Reni-Mel, artiste-peintre – clés d’une œuvre (7)

Quels maîtres, quel profil pictural ?

 

Pour se faire une juste idée du vrai profil d’artiste-peintre de Reni-Mel, Il suffit de parcourir même superficiellement le catalogue de ses œuvres archivées ou exposées dans des collections publiques. En l’absence actuelle d’exégèse sérieuse et publiée de cette œuvre, on s’aperçoit alors combien les quelques notices consacrées au peintre sont volontiers expéditives: elles ont fini par réduire l’amalgame de son œuvre à son passage supposé de jeunesse sous la férule déterminante d’Edouard Detaille et de Fernand Cormon. Ce qui aurait évidemment corrompu de manière rédhibitoire toute l’œuvre future du débutant, condamnée a errer ensuite dans le ghetto esthétique suranné et idéologiquement suspect d’un style pictural honni des modernistes…

Cet amalgame est totalement abusif et factice ne résiste pas à la plus élémentaire évidence: d’abord celle que montre l’essentiel des centaines d’œuvres produites par Reni-Mel durant la première moitié du XXème siècle; et aussi les preuves historiographiques irréfutables qu’il ne fut même pas  »formé » par les vénérables maîtres incriminés. À ce stade d’une biographie qui se veut objective et éclairante, il importe donc de rétablir ces évidences concernant l’initiation picturale d’origine et la formation du style si singulier – et moderne – du jeune Léon Renimel. Les moteurs de recherche numériques favorisent malheureusement la prolifération spontanée des approximations ou erreurs manifestes de la majorité des notices en circulation. Il est donc temps de remédier à l’indigence d’information concernant la formation artistique de Reni-Mel et la réalité thématique et esthétique de son œuvre.

New Orleans x2
Reni-Mel    Nouvelle Orleans (1922)                                           Nouvelle Orleans (1964)

Les faits sont là. Dès sa prime enfance, Léon Renimel exerce son talent naissant à l’iconographie historique et mythologique: passionné par les légendes Arthuriennes que son père mettait en vers et adaptait au théâtre, il se met ainsi d’abord à copier les gravures des héros de la Table Ronde, puis à recomposer des scènes de genre de son cru. Dans un registre plus historique, puisque son ascendance familiale lointaine est réputée tenir d’une lignée de compagnons du Connétable Bertrand Du Guesclin, il croque aussi en abondance chevaliers et destriers du Moyen Age. Cette passion toute juvénile pour les chevauchées et les combats à l’ancienne s’étendra aussi aux amérindiens des grandes plaines de l’Ouest sauvage, sous le choc de leur découverte à Paris, lors du séjour du cirque de Buffalo Bill au printemps 1905.

La dextérité graphique qu’il a développée très tôt, et perfectionnée jusqu’à l’adolescence le conduira donc naturellement à être précocement recommandé par ses enseignants auprès de certains grands maîtres de la peinture d’Histoire; laquelle, en cette période entre 1871 et 1914 est obnubilée par l’esprit de revanche anti-prussien, ce qui privilégie les thématiques militaires dans toutes les formes d’Art visuel comme vivant.  À l’instar de ses semblables, il est l’enfant de la génération des vaincus de 1871, écolier de la IIIème République embrigadé et intoxiqué de militarisme à longueur de temps; le tout jeune homme ambitionnant de devenir artiste-peintre, et exclusivement cela, ne ressent donc aucune discontinuité entre sa passion primitive pour les scènes chevaleresques – littéralement parlant – et cette grande peinture d’Histoire et globalement belliqueuse qui infuse toute la culture de l’époque. Socialement, comme on le sait, ces images épiques sont alors massivement consensuelles; elles sont bien sûr promues sans failles par les institutions pour servir la propagande officielle qui prélude à l’holocauste de 14-18.

Pourtant, malgré le  »bourrage de crâne » ambiant et les dons graphiques du jeune Renimel très tôt repérés, en dépit même d’un patriotisme affirmé par ses engagements ultérieurs, il se bornera à en tirer parti, comme des centaines d’autres combattants, en une série de croquis ou esquisses réalisés sur le terrain même. Et les thèmes qu’il illustre  sont dès lors aux antipodes de la propagande militariste: au contraire, ce sont des constats des violences extrêmes et horreurs de la guerre industrialisée, des réfugiés civils, des paysages-martyrs et de la réalité sordide des combattants de base, toutes nationalités confondues, qu’ils soient survivants, prisonniers ou massacrés… Dans les dizaines de croquis, encres et aquarelles ainsi produites par Reni-Mel de 1914 à 1918, il n’y a vraiment rien pour complaire alors à la hiérarchie militaire ou servir ses besoins constants de propagande, bien au contraire.

