DYSTOPIA 2048 – 4/4 + postface

image: Astre à l’agonie au large d’Ouessant  © SR-2016

 

 

À la manière des champions sportifs en phase ultime de concentration avant l’épreuve, Igor arpente à petites foulées la vaste loge qui lui a été ménagée à l’arrière de la scène érigée pour sa fête. Les yeux à demi-clos, il manipule mentalement dans l’espace l’hologramme géant qu’on lui a préparé à Taïpei les semaines précédentes et qui fera de sa prestation une spectaculaire attraction. Cet objet virtuel surdimensionné va synthétiser en accéléré les étapes de sa mutation graduelle en cyborg haut de gamme au cours des décennies écoulées. Il s’imagine bien haranguant son auditoire ébahi par son annonce inattendue : « … l’Homme, on le sait, n’est pétri que de paradoxes: ainsi, dans le lointain passé de 2018, en me risquant à devenir le cobaye du premier des  ‘’contrats 300’’, avec la complicité de mon ami Huang, je me suis assuré de survivre satis­fait ou remboursé;  cette transmutation corporelle intégrale me promettait de pouvoir résister envers et contre  tou dans un environnement devenu invivable pour le reste de mes contemporains ». En son for intérieur, Igor se souvient aussi que l’engagement sur un tel contrat devait lui garantir – pour le moins – une espérance de vie jusqu’au milieu du XXIIIème siècle; ceci à hauteur de confort technique constant, et quelles que soient les dégradations du milieu ambiant; et peut-être bien mieux que cela comme les constantes avancées technologiques et mises à jour incluses aux clauses du contrat le laissaient augu­rer. Même si la promesse d’un ‘’bonheur garanti’’ y reste encore proscrit. Mais quel est vraiment le sens de ce mot pour un cyborg multimilliardaire de son genre ? Pour les simples mutants transhumains qui auraient des états d’âme, voire des angoisses passagères, il y a toujours les pilules bleues distribuées à profusion et gracieusement par les autorités toujours plus soucieuses de paix sociale…

Sur l’invitation d’un maître de cérémonie, en vedette de la soirée, Igor a fait son entrée en scène: il résume pour l’auditoire un peu médusé comment la perspective d’habiter un milieu de plus en plus radicalement hostile à l’espèce homo sapiens l’a déterminé vers cette option du 100% cyborg, autrement dit celle de la nouvelle machine humaine qui fut initiée dès la fin du vingtième siècle. Igor rappelle comment furent réunies pour lui les conditions de base de sa transmutation, les laboratoires mobilisés ayant dû aller bien au-delà des recettes de bonne femme du transhumanisme ‘’old school’’. Fini donc le renou­vellement intégral des fluides corporels, etc., et plus globalement dépassées depuis belle lurette toutes les techniques qui alimentaient en d’autres temps d’hypocrites polémiques dans l’univers de la compétition sportive. Pas de prothèses mécaniques non plus, ni de greffes d’organes juvéniles de provenance douteuse depuis les bas-quartiers indonésiens ou africains, pratiques antiques dignes de garagistes peu scrupuleux. Passant ces considé­rations sous silence, et jouant avec l’image holographique de son corps à l’instar de Chaplin dans l’immortelle séquence de la mappemonde du Dictateur, Igor enchaîne :

« Au cours des années Trente de ce siècle, pendant tous ces mois où j’étais supposé taquiner les étoiles dans ma capsule spatiale, ou bien errer d’escale en escale sur les eaux turquoise des néolagons tropicaux de Finlande, on procéda donc directement à un échange progressif de tous mes constituants organiques obsolètes et mortels, les remplaçant un à un par des dispositifs bioniques et cybernétiques quasiment inaltérables. Ainsi, je suis devenu capable d’absorber sans dommages les plus hautes toxicités, et de les retraiter en circuit autonome. Les mises à jour régulières incluses au forfait de mon ‘’contrat 300’’ m’ont assuré une élévation constante des résistances de ma nouvelle enveloppe corporelle à l’hostilité sans cesse croissante de l’environnement et à la pénurie désormais définitive de ressources saines et consommables d’origine naturelle »

Fallait-il aborder la délicate question: « À quel prix, direz-vous ? ». Igor la jugea un peu trop triviale en pareille circonstance. Tous ces travaux d’ingénierie ont bien sûr exigé un investissement qui pourrait sembler prohibitif au commun des mortels. Certes, le capital à mobiliser obli­gatoirement au départ représente bien quelques jours d’argent de poche d’un citoyen de  »l’Extrêmistan »[1] comme lui; ou bien quelques siècles de revenus d’une famille ordinaire du  »Mediocristan »[2], selon les points de vue… Mais qu’on se rassure: pour ceux que cela tenterait, les charges de l’emprunt accordé par la Huang Bank of Eurasia peuvent s’étaler sur la durée de vie contractée, soit plusieurs siècles à la base, et même sur celle des descendants jusqu’à la troisième génération; ce qui assure une bonne fidélisation au fournisseur et réduit les échéances de routine à un simple abonnement quasi-perpétuel. Évidemment, Igor lui-même n’a pas eu à s’abaisser à l’emprunt; mais, pour se faire modeste, il mentionne simplement que, dans son engagement initial, il a sensiblement réduit les frais en différant la dispendieuse option ‘’processeur central’’, sur laquelle il avait encore quelques réticences personnelles; un vieux fond d’empirisme résiduel, sans doute… Et d’ajouter: « La sénilité précoce n’étant pas à exclure, même au niveau de dopage chimi­que auquel mon actuel cerveau organique est quotidiennement astreint depuis vingt ans, j’envisage de réexaminer la question en temps utile. En attendant, une fois transmuté – unité centrale exceptée – j’arrive à ces cent ans d’âge dans la forme et l’état d’esprit d’un tout jeune homme de la génération de mes parents. »

Ayant fait l’impasse des contingences un peu trop sordides à son goût, il poursuit en direct :« Chers amis, fidèles actionnaires, cadres et proches collaborateurs dévoués, mesdames et messieurs, en cette année 2048, j’ai donc bien la vie devant moi, à niveau de performance optimale et pour 200 ans de plus, au minimum; y compris, pour ce qui me concerne, en mettant le nez au dehors autant qu’il me plaira (et si tant est que cela reste vraiment agréable); ce qui n’est évidemment plus possible à la majorité d’entre vous, qui est encore sous-équipée contre l’hostilité sans cesse croissante de ce qu’on appelait autrefois « la Nature ».

