Quels maîtres, quel profil pictural ?
Pour se faire une juste idée du vrai profil d’artiste-peintre de Reni-Mel, Il suffit de parcourir même superficiellement le catalogue de ses œuvres archivées ou exposées dans des collections publiques. En l’absence actuelle d’exégèse sérieuse et publiée de cette œuvre, on s’aperçoit alors combien les quelques notices consacrées au peintre sont volontiers expéditives: elles ont fini par réduire l’amalgame de son œuvre à son passage supposé de jeunesse sous la férule déterminante d’Edouard Detaille et de Fernand Cormon. Ce qui aurait évidemment corrompu de manière rédhibitoire toute l’œuvre future du débutant, condamnée a errer ensuite dans le ghetto esthétique suranné et idéologiquement suspect d’un style pictural honni des modernistes…
Cet amalgame est totalement abusif et factice ne résiste pas à la plus élémentaire évidence: d’abord celle que montre l’essentiel des centaines d’œuvres produites par Reni-Mel durant la première moitié du XXème siècle; et aussi les preuves historiographiques irréfutables qu’il ne fut même pas »formé » par les vénérables maîtres incriminés. À ce stade d’une biographie qui se veut objective et éclairante, il importe donc de rétablir ces évidences concernant l’initiation picturale d’origine et la formation du style si singulier – et moderne – du jeune Léon Renimel. Les moteurs de recherche numériques favorisent malheureusement la prolifération spontanée des approximations ou erreurs manifestes de la majorité des notices en circulation. Il est donc temps de remédier à l’indigence d’information concernant la formation artistique de Reni-Mel et la réalité thématique et esthétique de son œuvre.

- Reni-Mel Nouvelle Orleans (1922) Nouvelle Orleans (1964)
Les faits sont là. Dès sa prime enfance, Léon Renimel exerce son talent naissant à l’iconographie historique et mythologique: passionné par les légendes Arthuriennes que son père mettait en vers et adaptait au théâtre, il se met ainsi d’abord à copier les gravures des héros de la Table Ronde, puis à recomposer des scènes de genre de son cru. Dans un registre plus historique, puisque son ascendance familiale lointaine est réputée tenir d’une lignée de compagnons du Connétable Bertrand Du Guesclin, il croque aussi en abondance chevaliers et destriers du Moyen Age. Cette passion toute juvénile pour les chevauchées et les combats à l’ancienne s’étendra aussi aux amérindiens des grandes plaines de l’Ouest sauvage, sous le choc de leur découverte à Paris, lors du séjour du cirque de Buffalo Bill au printemps 1905.
La dextérité graphique qu’il a développée très tôt, et perfectionnée jusqu’à l’adolescence le conduira donc naturellement à être précocement recommandé par ses enseignants auprès de certains grands maîtres de la peinture d’Histoire; laquelle, en cette période entre 1871 et 1914 est obnubilée par l’esprit de revanche anti-prussien, ce qui privilégie les thématiques militaires dans toutes les formes d’Art visuel comme vivant. À l’instar de ses semblables, il est l’enfant de la génération des vaincus de 1871, écolier de la IIIème République embrigadé et intoxiqué de militarisme à longueur de temps; le tout jeune homme ambitionnant de devenir artiste-peintre, et exclusivement cela, ne ressent donc aucune discontinuité entre sa passion primitive pour les scènes chevaleresques – littéralement parlant – et cette grande peinture d’Histoire et globalement belliqueuse qui infuse toute la culture de l’époque. Socialement, comme on le sait, ces images épiques sont alors massivement consensuelles; elles sont bien sûr promues sans failles par les institutions pour servir la propagande officielle qui prélude à l’holocauste de 14-18.
