. Comme ils nous le souhaitent pour nous-mêmes, très accessoirement.

L’accueil du patron est bref et plutôt abrupt, selon une réputation d’autorité distante et très perverse qu’il se délecte d’auto-entretenir. Autour de lui – mais à distance respectable – loin de toute velléité festive, l’ambiance générale est compassée, bien que la moyenne d’âge des chercheurs, techniciens et administratifs présents soit inférieure à trente ans, à quelques exceptions près. C’est un avant-goût de ce qui m’attend dans les semaines et mois qui viennent où je me plierai à la discipline de fer de ce château d’un luxe tout apparent, qui est en fait dirigé comme un monastère de moines guerriers au service exclusif et désincarné de la science archéologique. C’est le prix à payer pour vivre et travailler à l’épicentre du monde ancien, dans l’œil du cyclone oriental d’hier et d’aujourd’hui en quelque sorte.

Bienvenue dans l’ancienne capitale mondiale du Roi des Rois, et joyeux Noël au château !

Après un réveillon guindé et d’une sobriété surprenante pour des gens plutôt sevrés de toute saine distraction, la journée de Noël a été livrée à l’oisiveté de tous, personnel de service excepté. Dans la matinée de ce jour férié, ceux qui se glissent subrepticement vers leurs salles de travail respectives le font assez lentement tout de même pour se laisser repérer; ainsi, les espions du grand patron, observateurs zélés qui se coulent tels des ombres au long des coursives du château, pourront actualiser son classement des collaborateurs les plus méritants… Pour ma part, n’ayant pas encore matière à manifester de zèle, je paresse sans vergogne jusqu’à l’heure du déjeuner; informel en ce jour férié, et en horaire exceptionnellement élastique, il est servi sous forme d’un buffet froid d’un raffinement adapté aux circonstances.

Dès la matinée, je me suis lancé dans l’exploration de fond en comble du château, découvrant à quel point ce vaste et complexe monument est une réplique récente, mais assez fidèle du célèbre Krak des chevaliers bâti en Syrie au XIIèmesiècle par les Croisés [1]. Au déjeuner, notre patron, approché par hasard devant le buffet, m’a fermement incité à ne jamais sortir non accompagné de la forteresse et nanti de quelques autres injonctions disciplinaires; il m’a ensuite gratifié d’une brève introduction à l’histoire hors normes de ces lieux surréalistes. Suse est en effet le seul chantier archéologique semi-permanent au monde qui dispose d’une telle infrastructure logistique, qui parait à la fois mégalomane et totalement surdimensionnée pour l’usage de l’archéologue qui l’a créée et dirigeait seul les fouilles saisonnières il y a soixante-dix ans ! C’est que – pour se prémunir des incessants raids de bandits qui écumaient le Khouzistan à l’époque – Jacques de Morgan avait dû recruter une garnison de quarante cavaliers bédouins pour sa protection personnelle et celle des trésors qu’il pourrait mettre au jour… Le Krak puissamment fortifié qu’il fit édifier pour abriter hommes et chevaux, ainsi que les auxiliaires et la logistique annexe permet donc maintenant d’accueillir de copieuses équipes de chercheurs pour de longs mois et de nombreux spécialistes de passage dans des conditions de travail et de confort idéales…

On épargnera au lecteur le récit de la vie quotidienne au sein de cette prestigieuse mission scientifique internationale du siècle dernier. Sous la conduite de son dernier directeur atypique et visionnaire, elle ne perdura qu’une décennie, jusqu’à ce que les chars lourds et les troupes reprennent à leur manière les fouilles du site…  Mais en 1972 et 1973, ce quotidien n’avait rien d’ordinaire, loin de là: sous mes yeux ébahis, jamais le huis clos de personnalités aussi soumises à leurs passions les plus élevées, comme aux plus triviales n’atteignit un tel paroxysme… Mais trop d’acteurs et de témoins survivent encore, et il vaudrait mieux laisser à un talent digne d’Agatha Christie le soin d’une fiction campant les turpitudes et petits secrets de chacun des membres de cette aventure persane hors normes. Dans la réalité vécue, les figures de ce théâtre d’ombres ne se sont même pas vicieusement entretuées durant mon séjour; ce qui aurait pu donner à un Hercule Poirot l’opportunité d’activer ses petites cellules grises; toutefois, et à maintes reprises, on en était pas très éloigné…