Avec le charisme et la force de conviction qui ont fait sa réputation de longue date, Igor a maintenant son auditoire bien en main; il peut le conduire sans ménagement à l’acmé de son discours. Évitant d’en rajouter en pathos, il peut maintenant l’amener à la conclusion délibérément dramatisante qu’il mijotait depuis longtemps pour clôturer cette fête mémorable : « Vous tous, survivants provisoires sur une planète condamnée, vous êtes tous nés plus récem­ment que moi, certains même bien après le début du siècle présent. Mortels privilégiés ! Certains d’entre vous sont encore là pour avoir eu la perspicacité – et les moyens suffisants – de se soumettre à temps à des ajustements transhumanistes classiques et de degrés variables. Dans l’ensemble, si je ne m’abuse, quelques uns ont même déjà souscrit des « contrats 180 » bien moins radicalement prospectifs et sécurisants que le mien. Qui sait à ce jour ce que l’effet domino des bouleversements climatiques nous réserve ? Je leur conseille de ne plus trop tarder pour les avenants… »

« Quand bien même, votre perspective idyllique de franchir le cap du siècle à venir avant que le chaos ne vous ait prématurément rattrapés peut toujours être remise en cause à tout instant. Par exemple avec la météorite géante qui s’approche de nous depuis des mois, et dont la trajectoire actuelle – parait-il – nous cible de manière de plus en plus critique. Elle pourrait bien tenter de souffler votre prochain gâteau d’anniversaire juste avant vous ! Mais restons sereins: le pire n’est jamais certain, et tous ces calculs d’astronomes pessimistes à l’excès dont se repaissent les médias depuis des semaines ont sans doute été sciemment manipulés par les uns pour quémander des subventions  et par d’autres pour doper leurs audiences, à coup sûr… En tout état de cause, et au pire, ce damné astéroïde pourrait aussi bien n’effleurer que la face opposée du globe, où il ne reste déjà plus grand monde depuis le règlement de comptes musclé de 2026 entre les deux Corées… »

Et Igor de poursuivre que, dans la routine du monde tel qu’il va à sa perte depuis près de deux siècles maintenant, la solution transhumaniste extrême qu’il a adoptée porte donc à un optimisme tempéré. Intégralement reconditionné et blindé contre toute agression, rendu indemne de toute passion, son corps cybernétique devrait bien parvenir à survivre à l’inexo­rable déchéance planétaire. Assez longtemps en tous cas pour que l’expérimentation spatiale devienne opérationnelle pour les transports à distance-lumière; et pour prendre le temps de s’acclimater à d’autres mondes de notre galaxie, réputés carrément invivables du point de vue archaïque de nos prédécesseurs. « Ils n’en reviendraient pas aujourd’hui de ce qu’est devenue notre propre planète bleue, autrefois si paradisiaque.. »

Prenant son auditoire à témoin sur un ton chaleureux de fausse confidence, Igor conclut en s’avouant désormais un peu impatient de s’acclimater encore plus complètement à de nouveaux mondes plus accueillants. Dans cette perspective, il confirme la rumeur qu’un proche un peu trop indiscret a laisser filtrer et selon laquelle il envisage une prochaine transplantation du ‘’pack processeur central’’ manquant encore à sa reconfigura­tion intégrale. Et, pour apaiser les réactions houleuses qui suivent cette annonce inouïe de justifier: ‘’Je suis bien placé pour savoir que l’intelligence artificielle surpasse désormais largement les performances, même optimisées, de l’antique cervelle humaine héritée de nos ancêtres sapiens. Je suis donc assez confiant pour tenter l’expérience. Et puisque ce processeur, une fois installé, peut n’être initialisé qu’au moment de mon choix, et dans un délai maximal de trois ans, cela me laisse encore le temps de réfléchir ».

Tout de même, avant de sauter ce dernier pas, Igor avoue qu’un détail le tourmente encore un peu: certes, les développeurs du prototype garantissent que l’architecture de ce néo-cerveau permettra enfin de surmonter le conflit archaïque entre striatum et cortex, transférant à ce dernier la disposition des réserves de dopamine de synthèse, et donc le contrôle supérieur des principes du plaisir et de la gratification. Ce qui implique que les décisions d’action rationnelles de perspective durable prendraient de ce fait le pas sur les réflexes instinctifs de satisfaction des besoins vitaux les plus immédiats. Plutôt satisfait de voir les rapports entre cyber-humains évoluer ainsi vers moins de passions aveugles et éphémères, Igor s’inquiète néanmoins du flou maintenu jusqu’ici par les ingénieurs sur le développement opérationnel d’algorithmes de l’affectivité qu’ils prétendent pouvoir mieux maîtriser dans les mises à jour à venir.« Ce n’est pas un détail pour moi… Peut-être vaut-il mieux attendre encore un peu pour ma greffe ? Ma jeunesse retrouvée m’expose en effet à toutes sortes de rencontres imprévues qui résisteraient mal à la rationalité ultime !»

 

————————— FIN—————————–

© Serge RENIMEL – 26 août 2018

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[1]  Dans son best-seller Le Cygne noir : La puissance de l’imprévisible (2007) N.N.Taleb définit la province d’Extrêmistan comme« le lieu où l’inégalité règne:  »The winner takes all ». Les éléments sont régis par la tyrannie du singulier […] Un seul événement peut dominer tout un phénomène […] Le domaine du revenu individuel ou de la richesse est un exemple »
[2]  ibid. selon N.N.Taleb, par opposition à l’Extrêmistan, la province du  »Mediocristan » se définit comme « le monde de routine dans lequel aucun événement ne peut modifier de manière significative la configuration générale des choses »

aux inspirateurs de plume :

 

Jack LONDON – Le talon de fer (1908)
Eugène ZAMIATINE – Nous (1920)
Aldous HUXLEY – le meilleur des mondes (1932)
Karin BOYE – Kallocaïne (1940)
Ray BRADBURY – Fahrenheit 451 (1940)
René BARJAVEL – Ravage (1943)
George ORWELL – 1984 (1949)
Ayn RAND – Atlas Shrugged (1957)
Anthony BURGESS – A Clokwork Orange (1962)
Philip K.DICK – Blade Runner(1968)

 

… et à ceux de l’image animée :

 