Pourtant, malgré le »bourrage de crâne » ambiant et les dons graphiques du jeune Renimel très tôt repérés, en dépit même d’un patriotisme affirmé par ses engagements ultérieurs, il se bornera à en tirer parti, comme des centaines d’autres combattants, en une série de croquis ou esquisses réalisés sur le terrain même. Et les thèmes qu’il illustre sont dès lors aux antipodes de la propagande militariste: au contraire, ce sont des constats des violences extrêmes et horreurs de la guerre industrialisée, des réfugiés civils, des paysages-martyrs et de la réalité sordide des combattants de base, toutes nationalités confondues, qu’ils soient survivants, prisonniers ou massacrés… Dans les dizaines de croquis, encres et aquarelles ainsi produites par Reni-Mel de 1914 à 1918, il n’y a vraiment rien pour complaire alors à la hiérarchie militaire ou servir ses besoins constants de propagande, bien au contraire.
Comme peintre à part entière, il se limitera donc à exploiter ponctuellement, et à sa manière très particulière ses bases minimales d’initiation en atelier pour deux tableaux allégoriques seulement, »France 1914 » et »America ». Un siècle plus tard, on est pas étonné que l’artiste-combattant ait été suffisamment bouleversé par l’horreur de la Grande Guerre où il était plongé pour concevoir ces compositions; mais on est aussi interpellé par sa maîtrise immédiate de réalisations aussi abouties auxquelles il n’avait jamais été vraiment formé, ni même suffisamment préparé. Ce qui reste certain, c’est que l’étudiant d’avant-guerre ne fut jamais, à proprement parler, l’élève d’Edouard Detaille, et encore moins celui de Fernand Cormon, ni même d’homologues plus obscurs d’alors. Sa fréquentation de l’atelier du premier fut bien trop éphémère pour qu’il puisse seulement s’y imprégner de quelques rudiments de savoir-faire utiles à la composition et à l’exécution de monumentales peintures à l’huile; et son passage-éclair sous la férule du second reste parfaitement insignifiant dans son parcours de formation.
La vérité historique contrôlable est que, chaudement recommandé par ses professeurs d’Arts Appliqués à Edouard Detaille, le jeune apprenti-orfèvre eut une première et très brève entrevue plutôt prometteuse avec ce grand maître en 1909. Mais il ne le revit que plus de deux ans plus tard, pour être admis en stage à son atelier de façon plus qu’éphémère, juste avant la mort du maître. Dans ses mémoires autographes, il confirme et détaille lui-même avec la meilleure précision et objectivité souhaitables les circonstances précises de cette incursion sans suites dans l’atelier de Detaille en 1912, à raison de quelques heures le matin, et pour quelques mois à peine [1]. Ces mémoires rendent aussi compte de son contact-éclair et aussitôt avorté avec Fernand Cormon, pour cause d’incompatibilité esthétique et idéologique avérée. Seul le court stage chez Detaille, prématurément interrompu par la disparition du maître, aurait pu permettre au jeune Reni-Mel un début de familiarisation avec certains fondamentaux de la peinture historique en grands formats, dont il saura pourtant démontrer sa maîtrise innée par la suite. Quant à la leçon de son stage resté virtuel chez Cormont, qui le vira de son atelier après quelques séances seulement sur motif d’impertinence, elle reste très édifiante sur les options de l’artiste alors débutant: en toute impertinence, il dénonça là d’emblée cette forme périmée d’art académique, signifiant sans ambages au maître alors incontesté du genre, et devant tous ses élèves réunis, à quel point sa manière était dépassée ![2]

Reni-Mel n’eut donc jamais de maître formateur à proprement parler; mais il n’était pas pour autant un peintre autodidacte, loin de là: durant ses années de jeunesse il reçut une solide formation à toutes les disciplines classiques en École d’Art Appliqués, à un niveau qui était alors comparable à celui des Beaux-Arts, et sous la férule de professeurs souvent communs aux deux institutions. Tout en œuvrant ensuite à l’atelier d’orfèvrerie de son père, il fréquenta aussi assidûment jusqu’en 1913 les principaux ateliers libres de la Rive Gauche pour s’y perfectionner régulièrement. C’est sur ces solides bases de formation classique qu’il a pu devenir, avant même d’être complètement démobilisé du service armé, un peintre déjà très expérimenté, quand bien même sa filiation avec d’hypothétiques imprégnations du style académique relève en grande partie de la fiction. Dès 1923 à New York, les ventes de Reni-Mel aux institutions et à des particuliers avertis, puis après 1935 ses constantes participations aux grands salons parisiens et expositions témoignent sans ambiguité de sa reconnaissance de peintre professionnel estimé et régulièrement primé.