Comme peintre à part entière, il se limitera donc à exploiter ponctuellement, et à sa manière très particulière ses bases minimales d’initiation  en atelier pour deux tableaux allégoriques seulement,  »France 1914 » et  »America ». Un siècle plus tard, on est pas étonné que l’artiste-combattant ait été suffisamment bouleversé par l’horreur de la Grande Guerre où il était plongé pour concevoir ces compositions; mais on est aussi interpellé par sa maîtrise immédiate de réalisations aussi abouties auxquelles il n’avait jamais été vraiment formé, ni même suffisamment préparé. Ce qui reste certain, c’est que l’étudiant d’avant-guerre ne fut jamais, à proprement parler, l’élève d’Edouard Detaille, et encore moins celui de Fernand Cormon, ni même d’homologues plus obscurs d’alors. Sa fréquentation de l’atelier du premier fut bien trop éphémère pour qu’il puisse seulement s’y imprégner de quelques rudiments de savoir-faire utiles à la composition et à l’exécution de monumentales peintures à l’huile; et son passage-éclair sous la férule du second reste parfaitement insignifiant dans son parcours de formation.

La vérité historique contrôlable est que, chaudement recommandé par ses professeurs d’Arts Appliqués à Edouard Detaille, le jeune apprenti-orfèvre eut une première et très brève entrevue plutôt prometteuse avec ce grand maître en 1909. Mais il ne le revit que plus de deux ans plus tard, pour être admis en stage à son atelier de façon plus qu’éphémère, juste avant la mort du maître. Dans ses mémoires autographes, il confirme et détaille lui-même avec la meilleure précision et objectivité souhaitables les circonstances précises de cette incursion sans suites dans l’atelier de Detaille en 1912, à raison de quelques heures le matin, et pour quelques mois à peine [1]. Ces mémoires rendent aussi compte de son contact-éclair et aussitôt avorté avec Fernand Cormon, pour cause d’incompatibilité esthétique et idéologique avérée. Seul le court stage chez Detaille, prématuré­ment interrompu par la disparition du maître, aurait pu permettre au jeune Reni-Mel un début de familiarisation avec certains fonda­mentaux de la peinture historique en grands formats, dont il saura pourtant démontrer sa maîtrise innée par la suite. Quant à la leçon de son stage resté virtuel chez Cormont, qui le vira de son atelier après quelques séances seule­ment sur motif d’impertinence, elle reste très édifiante sur les options de l’artiste alors débutant: en toute impertinence, il dénonça là d’emblée cette forme périmée d’art académique, signifiant sans ambages au maître alors incontesté du genre, et devant tous ses élèves réunis, à quel point sa manière était dépassée ![2]

Chef Sioux + Pueblos
Reni-Mel    Clair de lune au village Pueblo  (1925)          Reni-Mel    Chef Sioux Oglala  (1923)

Reni-Mel n’eut donc jamais de maître formateur à proprement parler; mais il n’était pas pour autant un peintre autodidacte, loin de là: durant ses années de jeunesse il reçut une solide formation à toutes les disciplines classiques en École d’Art Appliqués, à un niveau qui était alors comparable à celui des Beaux-Arts, et sous la férule de professeurs souvent communs aux deux institutions. Tout en œuvrant ensuite à l’atelier d’orfèvrerie de son père, il fréquenta aussi assidûment jusqu’en 1913 les principaux ateliers libres de la Rive Gauche pour s’y perfectionner régulièrement. C’est sur ces solides bases de formation classique qu’il a pu devenir, avant même d’être complètement démobilisé du service armé, un peintre déjà très expérimenté, quand bien même sa filiation avec d’hypothétiques imprégnations du style académique relève en grande partie de la fiction. Dès 1923 à New York, les ventes de Reni-Mel aux institutions et à des particuliers avertis, puis après 1935 ses constantes participa­tions aux grands salons parisiens et expositions témoignent sans ambiguité de sa reconnaissance de peintre professionnel estimé et régulièrement primé.