 François TRUFFAUT – Fahreinheit 451 (1966)
George LUCAS – THX 1138 (1971)
Soylent GREEN – Soleil vert (1973)
Michael CRICHTON – Westworld (1973)
Terry GILLIAM – Brazil (1985)
Paul VERHOEVEN – Robocop (1987)
Steven SPIELBERG – AI (Artificial Intelligence) (2001)
Alex PROYAS – iRobot (2004)
Lars VON TRIER – Melancholia (2011)
Lars LUNDSTRÖM Äkta människor (Real Humans)  (2012)
Jonathan NOLAN – Westworld (2016-2019)

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DYSTOPIA 2048 – 3/4

image: Astre à l’agonie au large d’Ouessant  © SR-2016

 

Voici largement plus d’un demi-siècle, les gouvernants des 154 pays réunis pour la première fois pour un spectaculaire ‘’sommet de la Terre’’ à Rio de Janeiro y avaient déclaré, la main sur le cœur, leur ferme engagement d’enrayer la dévastation écologique de notre vieille planète, déjà très largement consommée. Orchestrée par les quelques puissances qui en étaient à elles seules principalement responsables, cette pantalonnade médiatique n’abusa que ceux qui auraient voulu voir autrefois, dans les accords de Munich en 1938, l’assurance d’une Paix définitive entre les peuples… Munich 1938, Rio 1992, la même arnaque mortifère vis-à-vis de l’opinion mondiale; comme si les dizaines de sommets et de conférences internationales et les centaines de colloques de haute tenue défendant avec conviction la préservation de notre planète pouvaient donner le change. Le cynisme des participants à ces palabres hypocrites et stériles, qui n’ont pas apporté le moindre début de solution concrète, se mesure à leur cumul d’empreinte carbone. Au terme de ces décennies perdues et des millions de tonnes de COdilapidées, le résultat des vœux pieux et de l’inaction politique généralisée est accablant.

Dorénavant submergée sans appel par le dérèglement de leur milieu vital et l’anéantissement programmé du biotope, la majorité des terriens est directement confron­tée à l’évidence d’océans et de continents morts, de pollution asphyxiante, de rayonne­ments cosmiques dépassant les seuils tolérables, de canicules ravageuses et tempêtes hors normes, de raréfaction critique des ressources vitales et alimentaires… Ceux qui ont survécu jusqu’ici aux cataclysmes régionaux successifs, à la soif et à la faim, à l’air vicié ou brûlant, ne peuvent que se résigner à l’irréversible spirale infernale qu’il aurait fallu décider d’enrayer à temps. Et constater que l’inféodation totale des gouvernants à des lobbies planétaires mus par leur seule rapacité – et leur connivence corruptrice avec eux – n’est, au final, que le fruit de leur propre inertie civique.

Depuis l’orée du 21èmesiècle, la convergence des progrès fulgurants de la recherche sur le cerveau humain a finalement permis de décrypter les mécanismes pervers par lesquels notre espèce allait imparablement vers sa perte, à très court terme dorénavant. L’imagerie cérébrale en temps réel et le génie génétique ont cruellement mis en évidence le rôle prépondérant du striatum– notre cerveau reptilien – dans la libération ad libidum de dopa­mine – l’hormone qui stimule le principe de plaisir et ‘’récompense’’, en quelque sorte, les comportements de survie à court terme au détriment d’anticipations responsables du futur plus éloigné… Le court terme, c’est la consommation a satiété, la goinfrerie immédiate de pouvoir, de profit, de domination sexuelle qu’imposent les ‘’gènes gloutons’’ avides de postérité, et aveugles à un avenir réaliste et raisonné. Ce qui nous condamne à l’extinction par bêtise, ou plutôt par nos priorités cérébrales à la bestialité, c’est l’irrésistible pulsion d’angoisse du prédateur qui anticipe les pénuries futures et le pousse à se goinfrer sans retenue des sources d’énergie et à féconder sans retenue les matrices reproductrices passant à sa portée. Dans la physiologie du cerveau des vivipares dominants, et donc des humains, le cortex, qui enrobe le striatum profond, est censé en réguler les désirs primai­res; mais comme le striatum commande la gratification instantanée et occulte les enjeux lointains, on comprend mieux pourquoi l’alchimie cérébrale des humains gère de manière aussi irresponsable leur conscience écologique projective du futur. Voilà bien de quoi revi­vifier a posteriori les spectres malthusiens et eugénistes des siècles passés en les confor­tant dans leurs pires prescriptions démographiques…

Une issue inéluctable pourrait donc menacer ceux de notre espèce qui n’auront pas accès à des palliatifs devenus hors de prix, même pour s’assurer une base très élémentaire de survie. Faute de recours transhumanistes sophistiqués – économiquement accessibles aux seuls privilégiés – la plus grande masse de population survivante sera graduellement sacrifiée au bilan catastrophique de l’Anthropocène, en moins de quelques générations désormais. D’ici un siècle, guère plus, ces générations, bien que plus coriaces face aux cataclysmes à répétition, disparaitront aussi, avant même l’échéance normale du cycle des espèces moins vulnérables. Tous les représentants du genre homo, jeunes et vieux, citoyens ordinaires et périssables, sans distinction sauf économique; bref, tous ceux qui n’auront pu s’approvi­sionner à discrétion, ni bénéficier à temps du reconditionne­ment corporel haut de gamme que l’on trouve exclusivement auprès de laboratoires spécialisés; une élite sera donc désormais seule acclimatée aux conditions hostiles de la vie sur la planète Terre; sous réserve qu’elles ne s’aggravent pas plus vite que prévu, ou qu’un  »cygne noir » ne vienne mettre en ultime équité un terme prématuré, et plus équitablement moral, à ce cycle final de l’humanité. En quelque sorte, ce serait escompter la théorie du météore géant comme instrument eschatologique de toute justice sociale !

Mais – en toute injustice probable – l’ère des hyper-vieux bioniques et mutants est donc grande ouverte à ceux qui n’auront pas le souci trivial de devoir aliéner un capital conséquent pour obtenir leur reconditionnement physiologique; et qui, par la suite, auront seuls les moyens  d’assumer les mises à niveau récurrentes garantissant une adaptation constante aux dégradations galopantes du milieu. À terme, une fois les dernières vagues d’humains insolvables compostés dans la biomasse, les bienheureux survivants pourront oublier le souci des anciennes tensions sociales avec les pauvres et les serviles de l’ancien temps; et lever les protections de plus en plus étanches dont il leur avait fallu s’entourer pour se prémunir des plus violents; mais aussi renoncer aux lassants compromis démagogues qui furent un temps déployés pour s’assurer de l’attachement durable des plus dociles et d’une paix sociale relative. Les aristocraties futures parviendront donc à se passer de petit peuple en chair et en os – toujours prompt à s’insoumettre – pour être bien mieux servis qu’avant par des algorithmes attentionnés et hautement intuitifs, incarnés dans des matériaux et des formes encore improbables il y a peu.