Avec le catalogue exhaustif, ou presque qui a pu être constitué récemment, les équilibres de ses thèmes privilégiés sont à nouveau explicites: sa production graphique de combattant est celle d’un citoyen engagé et sans complaisance pour les États-Majors; la thématique historique et symbolique de ses deux peintures monumentales du temps de 14-18 a certes constitué un bref et tonitruant épisode, lançant sa carrière dans le prisme d’une société entièrement conditionnée par la culture de guerre[3]. Mais dès 1918, en parallèle à son ambitieux chantier allégorique, il est déjà revenu au genre civil, notamment des paysages et portraits. Même si, quelques temps après l’installation aux USA, il s’est à nouveau prévalu de sa qualité d’auteur du tableau »America » – qui avait fondé sa notoriété si soudaine en 1922. Revenu en France, il tentera encore en plusieurs occasions de faire valoir ce passé, ce jusqu‘au début des années 1950. Dans tous les cas, il espérait ainsi stimuler ses commandes passagèrement taries par la conjoncture économique ou les crises géopolitiques d’alors. Sauf exception, cela fut sans effets consistants, et même contre-productif à certains égards, car ses thématiques et son style pictural étaient depuis bien longtemps reconnues et appréciées dans un registre civil bien éloigné de son grand tableau allégorique trônant définitivement au siège fédéral de l’American Legion à Indianapolis. En vérité, sa véritable motivation de jeunesse pour la peinture d’Histoire a donc été occultée et faussée par un label d’artiste institutionnel presqu’anecdotique qu’il accepta d’une société française encore encapuchonnée de ‘’bleu horizon’’ bien après l’Armistice de 1918. À l’orée de sa carrière, Reni-Mel y avait vu le levier le plus immédiat de son ambition pressante d’accéder à une reconnaissance professionnelle; sans percevoir plus loin la difficulté qu’il aurait par la suite à s’affranchir des lectures non distanciées, idéologiques et sans pertinence réelle d’une telle qualification.

Enfin, il est éclairant de savoir que le chef de commando très exposé qu’il fut à Verdun, et ailleurs au Front vit arriver l’après-guerre, sans avoir connu la moindre promotion de grade et avec la seule croix du combattant en gratification minimale et bien tardive. Ses sentiments très libertaires parfois sans retenue, sa fraternisation probable au Front avec de jeunes syndicalistes américains, sa réalisation d’une affiche ouvertement pacifiste et internationaliste vue dans tout Paris alors qu’il était encore sous les drapeaux ont évidemment à voir avec ces rebuffades de la part de la bureaucratie d’État-Major. En 1921, l’Aspirant Renimel ne s’est donc pas privé d’accepter un titre honorifique de »peintre officiel du Ministère de la Guerre » qu’il ne dut qu’à l’appui sincère de quelques fidèles, et à l’inattention passagère de ses pires ennemis au sein de l’Institution. Ce titre, qui valait d’abord – à ses yeux – compen-sation des risques bien réels pris au combat n’eut d’ailleurs pas grande pérennité effective: aucune commande du Ministère ne suivit, et il se garda bien lui-même d’initiatives pour en susciter. Obtenu grâce à son talent inné de lobbyiste instrumentalisant ses tableaux « France 1914 » et »America » en parfait communicant autodidacte prenant de vitesse les autorités militaires françaises, ce titre ne mérite donc pas l’attention démesurée que certains veulent encore lui porter. Dans une large mesure, l’artiste a payé avec lui le prix de sa confusion d’ego, d’intérêts personnels et d’ambition artistique en un positionnement initial mal maîtrisé. Ainsi, il dut assumer longtemps une étiquette peu conforme à sa réalité créative, mais qu’il avait lui-même contribué à perpétuer avec une certaine ambiguïté et trop longtemps, voire à raviver périodiquement, finalement pour des profits plus qu’illusoires.