Avec le catalogue exhaustif, ou presque qui a pu être constitué récemment, les équilibres de ses thèmes privilégiés sont à nouveau explicites: sa production graphique de combattant est celle d’un citoyen engagé et sans complaisance pour les États-Majors; la thématique historique et symbolique de ses deux peintures monumentales du temps de 14-18 a certes consti­tué un bref et tonitruant épi­sode, lançant sa carrière dans le prisme d’une société entièrement condition­née par la culture de guerre[3]. Mais dès 1918, en parallèle à son ambitieux chantier allégorique, il est déjà revenu au genre civil, notamment des paysages et portraits. Même si, quelques temps après l’installation aux USA, il s’est à nouveau prévalu de sa qualité d’auteur du tableau  »America » – qui avait fondé sa notoriété si soudaine en 1922. Revenu en France, il tentera encore en plusieurs occasions de faire valoir ce passé, ce jusqu‘au début des années 1950. Dans tous les cas, il espérait ainsi stimuler ses commandes passagèrement taries par la conjoncture économique ou les crises géopolitiques d’alors. Sauf exception, cela fut sans effets consistants, et même contre-productif à certains égards, car ses thématiques et son style pictural étaient depuis bien longtemps reconnues et appréciées dans un registre civil bien éloigné de son grand tableau allégorique trônant définitivement au siège fédéral de l’American Legion à Indianapolis. En vérité, sa véritable motivation de jeunesse pour la peinture d’Histoire a donc été occultée et faussée par un label d’artiste institutionnel presqu’anecdotique qu’il accepta d’une société française encore encapuchonnée de ‘’bleu horizon’’ bien après l’Armistice de 1918. À l’orée de sa carrière, Reni-Mel y avait vu le levier le plus immé­diat de son ambition pressante d’accéder à une reconnais­sance professionnelle; sans perce­voir plus loin la difficulté qu’il aurait par la suite à s’affranchir des lectures non distanciées, idéologiques et sans pertinence réelle d’une telle quali­fication.

France Libre
Affiche diffusée en Juillet 1918 pour le lancement d’un journal anarcho-syndicaliste

Enfin, il est éclairant de savoir que le chef de commando très exposé qu’il fut à Verdun, et ailleurs au Front vit arriver l’après-guerre, sans avoir connu la moindre promotion de grade et avec la seule croix du combattant en gratification minimale et bien tardive.  Ses sentiments très libertaires parfois sans retenue, sa fraternisation probable au Front avec de jeunes syndicalistes américains, sa réalisation d’une affiche ouvertement pacifiste et internationaliste vue dans tout Paris alors qu’il était encore sous les drapeaux ont évidemment à voir avec ces rebuffades de la part de la bureaucratie d’État-Major. En 1921, l’Aspirant Renimel ne s’est donc pas privé d’accepter un titre honorifique de  »peintre officiel du Ministère de la Guerre » qu’il ne dut qu’à l’appui sincère de quelques fidèles, et à l’inattention passagère de ses pires ennemis au sein de l’Institution. Ce titre, qui valait d’abord – à ses yeux – compen-sation des risques bien réels pris au combat n’eut d’ailleurs pas grande pérennité effective: aucune commande du Ministère ne suivit, et il se garda bien lui-même d’initiatives pour en susciter. Obtenu grâce à son talent inné de lobbyiste instrumentalisant ses tableaux « France 1914 » et  »America » en parfait communicant autodidacte prenant de vitesse les autorités militaires françaises, ce titre ne mérite donc pas l’attention démesurée que certains veulent encore lui porter. Dans une large mesure, l’artiste a payé avec lui le prix de sa confusion d’ego, d’intérêts personnels et d’ambition artistique en un positionnement ini­tial mal maîtrisé. Ainsi, il dut assu­mer longtemps une étiquette peu conforme à sa réalité créative, mais qu’il avait lui-même contribué à perpétuer avec une certaine ambiguïté et trop longtemps, voire à raviver périodiquement, finalement pour des profits plus qu’illusoires.