Justement, dans les années 2020, trente ans après avoir découvert avec la distance de son humour caustique les balbutiements du transhumanisme, Igor en était venu à prendre la question plus au sérieux, le concernant. Il avait alors tergiversé un bon moment avant d’écarter l’hypothèse basse de la bionique qui conduit simplement à ‘’l’homme augmenté’’. En un mot, c’était alors celle qui consistait à ménager au départ sa base physiologique d’origine en n’y apportant que les traitements d’optimisation, additifs technologiques ou chimiques  strictement nécessaires à une performance physique et mentale améliorée de l’individu; son but initial était simplement d’optimiser sa durabilité standard, et son confort physiologique des « vieux jours ». Igor avait aussi tiré la leçon des dérives sectaires du mouvement  »H+ », ainsi que des arnaques de charlatans trop nombreux qui avaient abusé de la fortune financière  et de la crédulité de certaines stars planétaires, aboutissant même parfois à fin accidentelle prématurée. À cet égard, les séjours prolongés en caisson, les transfusions à répétition, bricolages d’organes ou échanges d’ADN en clinique spécialisée à Cuba ne le tentaient vraiment pas. Par contre, son addiction de jeunesse à la cybernéti­que et son passé de chercheur qualifié dans les domaines connexes portait naturellement Igor à accorder sa confiance aux ingénieurs, tels ces taïwanais astucieux et sans états d’âmes qu’il avait rencontré à une certaine époque, et aussitôt débauchés pour rejoindre son laboratoire stratégique, et jalousement  tenu secret jusqu’à ce jour.

Fortune et pouvoir assurés, Igor a donc finalement opté pour l’hypothèse haute de son devenir personnel, l’option maximaliste de la bionique; à son sens, la voie la plus radicale, mais aussi pragmatique de sa survie dynamique durant le troisième millénaire. Sa soixan­taine de printemps largement achevée, ayant pris la précaution de faire cryogéniser et archiver à chaque rendez-vous chirurgical les éléments remplacés de l’enveloppe corpo­relle léguée par ses parents, il progressa donc pas à pas vers sa transmutation intégrale. Sept années durant, par étapes camouflées sous prétexte de croisières spatiales assorties de quarantaines ou de longs voyages de ressourcement dans des paradis écologiques préservés, il a ainsi été progressivement transformé – sans qu’il y paraisse – en cyborg inté­gral, ou presque, sous les mains expertes de l’équipe ultra confidentielle d’ingénieurs qu’il avait constituée avec son ami Jack Huang; ce megamilliardaire, auteur en vue d’OPA monopolistiques sur les deux leaders mondiaux des gaz industriels avait fait sa fortune initiale en vendant de l’air respirable en microcapsules aux milliards de citadins asiatiques asphyxiés par la pollution urbaine, puis sur la planète entière; il avait ensuite diversifié ses activités en de multiples et fructueuses joint ventures avec le Groupe piloté par Igor, prenant notamment le contrôle en sous-main du développement de NeoDubaï, mégapole créée de toutes pièces au nord de l’Islande, et vouée à devenir le principal hub portuaire sur les nouvelles routes polaires vers l’Asie-Pacifique.

Dès l’origine de son processus de mutation corporelle, Igor n’eut qu’une petite coquetterie, compliquant un peu la tâche des ingénieurs: il exigea la préservation et le recyclage de son archaïque cervelle biologique dans la nouvelle enveloppe de haute technologie construite et patiemment assemblée sur mesure, et à son image de néo-jeune adulte mature. Ce ne fut pas sans mal: à un moment donné, il dû même prétexter un sérieux AVC accidentel,  pour ne pas perdre la confiance de nombre d’amitiés anciennes et de relations profession­nelles, navrées de le voir perdre en sensibilité et en mémoire, puis finalement en empathie sociale ce qu’il gagnait en contrepartie en tonicité physique et en acuité intellectuelle pure. Les périodes d’apprentissage et de rééducation qu’Igor s’imposa avant de parvenir à une reconnexion motrice satisfaisante, et de recouvrer toute sa plasticité cérébrale, furent donc particulièrement longues et délicates à gérer. Et même après reprise de la maîtrise inté­grale de ses influx, il lui fallu plus de temps encore pour récupérer pleinement ses facultés spirituelles, affectives et oniriques. Mais aux approches des 87 ans, il parvint finalement en beauté au terme de ce cycle, donnant à tous le change parfait et indécelable du brillant et empathique esprit qu’il avait toujours été et surprenant chacun par une santé de titane et d’ytterbium dont personne ne pouvait soupçonner qu’elle n’avait absolument rien de méta­phorique.

Aujourd’hui, il a voulu que la célébration de son centième anniversaire lui soit l’occasion d’un coming out solennel risquant d’époustoufler tout son monde, y compris ceux qui croient encore avoir été les intimes et initiés de cette personnalité atypique, et si secrète depuis toujours. Dans le show qu’il leur prépare en point d’orgue des réjouissances, Igor est bien décidé à ne pas ménager son auditoire; d’ailleurs, dans la communication du mitan de ce millénaire, la langue de bois et les jeux d’euphémismes sont devenus résiduels chez quelques personnalités archaïques seulement, quelques nostalgiques un peu pitoyables de l’expression politiquement correcte. En ces temps où le cynisme est devenu la vertu essen­tielle, l’héritage du puritanisme obsessionnel anglo-saxon a fini par s’auto-asphyxier dans le ridicule de ses propres contradictions; et le repli identitaire comme économique de son berceau américain d’origine a bien contribué à discréditer ce qui avait autrefois imposé l’idéologie WASP au reste du monde. Aujourd’hui l’Empire asiatique qui domine désormais sans partage le pouvoir mondial n’a que faire de ces visions stériles qui sont à des années-lumière de son propre héritage culturel. De plus, les sombres perspectives et l’état d’urgence vitale qui se confirment  pour ce qui subsiste de l’espèce humaine commune incitent à s’épargner les euphémismes bien-pensants. Les invités d’Igor, ultimes privilégiés et survivants, croient tous avoir anticipé les vents mauvais de l’Histoire humaine; cela les a conditionnés à se prémunir des risques les plus immédiats sur une planète en sursis chaque jour plus précaire et préparés à tout entendre, du moins le supposent-ils…