————————–  ( À SUIVRE  ——-  24. épilogue  ———-) ——————————

 

[1]  Cette énorme construction fut principalement édifiée par Jacques de Morgan, responsable des fouilles à la fin du XIXèmesiècle, et sans souci des destructions archéologiques massives qu’elle occasionna en sous-œuvre. Implanté au point haut du Tell dit de l’Acropole, le château fut notamment édifié avec les millions de briques millénaires récupérées sur les vestiges du palais de Darius le Grand ! Certaines d’entre elles, provenant de niveaux encore plus anciens, portent des textes cunéiformes qui constituent une immense bibliothèque à ciel ouvert que l’on avait entrepris patiemment de récupérer dans les années 1970, jusqu’à l’interruption de la Révolution Islamique, puis de la guerre Iran-Irak dont le château et le site archéologique de Suse furent ravagés, comme bastion régional avancé.

 

Quand la Perse se réveillera…

 

 

Le chaudron perpétuellement bouillonnant du Proche et du Moyen Orient est à peine attiédi sous des cessez-le-feu précaires que l’Iran, pourtant auréolé de ses victoires sur l’ennemi héréditaire sunnite, voit la contestation populaire embraser les rues de ses villes. Les manifestations contre une théocracie hors d’âge y sont le fait des plus pauvres et des jeunes, la plus large majorité de la population iranienne; celle-là même qui avait massivement soutenu jusque là le régime des mollahs.  Si l’exaspération sociale des moins nantis est une cause suffisante de mobilisation, certains agitateurs ont sans doute aussi reçu l’inspiration et la dynamique contestataire depuis l’extérieur du pays.

En l’occurence, on doit admettre que l’Oncle Sam confirme ici son légendaire manque de subtilité dans les manœuvres de déstabilisation dont il est coutumier de longue date vis-à-vis des régimes adverses à ses intérêts primaires. Mais, comme toujours, la rusticité intellectuelle des cow-boys de Lengley, exécuteurs bien rodés de ces basses œuvres diplomatiques apporte la preuve renouvelée de son efficacité immédiate, lorsqu’il s’agît de contrarier l’influence grandissante d’un pouvoir menaçant les protectorats régionaux américains.

Voici 25 siècles, la Perse avait engendré le plus grand empire de l’Ancien Monde. Après 1200 ans ou presque de sa domination sur l’Orient, de la Méditerranée à l’Indus,  les Arabes l’investirent et le démantelèrent. Pour longtemps? En apparence seulement: en réalité, dès les premiers pas de l’Islam conquérant, les Perses, convertis de force et d’assez fraîche date, firent sécession religieuse et instaurèrent le shIÎsme, base d’une rébellion perpétuelle contre le califat arabe sunnite. Fort d’une civilisation millénaire, cimenté par sa dissidence religieuse, l’Iran a toujours maintenu un « Chiîstant » oriental, lequel a désormais retrouvé son rang de puissance régionale majeure, reconquérant ses emprises idéologiques et territoriales jusqu’aux rives de la Méditerranée et renouant de manière privilégiée avec une Russie revigorée par le déclin de l’Empire Américain et son repli straté­gique et peu glorieux des théâtres conflictuels du Moyen Orient. Le soutien le plus paradoxal à ce réveil de l’Iran vient du clown tragique, fossoyeur historique de la première puissance mondiale du XXème siècle, qui, dès son élection, a fait de la Maison Blanche un Disneyland ubuesque. Le réveil de l’imperium Perse et l’efficacité de son softpower, autant que le hardpower de ses supplétifs irakiens ou libanais quadrillant son vaste « croissant » régional peut donc à juste titre inquiéter Washington, devenue désormais impuissante de le contrecarrer, du moins à court terme.