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[1]  Extrait des mémoires autographes de Reni-Mel 1979 (manuscrit original, folios 19-20): [au printemps 1909] … je me rendis au 129 Boulevard Malesherbes, là où se trouvait l’atelier du maître. […] Edouard Detaille prévenu par la lettre de mon professeur me reçut dans une anticham­bre, la où il était en train de se raser. Il regarda 2 ou 3 de mes aquarelles et me dit simplement : « çà me rappelle mon ami De Neuville Eh bien, jeune homme, il vous faudra travailler. Allez dans quelques académies libres de dessin et faites du modèle vivant. Continuez aussi, tout au moins pour quelque temps, de pratiquer le métier de votre père. Car bien rares sont ceux qui vivent de leur peinture – moi, c’est différent ». Et il termina par ces mots: « Revenez me voir, mais pas avant deux ans ». [en 1912, nouvelle incursion à l’atelier du maître]  « …avec la même froideur bienveillante qu’il m’avait témoignée lors de ma première visite, il me dit: ‘’Revenez me voir quand il vous plaira. De même que pour certains de mes élèves, mon atelier vous est ouvert le matin’’ […] Hélas ! Cette année 1912 qui avait si bien commencé devait bien mal finir. Edouard Detaille mourut. »
[2]  Reni-Mel a lui-même témoigné à plusieurs reprises d’une algarade, après seulement quelques séances d’atelier, au terme de laquelle le jeune apprenti s’était autorisé à brocarder la manière du maître jugée ‘’démodée’’ devant les autres élèves. Dans ses mémoires, Reni-Mel donne cette autre version de leur rencontre, qui préfigure une rupture quasi immédiate: [début 1913 Cormon le reçoit sur recommandation] « …il me demanda avec sa petite voix incisive : ‘’Qu’est-ce que vous voulez devenir, mon ami, un peintre ou un illustra­teur ? – Mais un peintre, lui répondis-je. – Alors dans ce cas vous ferez les Beaux-Arts et vous viendrez le dimanche matin me montrer vos dessins’’. Mes premiers dessins le laissèrent complètement indifférent. Mieux, il l’indisposèrent, m’ayant fait remarquer qu’ils comportaient un bien grand nombre de rectifications […] ‘’Dans ces conditions, vous n’avez plus rien à faire chez moi le dimanche matin. Allons. Foutez-moi le camp d’ici’’ (mémoires autographes de Reni-Mel 1979, folio 22)
[3]  À ce titre, on pourrait aussi considérer le célé­brissime portrait de Gustave Appolinaire en uni­forme et blessé (exécuté à cette période par Picasso) comme relevant de la peinture mili­taire…

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Reni-Mel, artiste-peintre – clés d’une œuvre (6)

Un destin scellé par la Grande Guerre

 

 

Adolescent, Léon Renimel exprimait déjà une personnalité bien trempée mêlant sérieux et audace, et mue par une ambition soutenue par ses parents. Il est appelé au service militaire en 1913 où il devient rapidement un jeune officier de vingt ans plus enclin à bénéficier du prestige de cette ascension sociale qu’à participer à l’ambiance belliqueuse de l’époque. Envoyé au front de Picardie, puis de Champagne en 1915, cette Grande Guerre lui ouvre l’opportunité d’affirmer son tempérament et son patriotisme sans failles, en s’exposant  volontairement et avec courage au plus fort du danger pour des coups de main nocturnes au cœur même des lignes adverses. Mais durant ses phases de repos, avant de remonter au combat, il dessine beaucoup et gouache des esquisses sur le terrain, autant pour témoigner que pour faire reconnaître sa sensibilité  d’artiste face à l’horreur et à la souffrance des combattants, sans discrimination aucune. Mais il joue aussi avec doigté et opportu­nisme de son talent pour séduire et approcher les États-Majors, et tenter de se familiariser avec ces élites sociales bien plus influentes et promet­teuses à son sens que son milieu d’origine. Finalement rendu à la vie civile en 1921, dans sa posture assurée – mais sans excès d’arrogance – et ses mises toujours impec­ca­bles, son charisme personnel, sa dextérité graphique et son talent de coloriste, l’aisance et la séduction naturelle de son bagout l’ont ensuite grandement aidé dans une progression qui se révéla immédiatement fulgurante.

4 soldats 14-18
Reni-Mel (1919) – combattants français (esquisses à l’huile sur toile grand format d’après croquis)

Dans un contexte difficile où il met à profit chaque pause entre les combats pour faire avancer son projet personnel, deux initiatives un tant soit peu mégalomanes, mais aussi fondées sur une humanité spontanée vont l’entraîner en quelques années vers un destin imprédictible un an plus tôt, et qu’il aura – de son aveu même – le plus grand mal à maîtriser lui-même par la suite. D’abord dès la fin 1914, où il prend sur un coup de cœur, entre deux manœuvres de sa compagnie dans l’Aisne, et sans le moindre mandat officiel, l’initiative d’une grande composition allégorique en hommage à la première bataille de la Marne, qu’il intitule ‘’ France 1914 ! ’’. Il en composera d’abord une aquarelle de préfiguration; puis, seulement cinq années plus tard, une fois démobilisé, la version peinte à grande échelle de cette toile monumentale (3,20m x 2,40 m). Bien que la préfiguration ait été signée d’un peintre alors inconnu et non accrédité par les autorités, elle avait déjà été largement médiatisée par ses soins; ainsi en 1920, le tableau définitif contresigné par le Maréchal Joffre en personne, est acquis  par le Musée de l’Armée et accroché en place d’honneur dans le grand salon d’apparat de l’Hôtel des Invalides[1].