Rien que le nombre à trois chiffres de son âge, qui aurait été autrefois qualifié de canoni­que, et la forme physique éblouissante qu’Igor affiche démontrent qu’il a été comme eux, et depuis un bail, du bon côté des laboratoires de pointe, comme des banques réservées à la clientèle des super-privilégiés ! Plus qu’une bonne leçon de réalisme, son adresse à ses invités se prépare à leur servir une démonstration de cynisme destinée aux âmes peu sensibles: en substance ‘’…pour anticiper largement la lointaine balise de vos 100 ans, la réussite précoce est impérative, entendons celle qui donne accès au pouvoir économique; quand bien même parait déjà sonner pour la plupart le glas définitif de notre maison Terre, je vais ce soir vous dévoiler comment j’ai conjuré cette fatalité, comment les heureux élus de la Fortune peuvent désormais accéder à la perpétuelle jouvence  !’’.

© Serge RENIMEL – 22 août 2018

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DYSTOPIA 2048 – 2/4

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Par souci de loyauté vis-à-vis de ses proches, Igor a feint de jouer le jeu de l’ignorance pour l’anniversaire ‘’surprise’’ que son entourage lui prépare pour son centenaire. En effet, sa garde rapprochée – avec la discré­tion d’une bande de scaphandriers papotant dans un salon de thé – lui concocte cet évé­nement depuis des semaines, et pour la fin du mois prochain. En réalité, c’est lui-même qui en a instillé subrepticement la perspective, et depuis assez longtemps pour que chaque subalterne zélé s’en croie désormais l’initiateur. Ce qu’il a habillement laissé perfuser, c’est l’idée d’une fête un peu archaïque, tonique et débridée comme il en existait encore dans sa première jeunesse attardée, avant la fin du siècle dernier; et comme il sera le héros agréa­blement surpris de cette imprévisible fiesta, il aura toute licence d’en profiter sans retenue.

Igor, jeune centenaire en pleine forme se lâchant sans retenue aucune pour la nouba de son siècle ? Une aussi banale annonce suffirait-elle vraiment à éberluer les foules ? Proba­blement pas. Certes, après ses absences prolongées d’année en année pour de mysté­rieuses escapades spatiales ou marines, et à l’étonnement général, il affiche depuis un bon moment une tonicité physique et mentale qu’on aurait pu croire perdue à tout jamais pour lui au début du millénaire, lorsque les premières atteintes de l’âge ont mis un frein à ses excès et débauches d’adulescent attardé. Sur le plan corporel, ne s’étant jamais vraiment astreint à l’hygiène de vie idéale d’un athlète préparant les olympiades, il avait rencontré de plus en plus de difficultés pour digérer le cap de la soixantaine bien tassée et ses suites moroses. Même en maintenant encore un moment une vie active plutôt intense, cadencée par ses tours du monde à répé­tition; et même en prolongeant par intervalles sa vie festive plutôt déraisonnable des vertes années, il savait bien qu’il n’échapperait pas sous peu à la casse, peut-être même à un terme plus rapproché que c’était souhaitable…

Vers la fin de cette décennie fatale des trois-quarts de siècle qui le menait droit au seuil de ce qu’on désignait encore comme ‘’le troisième âge’’, il lui était devenu un peu plus pénible d’assumer chaque mois plusieurs tournées d’inspection ou conseils d’administration pour les différentes filiales de Buenos-Aires, Chongqing et même Reykjavik, pourtant plus accessible depuis sa résidence helvétique. La télé­conférence n’avait pas la solennité suffi­sante, et la communication corporate exi­geait qu’il paya régulièrement de sa personne par une présence physique, comme cela s’impose à ceux parvenus au sommet du pouvoir. De retour en Europe entre deux déplacements, il avait dû aussi renoncer à bien des détentes et plaisirs; ainsi à tenir plus de deux nuits d’affilée en feria au même rythme effréné qu’autrefois, à l’époque où il débarquait à la Pente­côte à l’hôtel Imperator de Nîmes, en force avec toute la ‘’gauche caviar’’ parisienne aux nez poudrés… Quant aux stimulations incessantes que le perpétuel renouvellement de beautés de passage proposait encore à son irrépressible concupiscence, nonobstant le spectre hideux et putatif de la défaillance honteuse, le sagace Desproges-à-l’irréprochable-syntaxe en aurait sans doute projeté – à son plus vif regret – le même pronostic d’échec potentiel que lui…

Voici près de cinquante ans, Igor avait porté un intérêt d’abord distrait aux tentatives pionnières du transhumanisme. Ne se sentant alors nullement concerné ni tenté par un hypothétique rajeunissement, il était encore, comme tous ceux de sa génération du Babyboom, sous l’emprise fantasmatique d’une assurance d’éternelle adulescence: à ce moment-là, toujours dans l’incapacité d’assumer son âge biologique véritable, il se vivait donc encore comme un ultra-juvénile, un copain sympa et branché pour ses propres reje­tons, même la cinquantaine venant… La fiction émergente de ‘’l’Homme augmenté’’ lui paraissait donc une aimable curiosité prospective comme une autre. D’ailleurs ce domaine aux frontières de la science-fiction restait encore confidentiel à l’époque, les  »Nouvelles Technologies de l’Information et de la Commu­nication » monopolisant tout le devant de la scène politique et médiatique jusqu’à l’obsession. Même si, dans la candeur ambiante, les zélateurs de l’informatique radieuse n’avait encore établi que des rapports distanciés avec la fable orwellienne ’1984’’, la jugeant encore comme une dystopie des plus impro­bables; pas plus qu’ils ne croyaient vraiment possible la venue d’une société comme l’imaginait alors Terry Gilliam dans le tragiquement hyperréaliste  »Brazil »; et même si la plupart – Steve Jobs mis à part – ne voyaient dans la montre-visio­phone de Sean Connery dans le dernier James Bond qu’un ludique gadget sans le moindre avenir…