Les manifestations populaires de masse que vit actuellement l’Iran ne sont certainement pas le fruit d’une simple bouffée de chaleur intempestive des laissés pour compte du régime des Mollahs. Mais l’instrumentalisation de ces mouvements d’agitation, attisés aussi par  l’ennemi sunnite héréditaire, par Israël et par leur sponsor commun US, a aussi d’autre leviers moins facilement prévisibles; il est ainsi probable que les « démocratures » russe et turque ne se contentent certainement pas d’un rôle d’observateurs passifs de la contestation sociale actuelle que doit encaisser la République Islamique. Sans être nécessairement solidaires de ceux des américains et de leurs protégés régionaux, leurs visées trouvent un intérêt évident à une déstabilisation contrôlée de l’Iran.

A l’image d’un chaudron d’huile bouillante, l’Orient profond et mystérieux – selon les clichés rebattus mais pertinents – offre la perpétuelle convection de courants aléatoires et dangereux. Ces mouvements complexes semblent indécryptables pour un observateur crispé sur ses certitudes rationnelles d’occidental; son arrogance culturelle le pousse alors à plonger le doigt dans la marmite en espérant en contrarier l’imprévisible mécanique des fluides. Le seul résultat avéré sera de s’y brûler cruellement, sans modifier en quoi que ce soit les pulsions versatiles – stochastiques dirait un mathématicien – venues des tréfonds du récipient.

Pourtant, les cycles de fièvres et de violences qui caractérisent sans disconti­nuer l’histoire contemporaine du Moyen Orient sont largement moins ésotéri­ques et indécodables qu’il n’y paraît. Dans ces contrées qui furent la matrice millénaire de nos civilisations, les pulsions qui meuvent et alimentent ces cycles restent élémentaires; elles sont basiquement communes à notre espèce et constantes au fil des Temps. Par conséquent, les schémas d’affrontements culturels n’ont changé que de formes et de modalités depuis des millénaires. Dans leurs principes fondateurs, ils affichent une certaine constance qui ne peut que contrarier les tenants d’une Histoire en perpétuel renouvellement. Une fois libéré de ses pesants archaïsmes idéologiques, l’empire Perse pourra se réveiller vraiment et contribuer à rétablir les équilibres d’un Moyen-Orient encore otage pour le moment des puissances occidentales qui l’ont dépecé et asservi à leur convenance depuis tout juste un siècle.

11 janvier 2018

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Village Bakhtiari © SR-1973

 

à propos des en-têtes de ce blog…

Celui qui ne connaît pas son passé n’a pas non plus d’avenir. Rien ne prédispose donc mieux à l’aventure de la prospective que le métier d’archéologue, et encore mieux, une passion pour la géologie. Si la première formation scientifique permet de pousser l’exploration jusqu’aux origines de la culture humaine, la seconde mène carrément jusqu’à celles de notre planète…

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Au nord du Portugal, les promeneurs qui parcourent l’immense platitude de la Praia Amorosa  ignorent la nature et l’ancienneté absolue des roches grisâtres curieusement abrasées qui affleurent par endroits sous le sable découvert par la marée. Ce lieu magique est pourtant unique au monde, ou presque: c’est là exclusivement que nous est offerte l’opportunité inouïe d’un contact visuel et physique direct avec le socle Précambrien du continent originel, vieux de plus de trois milliards d’années ! Par une coquetterie de la Nature, l’érosion a aussi ménagé en surface de ces affleurement rocheux – qui évoquent quelques léviathans marins enfouis – de minces sillons où elle a enchâssé des parures délicates de micro-perles de minéraux vivement colorés et de cordons de paillettes d’or natif surgies des entrailles les plus profondes de notre planète.

 

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Au sud de la Bretagne, au large du Morbihan, les côtes de Belle-Ile-en-Mer déchiquetées par l’océan offrent au rêveur une palette géologique d’une diversité sans pareille. Parfois, l’interminable va-et-vient de la houle a remis au jour des roches surprenantes, bien loin des clichés d’une Armorique trop souvent perçue comme un monolithe granitique. Le jeu de l’érosion peut alors produire des effets graphiques aussi subtils qu’inattendus.

 

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