L’année suivante, selon une initiative spontanée tout aussi audacieuse et sous l’effet d’exhaltation émotionnelle de sa rencontre initiale avec les troupes américaines, il réalise l’autre monument allégorique qui le rendra immédiatement célèbre Outre-Atlantique. Son projet avait d’abord été édité en 1917 sous forme d’esquisse lithographique et publié à la une du New York Herald ; la grande toile issue de ce projet (3,66m x 2,14 m), en reprend le titre ‘’America’’; son exécution durant des mois à Fontainebleau en 1918-19 est prétexte à un intense lobbying que l’artiste orchestre dans le grand atelier qu’une influente aristocrate locale a mis à sa disposition. En réalité, c’est dès la publication de l’esquisse primitive aux U.S.A. que l’artiste avait engagé cette démarche de communication sur l’œuvre en projet, d’abord en commercialisant sa lithographie en édition limitée et signée. Lors de la mise en chantier de la grande peinture, il invite à son atelier autorités politiques, journalistes et agents d’influence pour assister à sa réalisation spectaculaire. Ainsi soutenu cinq ans durant, ce lobbying aboutira finalement à un parrainage officiel de l’œuvre par le Président américain lui-même, puis par le gouvernement français, et finalement à l’invitation personnelle de son auteur à la Maison-Blanche à la fin 1922, suivi d’une tournée triomphale avec le tableau à travers les Etats-Unis [2].

VerdunReni-Mel  –   cavalier cosaque (1924)               –         explosion d’obus (1916)                      –                    autoportrait Verdun 1916

Bien qu’il ait exercé ses talents professionnels dès ses premiers jours au front, comme nombre de ses confrères artistes visuels, Reni-Mel n’avait jamais sollicité la qualification de ‘’peintre aux Armées’’ qui fut octroyée à certains d’entre eux, les dispensant notamment d’être impliqués dans les combats. Son volontariat pour constituer et commander un corps-franc missionné dans les lignes adverses pour y faire du renseignement confirme clairement ses choix prioritaires et hautement périlleux d’alors… Après la Champagne, Verdun, puis Saint Mihiel, il est blessé et hospitalisé plusieurs mois en 1918. Trois ans plus tard, cantonné à Fontainebleau et toujours sous l’uniforme pour quelques mois encore, il est promu  »peintre officiel du Ministère de la Guerre » (cf. chapitre 5). On peut affirmer qu’il n’a jamais envisagé de se laisser réduire à cette seule spécialité, ni même de poursuivre une production sur des thématiques de guerre; et qu’il vit certainement dans cette distinction un raccourci final seulement utile à sa carrière civile, comme n’importe quelle autre médaille aurait pu le faire. Dans l’ambiance intégralement soumise à l’étalonnage militaire de la société d’après-guerre, cette qualification institutionnelle valant adoubement politique plus qu’artistique est donc venue opportunément à la rencontre de sa stratégie opiniâtre de reconnaissance sociale et de notoriété. Reni-Mel n’attendait donc rien d’autre de son nouveau titre ministériel qu’un tremplin pour sa carrière d’artiste civil. Comme il le commente longuement dans ses mémoires, les deux toiles symboliques et monumentales ‘’France 1914 !’’ et ‘’America’’ ont pourtant été absolument déterminantes pour son destin privé et professionnel, et même bien au-delà de ce qu’il avait cru pouvoir maîtriser de leurs conséquences immédiates, comme plus lointaines.

Au bilan final en effet, sans cette imprévisible alchimie née du contexte hors normes et des rencontres inopinées de la Grande Guerre, et sans ses propres pulsions émotionnelles et inspirantes, Reni-Mel n’aurait sans doute jamais émigré aux Etats-Unis. Sans cette guerre, il est en effet assez probable que les fantasmes enfantins qui l’avaient hanté, à ses dires, depuis sa découverte au Champ de Mars en 1905 du campement Sioux du cirque de Buffalo Bill se soient concrétisés. La quinzaine d’années de sa résidence new-yorkaise reste, de loin, la plus productive du meilleur de son œuvre, y compris pour les suites et reprises qu’elle inspira encore jusqu’à la fin des années 1960. Or, de l’aveu même de l’intéressé, le coup de foudre déterminant et sans appel pour l’Amérique a vraiment eu lieu sur les côtes de Meuse, dès les premiers contacts avec les régiments de tout jeunes Sammies fraichement débarqués là pour voler au secours d’une France alors exsangue. Ce que traduit très littéralement l’allégorique composition ‘’America’’ qu’ils inspirèrent sur le champ à son auteur.