Par conséquent, à l’époque où le premier film de la série des Robocop n’attirait que mépris condescendant et quolibets de l’intelligensia respectable des élites occidentales, le transhumanisme n’était encore pour Igor qu’un sujet de spéculations improbables. Juste à la veille de sa quarantaine, il ne se sentait donc absolument ni concerné, ni éligible à cette forme d’utopie dont seule la portée eschatologique pouvait exciter sa curiosité pour un futur plus qu’incertain. En effet, pour lui, la prospective fictionnelle de l’éternelle jeunesse et de l’invulnérabilité aux agressions du milieu avait ceci de passionnant qu’elle transgressait l’ultime frontière métaphysique de l’Humanité: la mort, issue peu séduisante et usuellement précé­dée – de surcroît – d’une inéluctable et douloureuse déchéance physique. D’ailleurs, à vingt ans d’un nouveau millénaire, qui semblait encore bien lointain à tous, la doxa transhumaniste la plus crédible visait en priorité  et plus modestement à seulement différer cette échéance fatale, et accessoire­ment à en rendre les préliminaires les moins désagréa­bles possible. Dans cette logique, chacun était plutôt appelé à envisager le scénario d’avenir présenté comme le plus plausible pour les terriens, et qui suivrait probablement le synopsis suivant: dans une première étape,  »devenir tous japonais », ou crétois en quelque sorte, soit survivre en proportions croissantes jusqu’à 120 ans, dans une forme physiologi­que acceptable; ensuite, et à un terme bien plus lointain, chirurgie et chimie d’avant-garde à l’appui, prolonger biologiquement l’espérance de vie, pourquoi pas jusqu’à deux fois plus longtemps, vu le temps qu’il faudrait consacrer dans un futur encore improjetable aux allers-retours pour goûter des vacances régulières sur la planète Mars… Ces perspectives radieuses d’un âge d’or et même de platine, voire de diamant pour tous les ex-vieux poten­tiels, supposaient, bien sûr, que notre propre planète tolère encore pour un moment la présence humaine à sa surface. Et même que l’homme parvienne, dans la grande sagesse et l’altruisme spontané propres à son espèce, à modifier radicalement ses comportements dévastateurs à l’égard de son milieu vital, en espérant léguer aux générations montantes une planète un peu régénérée…

Jusqu’à la fin du XXèmesiècle, rien n’autorisait à imaginer que la courbe ascendante des progrès techniques du transhumanisme allait croiser bien plus tôt que prévu celles – dramatiquement exponentielles – du dérèglement climatique et de l’épuisement accéléré des ressources vitales de la Terre. Seuls les citoyens du monde les plus lucides et les moins désinformés virent poindre le véritable scénario plausible, celui de l’extinction certaine de l’espèce sapiensqui se lisait à la croisée de ces courbes; même bricolée par la médecine et la science pour permettre à quelques privilégiés de vieillir plus, et de mieux résister en milieu hostile, cette espèce avait désormais peu de chances de durer bien longtemps; bien moins en tous cas que les arachnides: les seuls êtres survivants ressurgis en pleine forme des sables coralliens d’un atoll français du Pacifique, quelques semaines seulement après les explosions aériennes expérimentant la bombe H…

En somme, tant d’efforts soutenus par les servants zélés de l’ingénierie transhumaniste pour perpétuer des générations de vieillards juvéniles risquaient bien de rester vains, puisque les vagues successives de l’apocalypse écologique prédite auraient finalement raison de tous sans discrimination, sans doute plus tôt que prévu ! Un pari de plus de l’arrogance humaine, aussi dérisoire qu’insoutenable ! Suivant le réflexe imbécile d’aveuglement que l’on impute à l’autruche, malgré l’évidence des menaces croissantes la plupart des contemporains s’est longtemps refusée à envisager le pire. Ainsi, il a fallu un demi-siècle de trop pour que les cris des Cassandre de l’écologie militante – hurluberlus  longtemps réputés subversifs et décroissants – finissent par déstabiliser la grosse majorité des incrédules, inconditionnels du développement à tous crins. Pour autant, le gong final des ralliements tardifs sonna trop tard pour enrayer l’apocalypse que les marionnettes  populistes placés aux manettes de pouvoir par les lobbies financiers et industriels avaient irréversiblement consacrée.

© Serge RENIMEL – 20 août 2018

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DYSTOPIA 2048 – 1/4

image: Astre à l’agonie au large d’Ouessant  © SR-2016

 

Dans l’isolement absolu d’un cottage perdu sur la lande, au nord de l’île des Hébrides écossaises que l’on nomme Jura, le cliquetis régulier d’une massive Underwood annonce depuis des mois qu’un chef-d’œuvre est ici en gestation. Décembre 1947 s’achève, et Eric Blair est bien en train d’enfanter sur cette antique machine à écrire le projet de son ultime roman, qu’il a provisoirement intitulé ‘’le dernier homme d’Europe’’; titre qu’il finira par simplifier en ‘’1984’’.

Au même instant, à l’écart d’un minuscule hameau du Pfälzerwald enfoui sous un épais manteau de neige qui cloître chacun chez soi, un couple de jeunes mariés anonymes engendre son premier rejeton. Tout-à-fait fortuitement, sa gestation, qui débute juste à temps avant le réveillon, progressera en parallèle à celle du manuscrit de ‘’1984’’; et la naissance d’Igor à l’automne suivant, dans une autre maison forestière, au cœur de la Picardie, coïncidera avec l’achèvement dans les brumes écossaises du chapitre final du testament littéraire d’Eric Blair, dit George Orwell pour son éditeur.

Le nouveau-né, qui a été baptisé Igor en clin d’œil à ses ancestrales racines polovtziennes, est bien sûr ignorant de la coïncidence qui présage funestement de son devenir. En effet, il voit le jour dans un univers dont nul ne peut alors imaginer qu’il s’achemine pourtant déjà vers un cauchemar absolu, inexorable avatar du délire prophétique d’un écrivain d’obédience communiste en phase terminale de tuberculose. Avec un tel passif, difficile d’attendre de lui une œuvre plus rose, comme savait en produire à logorrhée continue sa compatriote, Dame Cartland… Encore loin des sombres perspectives tracées par Orwell, l’enfant conçu en Palatinat prend pied au contraire dans un monde occidental tout juste libéré du spectre nazi et que le plan Marshall de la bienveillante Amérique préserve du totalitarisme stalinien, du moins matériellement. En dépit du dénuement absolu de parents prolétaires, son avenir s’annonce donc potentielle­ment radieux, avec les progrès foudroyants de la médecine de guerre et de l’industrie agroalimentaire; ultime attention de détail du progrès, on va même jusqu’à désinfecter régulièrement son berceau avec force DDT, pour écarter les nuisibles qui pourraient l’importuner ! …Que rêver de mieux dans le meilleur des mondes qui s’annonce ainsi pour lui, et pour tous ses semblables ?