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[1] Extrait des mémoires autographes de Reni-Mel 1979 (manuscrit original, folios 19-20): [au printemps 1909] … je me rendis au 129 Boulevard Malesherbes, là où se trouvait l’atelier du maître. […] Edouard Detaille prévenu par la lettre de mon professeur me reçut dans une antichambre, la où il était en train de se raser. Il regarda 2 ou 3 de mes aquarelles et me dit simplement : « çà me rappelle mon ami De Neuville – Eh bien, jeune homme, il vous faudra travailler. Allez dans quelques académies libres de dessin et faites du modèle vivant. Continuez aussi, tout au moins pour quelque temps, de pratiquer le métier de votre père. Car bien rares sont ceux qui vivent de leur peinture – moi, c’est différent ». Et il termina par ces mots: « Revenez me voir, mais pas avant deux ans ». [en 1912, nouvelle incursion à l’atelier du maître] « …avec la même froideur bienveillante qu’il m’avait témoignée lors de ma première visite, il me dit: ‘’Revenez me voir quand il vous plaira. De même que pour certains de mes élèves, mon atelier vous est ouvert le matin’’ […] Hélas ! Cette année 1912 qui avait si bien commencé devait bien mal finir. Edouard Detaille mourut. »
[2] Reni-Mel a lui-même témoigné à plusieurs reprises d’une algarade, après seulement quelques séances d’atelier, au terme de laquelle le jeune apprenti s’était autorisé à brocarder la manière du maître jugée ‘’démodée’’ devant les autres élèves. Dans ses mémoires, Reni-Mel donne cette autre version de leur rencontre, qui préfigure une rupture quasi immédiate: [début 1913 Cormon le reçoit sur recommandation] « …il me demanda avec sa petite voix incisive : ‘’Qu’est-ce que vous voulez devenir, mon ami, un peintre ou un illustrateur ? – Mais un peintre, lui répondis-je. – Alors dans ce cas vous ferez les Beaux-Arts et vous viendrez le dimanche matin me montrer vos dessins’’. Mes premiers dessins le laissèrent complètement indifférent. Mieux, il l’indisposèrent, m’ayant fait remarquer qu’ils comportaient un bien grand nombre de rectifications […] ‘’Dans ces conditions, vous n’avez plus rien à faire chez moi le dimanche matin. Allons. Foutez-moi le camp d’ici’’ (mémoires autographes de Reni-Mel 1979, folio 22)
[3] À ce titre, on pourrait aussi considérer le célébrissime portrait de Gustave Appolinaire en uniforme et blessé (exécuté à cette période par Picasso) comme relevant de la peinture militaire…
Lire la suite « Reni-Mel, artiste-peintre – clés d’une œuvre (7) »


Reni-Mel – cavalier cosaque (1924) – explosion d’obus (1916) – autoportrait Verdun 1916
Verdun, la Relève (esquisse 1916) – Reni-Mel – Le nettoyeur de tranchées (1917)
Reni-Mel, 1930 – Rochers de Bréhat (panneaux d’esquisses en petit format pour les commanditaires américains)

Reni-Mel – Hudson River (1932) Reni-Mel – New York Downtown (1957)


Reni-Mel Old Vannes (1927 / 1936) – Glasgow National Museum, Felvingrove Galleries
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