12 Compagnons

Les 12 compagnons du commando de francs-tireurs constitué et commandé par Leon Renimel                                                                  (croquis de terrain, Verdun 1916)

Pour le jeune Léon Renimel, l’autre conséquence tout aussi fondatrice des aléas de tels enchaînements dus aux circonstances historiques, c’est la rencontre absolument capitale de l’unique et décisive compagne de toute sa vie. S’il n’avait pas été installé à New-York, jeune célibataire fringant encore auréolé de sa notoriété d’auteur de l’emblématique tableau ‘’America’’, et bien introduit de ce fait dans la High Society locale, aucune chance d’être invité aux mondanités de la prestigieuse Columbia University; et donc par d’opportunité d’y rencontrer par pur hasard une jeune doctorante d’origine française venue là, et pour une soirée seulement, depuis son modeste College du Midwest… C’était en 1924, et ils se marièrent l’année suivante, le temps que Germaine obtienne une chaire à New York. Rarement le terme ‘’couple fusionnel’’ fut aussi approprié pendant leurs quarante-cinq ans de vie commune, sans la moindre minute de séparation, dans le travail comme dans le privé. Rarement aussi la qualification parfois péjorative de ‘’femme d’artiste’’ ne s’appliqua-t-elle aussi légitimement à celle qui fut tout à la fois le coach et le garde-fou constant de toute la carrière de Reni-Mel, son agent dévoué et aussi, dans l’intimité, sa véritable mère de substitution; le tout dans une interdépendance mutuellement consentie, et pimentée de l’humour finement distancié des deux parties.

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[1]  La version définitive sera parachevée en 1919 dans l’atelier du peintre à Fontainebleau et exposée au Salon des Artistes Français de 1920 avant de réintégrer définitivement les collections permanentes de l’Hôtel des Invalides avec le statut de ‘’monument national’’.  Remisée en réserves depuis les années 1960, puis accaparée par le maire de Meaux en 2008 pour son musée de la Grande Guerre, elle y est ignominieusement dégradée depuis à l’état de simple panneau scénographique d’arrière-plan.
[2]  Extrait des mémoires manuscrites de l’artiste : « Un matin […] je travaillais à mon atelier et reçus la visite du Major Kipling, vice-commandeur de la Légion américaine. Le dialogue fut bref. ‘’Qu’entendez-vous faire de votre toile, la vendre, la faire aller dans un musée français ? ’’Réponse : ‘’non !’’– ‘’Alors, entendez-moi bien: America est plus qu’une peinture: c’est le symbole de la fraternité d’armes franco-américaine. Et dans ce cas, ce symbole doit prendre place au Quartier-Général de la Légion américaine à Indianapo­lis, État de l’Indiana. En faites-vous don ?’’– Réponse : ‘’Oui !’’– dernière phrase: ‘’J’ai votre parole. Ne vous occupez plus de rien. La Legion en prendra posses­sion prochainement, une cérémonie officielle aura lieu pour sa présentation.’’ Le 6 Mai 1922, la présentation eut bien lieu en l’Hôtel du Cercle Interallié, sis rue du Faubourg Saint Honoré. Et elle était placée sous le haut patronage du gouvernement de la République française, celui-ci ayant déclaré par la voix de Raymond Poincaré qu’il faisait sienne cette manifestation. » [fin de citation]

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Reni-Mel, artiste-peintre – clés d’une œuvre (5)

 

une œuvre eclectique

 

Le catalogue raisonné de l’artiste, qui n’est pas encore définitivement exhaustif, donne la juste mesure des thèmes et sujets qui jalonnent sa production sur une période d’activité de cinquante-six années. De son vivant, Reni-Mel n’a lui-même répertorié ses productions et identifié ses acheteurs que par de simples listes qui sont loin d’être intégrales, et manquent cruellement de rigueur ou de détail, sauf pour les formats. Cent ans après son début d’activité, je me suis donc attelé à la constitution d’un véritable catalogue raisonné  informatisé. Établi par recoupement entre les archives rescapées des multiples pérégrinations de l’artiste, les inventaires accessibles de collections publiques et privées et les références de ventes sur le Web, cette base de données identifie et renseigne plusieurs  centaines d’œuvres parachevées de toutes dimensions.