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Un siècle plus tard, Igor a fait fortune en vendant du rêve, comme on dit, et presque mira­culeusement survécu à tous les bienfaits mondialisés d’un développement forcené sur le modèle imposé d’Outre-Atlantique: progrès technique aveugle, course obsessionnelle au profit, confort égoïste, consommation à outrance et loisirs à base de surdose de voyages inutiles et tous équivalents… Bien entendu, les effets pervers assez flagrants de ce modèle irresponsable et ravageur sur l’environnement et la santé humaine n’attendront pas le troisième millénaire pour se manifester pleinement; mais ils ne provoqueront en retour – bien trop tardivement d’ailleurs – que de pieuses contremesures de pure bonne conscience de la part des principaux coupables. Ceux-là mêmes qui, après avoir gaspillé sans mesure toutes les ressources, et tout en poursuivant sans mollir, se sont mis à faire la morale aux émergents qui entendaient les suivre modestement dans cette voie; ceux qui, en villégia­ture à l’Ile de Ré, sont dès lors allés acheter leur pain bio à bicyclette électri­que, écologi­quement neutre (?!) après l’avoir fait si longtemps à bord de leur tout-terrain de luxe à moteur diesel; et les mêmes qui abusaient encore sans compter de l’avion pour un oui ou pour un non, sous prétexte d’aller convaincre quelques primitifs attardés au soleil des vertus du déve­loppement durable; si possible au bord d’un lagon, dans un bungalow clima­tisé ‘’à cause des moustiques’’; des vacances responsables et inclusives, comme on disait alors… Et un bonus appréciable sur leur bilan carbone déjà explosif.

Étant parvenu à survivre, malgré tout, dans un milieu naturel devenu chaque jour plus délétère avec le concours égoïste de ses contemporains les plus nantis et hypocrites, Igor a eu aussi très tôt conscience d’autres dangers croissants; notamment ceux atteignant sa capacité d’initiative et d’autonomie sociale, que certains assimilaient encore comme composante essentielle de la ‘’démocratie’’, notion générique pourtant ambigüe s’il en fut. Dès le tournant du siècle, il prit conscience aigüe de la dégradation accélérée des libertés individuelles sous la pression sournoise, mais à peine déguisée finalement, de la course impla­cable au profit et au pouvoir de quelques uns. Sans avoir échappé complètement aux intoxi­cations idéologiques du temps de sa jeunesse, dans une société sous perfusion marxiste-léniniste obsédante, Igor est malgré tout parvenu a recouvrer par la suite une bonne part de son libre arbitre intellectuel. Esprit brillant et rebelle à toute forme d’arbitraire, il a appris à filtrer finement toutes les formes de désinformation; et de même à exercer sa vigilance constante à l’égard du soi-disant ‘’miracle technologique’’ érigé  au dernier tiers du XXème siècle en véritable religion collective; pression totali­taire qui a suffi à réveiller à temps la vigilance d’Igor, au départ plutôt benoîtement prosélyte pour tout ce qui venait de la contre-culture californienne, fut-elle technique ou non. Mais il déchanta bien vite, notam­ment à l’égard de dispo­sitifs et contenus numériques trop envahissants pour être honnêtes et trop gratuits pour ne pas être au profit exclusif de leurs maîtres new age, et pourtant sans foi ni loi…

Ayant finalement recouvré son intégrité intellectuelle, Igor n’a pas pu se soustraire par contre à la décrue physiologique qui guette tous les vivipares de base: son corps s’est donc normalement dégradé au fil du temps; autrement dit, il a vieilli à tel point que, pour un homme de sa génération, et depuis un bon moment, il ne devrait même plus être normale­ment de ce monde. En réalité, c’est le secret qu’il a jalousement dissimulé à tous jusqu’ici qui lui a évité le cimetière; et, bien entendu, sa puissance financière, qui lui a offert ce qui reste interdit au commun des mortels… Le présent été 2048 s’achève donc sans qu’il ait encore livré à quiconque la véritable clef de cette survie surprenante, au-delà de tout pronostic; ni révéler comment il est devenu – de son plein gré – bien plus qu’un vulgaire mutant ‘’augmenté’’, sorte d’humain optimisé pour lequel certains privilégiés font appel à la physio-ingénierie contem­poraine de pointe. Mais la recette secrète de jouvence d’Igor est encore bien moins banale; voilà pourquoi il l’a si bien verrouillée jusqu’ici. Maintenant,  en atteignant son âge à trois chiffres, le temps lui semble symboliquement venu d’assumer publiquement son iden­tité occulte de véritable machine pensante, de dévoiler à tous le cyborg quasi intégral qu’il a commencé à substituer en catimini, module après module, à son corps mortel depuis près de vingt ans déjà. Et auquel il envisage même d’apporter une touche finale inédite et quasi faustienne qui fera de lui un authentique pionnier.

Après tout, par les temps qui courent, son entourage, tout comme ses actionnaires sont désormais mûrs pour accepter n’importe quelle annonce, aussi perturbante soit-elle. Pour les habitants en sursis de la planète, il y a bien pire à chaque instant, ou presque. Ainsi, les dizaines de milliers de disparus de la semaine écoulée, victimes des cyclones et tsunamis monstres qui viennent de dévaster intégralement plusieurs métropoles et les territoires de la façade atlantique, et ont même labouré en profondeur l’Aquitaine et tout le Val de Loire; fort heureusement, ces cataclysmes désormais récur­rents, qui ne feront même plus l’actualité d’ici quelques jours, vont s’espacer avec la fin de la saison tropicale, qui ne dure tout de même que la moitié de l’année en Europe.

Quant à la mortalité bien plus routinière encore des flots de réfugiés climatiques africains fuyant par millions vers le nord, c’est une fatalité désormais admise par la majorité d’ici qui vient d’ailleurs de plébisciter et reconduire pour la troisième  fois au pouvoir la démocrature paneuropéenne, toujours aussi radicale sur le sujet. En conséquence, et avec l’assentiment quasi général – selon les sondages officiels – les escadrilles de drones de sous-traitants ubérisés vont donc pouvoir disperser des barrages de puissants gaz incapacitants avant que le flot des migrants n’atteigne les rives de la Méditerranée; non sans dégâts collaté­raux ; mais – selon l’euphémisme des communiqués officiels – c’est le seul moyen  de ‘’maintenir la barre mensuelle des pertes à un seuil acceptable de régulation des flux migratoires’’ (sic). Les algorithmes  qui produisent désormais à flot continu les contenus de nos média mainstream attesteront que, par rapport aux quatre  milliards d’Africains qui s’annoncent à moyen terme, l’effort paneuropéen d’endiguement reste en effet adapté, et décemment proportionné …

D’ailleurs, depuis des lustres, l’opinion publique a été mithridatisée, puis privée de ses ulti­mes réflexes critiques. Grâce à la perfusion continue de la surenchère de nouvelles terrori­santes répandue par des lanceurs d’alerte plus ou moins crédibles, et démultipliée à l’infini par les réseaux sociaux, une ‘’culture de guerre’’ s’est instaurée dans les esprits; elle légi­time sans peine le recours à des mesures drastiques contre les effets induits du cataclysme écologique; ce qui est cyniquement plus payant que d’avoir agi en temps utile contre ses causes…  Désormais, le consortium global qui contrôle, sauf aux marges,  l’intégralité des sources d’information et des outils d’évaluation des réseaux sociaux veille a cet acquis, nourri par ses puissants algorithmes; ceux qui sont spécialement dédiés aux tâches rédac­tionnelles sont idéalement calibrés pour n’inquiéter personne avec les pires annonces; leur intelligence cybernétique remplace donc avantageusement depuis peu la communauté résiduelle des journalistes humains dont la sensiblerie gauchisante et les compromissions d’entre-soi avaient  fini par exaspérer tout le monde, à commencer par le Consortium et ses partenaires.

En complément, la politique de distribution gracieuse par ce Consortium de son implant digital maison assure à tous les usagers de ses réseaux un flux continu, gratuit et lénifiant de nouvelles futiles ou tragiques aussitôt oubliées. L’imperium médiatique a ainsi cristallisé sur un tel degré général d’individualisme et d’indifférence qu’il devient pratiquement impos­sible à qui que ce soit de s’inquiéter de ‘’l’effet papillon’’ qui le guette pourtant à tout moment. On voit donc déambuler les passants, chacun dans sa bulle étanche, regard vide et sourire béat, seulement attentif aux signaux ultra-personnalisés que diffuse leur implant rétino-cochléaire. Grâce au dispositif anti-collision intégré au système, chacun peut être pleinement à l’affut en continu des anecdotes insignifiantes et volatiles dont les réseaux saturent leur temps de cerveau disponible, où ce qu’il en reste. Plus besoin de réagir ou d’échanger avec d’autres: l’algorithme vous analyse simultanément, et même par anticipa­tion, et il formate pour chacun en temps réel les messages expédiés sans délai à votre réseau relationnel. Après tout, rien de vraiment neuf en soi, puisque ce comportement  de masse avait envahi tout l’espace public il y a plus de trente ans déjà…

Pour sa part, Igor a habilement joué de ses capacités innées de non-conformisme face à la masse des aliénés qu’il côtoie au quotidien; parmi eux, même ses plus proches ont donc cessé de s’étonner de le voir déconnecté pendant des journées entières des prothèses  nomades sans lesquelles aucune vie normale ne semble possible. Quand la greffe multi­media universelle s’est imposée, elle fut bien sûr adoptée de plein gré – mais pas en pleine conscience – par le troupeau de ses contemporains, mais Igor a pu s’y soustraire sans que cela surprenne non plus; il a ainsi gardé la main sur quelques sources critiques et indépen­dantes d’information  »à la carte » où il puise de temps à autre, et le contact direct avec quelques vrais journalistes survivants, évidemment clandestins et dissidents. Le seul moyen désormais de préserver un minimum de lucidité, et de rester responsable de ses pensées et de ses actes.

En habitué de longue date des hautes sphères politi­ques et de l’économie, Igor n’a jamais été dupe non plus des futilités de la communication évènemen­tielle et corporate; il sait seulement en quoi la perfusion constante de ses flux manipulateurs pour entretenir l’illusion du pouvoir des institutions ou des firmes et de leurs dirigeants reste incontournable. Et il reste toujours aussi attentif à ne pas négliger les principes fondant la théorie du chaos: ‘’comment un battement d’aile de papillon en forêt brésilienne peut provoquer la formation d’une tornade au Texas…’’. Pour des raisons qu’il ne cherche pas à justifier, Igor a toujours fui les plaisirs factices de la notoriété et tenu en piètre estime ceux de ses contemporains dont l’énergie est constamment concentrée sur leur désir de plaire au plus grand nombre. Pour ce qui est de l’autopromotion, il y a trente ans déjà, il s’était donc faci­lement reconnu chez un autre atypique dans son genre, Nicholas N.Taleb qui lui disait, dans une convergence de vue absolue entre eux « La seule vraie définition du succès est de ne pas avoir honte de soi-même » et aussi « la vraie réussite, c’est de ne rien avoir à prouver à personne« . Cela lui revient opportunément, alors qu’il doit se préparer à affronter un exer­cice imposé de communication dont la vedette sera …lui-même.

Toujours majoritaire dans le capital de la multinationale qui a fondé son immense fortune, il sait parfaitement que la moindre annonce le concernant – même à titre strictement privé – rejaillira infailliblement sur le cours de l’action, et impactera donc les profits de l’entreprise, à commencer par les siens. Aujourd’hui, même si l’enjeu pourrait sembler anecdotique, il ne dédaigne pas pour autant une perspective proche dont le défi l’excite: à l’occasion de son anniversaire au millésime symbolique, il compte en effet faire bientôt une révélation fracassante pour tous ceux – et ils sont nombreux – qui se passion­nent pour la vie privée des stars et personnalités en vue, comme c’est son cas. Or, comme devrait dire la chanson: ‘’on a pas tous les jours cent ans’’ !  C’est l’occasion rêvée pour déclencher le buzz qui pourrait détourner, pour quarante-huit heures au moins, l’attention du public des routines quotidiennes et déprimantes de l’imparable Armageddon du genre humain qui poursuit son petit bonhomme de chemin…

© Serge RENIMEL – 20 août 2018

 

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