On remarque ainsi le rythme très cahotique de sa production picturale, qui vit l’alternance de courtes périodes extrêmement prolifiques et de phases bien plus longues, et relativement stériles. À ce propos, et sans tenter une moyenne annuelle qui n’aurait pas grand sens, on doit bien sûr tenir compte des délais d’exécution de certaines commandes ayant monopolisé chacune plusieurs mois, voir plus, vu la technique d’exécution et les formats parfois hors normes. De plus, les deux guerres mondiales et les crises économiques majeures du courant du XXème siècle ont évidemment joué un rôle déterminant en la matière, le privant de longues années durant des commandes civiles des temps de paix ou de prospérité. Après la période la plus faste des années 1920-1930, Reni-Mel a ainsi voué une part non négligeable de son temps à l’enseignement de l’histoire des arts et à ses responsabilités au sein des comités d’artistes au détriment de sa production personnelle.

Parallèlement, en ce qui concerne les sujets traités dans cette œuvre de plus d’un demi-siècle, il n’est pas surprenant que la mobilisation de l’artiste sous les drapeaux de 1913 à 1921, l’ait distrait des thématiques civiles et spontanément porté à témoigner de l’ambiance de guerre et des tragédies vécues au front, comme la plupart des artistes de son temps. Très logiquement, un dixième environ du total de sa production picturale peut donc être qualifiée de peinture d’histoire ou de guerre. C’est juste la proportion du temps de sa propre vie qu’il voua au service de sa patrie d’origine, des combats de Champagne à ceux de Verdun et Saint Mihiel, puis comme officier réserviste de 1936 à 1940, et même comme artiste-chômeur réquisitionné au S.T.O. à près de cinquante ans pour garder les voies de chemin de fer…

combats 14-18  Verdun, la Relève (esquisse 1916)      – Reni-Mel  –                       Le nettoyeur de tranchées (1917)

En 1921, le titre de ‘’peintre officiel du Ministère de la Guerre’’ lui fut alloué en contrepartie de son don du monumental tableau « France 1914 ! » aux Invalides. Par la suite, il eut bien du mal à maîtriser les effets pervers de cette distinction sur une partie de sa carrière. Lui-même d’ailleurs eu la maladresse de la faire valoir ponctuellement dans ses périodes de vaches maigres des années de Crise. Mais l’évidence reste que plus de quatre-vingt dix pour cent de son œuvre est d’essence purement civile, et sans la moindre connotation historiographique. À l’exception près de quelques rares scènes de genre reconstituant la conquête de l’Ouest américain qu’il lui plut de composer en hommage aux mythes amérindiens qui bercèrent son enfance et à sa vénération pour ces cultures. 

Désormais, on pourra donc restituer des repères vérifiables de son parcours et de sa production, et considérer d’un œil objectif la manière dont il a témoigné, quelques années durant, de son expérience vécue de la violence de guerre. La vertu première d’une biographie authentique comme celle-ci est littéralement de ressusciter la véritable personnalité du créateur en éclairant son œuvre; et en rétablissant des distorsions par trop excessives qui ont pu aboutir à le cantonner au réduit d’un seul genre, jusqu’à la caricature. L’affranchir d’une étiquette militaire aussi arbitraire qu’anecdotique, ce n’est donc pas concéder à la tentation de réhabi­liter un artiste en occultant une qualification désormais honnie de la doxa bien-pensante. En réalité, la remise en contexte historiographi­que de l’œuvre de Reni-Mel, encore intégralement dans l’ombre pour le moment, doit seulement rétablir une véritable redécouverte de cette œuvre en toute objectivité et liberté de jugement critique. On trouvera donc ici tous les éclaircissements factuels donnant accès à l’abondante production de cet artiste qui, pour être restée figura­tive par choix délibéré, appartient néanmoins à l’Art Moderne de son temps, et relève, pour l’essentiel, d’une approche sensible et éclectique du genre humain et des paysages français et américains.

Par atavisme et par passion, et bien qu’il n’ait visité la Bretagne qu’en touriste venu des U.S.A. jusqu’en 1934, puis de Paris ensuite, Reni-Mel reste avant tout un remarquable témoin visuel de cette région et de sa culture. À part égale de passion, et de talent reconnu, il peignit l’ouest américain, New-York, la Nouvelle Orléans ou le Québec, les grands espaces et les réserves indiennes; d’abord comme résident permanent sur place, puis comme visiteur fidèle après sa réinstallation en France. L’occasion de séjours dans sa belle-famille, et la lumière des collines nîmoises l’ont également inspiré; bloqué et désœuvré dans Paris, dans les années 1940, il brossa aussi une série de vues de la capitale et de ses abords. Son catalogue recense également une assez large gamme de portraits de très belle facture: des amis artistes, des mécènes et personnalités en vue, des membres de sa famille, etc. Il a aussi reconstitué avec brio, à la manière d’un reporter sur le vif, quelques scènes historiques du Paris de l’Occupation allemande et de la Libération, mais c’était autant par patriotisme que pour honorer des commandes publiques.

Reni-Mel, 1930  –  Rochers de Bréhat (panneaux d’esquisses en petit format pour les commanditaires américains)

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Reni-Mel, artiste-peintre – clés d’une œuvre (4)

Une dynamique ambitieuse

On ne peut évidemment bien comprendre la genèse du parcours de cet artiste sans se référer au déterminisme de ses racines culturelles et de ses origines sociales. Cette personnalité est en effet le fruit d’une lignée multi-centenaire de paysans armori­cains aboutissant au père d’exception que Léon Renimel a vénéré, et dont il a pleinement bénéficié comme mentor et soutien permanent et attentionné. Bien plus urbain et cultivé que ses rusti­ques ancêtres, ce père déploya très tôt un potentiel culturel et d’urbanité en contraste total avec ses origines terriennes. En 1871, tout jeune orphelin, émigré breton à Paris, sa force de caractère et ses prédispositions artistiques et littéraires trouvèrent à s’y s’épanouir, lui offrant la possibilité d’une très remarquable ascension professionnelle et sociale, ceci en l’espace de deux décennies. Son fils aîné, le futur artiste-peintre, lui doit donc l’ouverture à des horizons et à des ambitions dont on aurait pu difficile­ment préjuger au regard des antécédents de la famille. Jusqu’à sa dispari­tion accidentelle en 1935, le père a aussi été la haute figure morale de référence, l’interlocuteur intime et constant et même le financeur occasionnel de l’artiste dans son parcours et ses déci­sions de vie profes­sionnelle, aussi bien que privée.

C’est autant à PaulSr, ce père à la fois autoritaire et très affectueux qu’à ses propres aptitudes créatives et sociales que Reni-Mel doit donc sa vocation; PaulSra ainsi instillé à son fils aîné les capacités d’évolution personnelle qu’il avait pu largement amorcer pour lui-même à l’orée de la IIIème République, et l’a poussé à les transcender encore. Ainsi, Léon, petit-fils d’un laboureur breton saisi par la conscription, blessé à Solférino et devenu gendarme d’Empire, puis imprimeur à Paris, fils d’un maître artisan d’art qui était aussi un poète et littérateur reconnu de ses pairs, accédera finalement au suc­cès artistique et à une carrière internatio­nale. Sans mésestimer les dons réels de Reni-Mel et son tempérament conquérant, sa spectaculaire émancipation de ses racines rurales doit donc autant à son talent propre qu’au soutien infaillible de son père d’une part, et aux circonstances hors normes de la Grande Guerre de l’autre.

Portraits A
Reni-Mel    –          portraits de Denise Mouillefarine (1918),  Paul Renimel (1918)  Germaine Tallandier (1926)

Sous la forte et bienveillante influence paternelle, Reni-Mel a su intégrer avec lucidité et fierté culturelle ses origines sociales et celtiques, et exploiter au mieux son potentiel personnel, mais sans jamais le surestimer. Dès son jeune âge, comme tout au long de son exis­tence, il s’affirmera hardi en toutes circonstances, mais jamais téméraire. Ces traits de caractère fondant tous ses comportements sous-tendent en permanence sa vie artisti­que, militaire, universi­taire, politi­que et mondaine de part et d’autre de l’Atlantique. En tous cas, et en dépit d’un tempérament volontiers rebelle et de convictions bien ancrées et manifestement anar­chisantes, il n’a jamais envi­sagé pour lui-même la marginalité sociale d’une ‘’vie d’artiste’’, dans l’acception romanesque et libertaire de son temps, réfutant pour lui-même l’incertitude constante attachée à ce choix d’existence hors cadres établis.

Nourri de la tradition familiale de lointaines origines – pour partie mythifiées – de ‘’nobles gueux’’ bretons,  Léon Renimel s’est toujours vécu et présenté comme un homme du peuple, et fier de l’être. Même si la déjà très remarquable ascension sociale de son père l’a également imprégné très tôt du sentiment d’appartenance à une élite ouvrière de son époque; PaulSr, qui a reçu la médaille d’or de l’Exposition Internationale de Paris en 1889 était aussi assez littéraire pour avoir été adoubé comme auteur et poète par les plus grands noms de l’élite celtisante et culturelle parisienne d’alors. Dès l’origine, Léon est donc assez logiquement porté par la même dynamique de reconnaissance sociale et d’intégration à meilleur niveau si possible que celui déjà atteint par son père. Tout ceci, sans abjurer des racines dont il est fier, et en revendiquant sa seule créativité, qu’il syncrétisera volontiers sa vie durant avec sa dextérité artistique.

Cette ambition de succès et de reconnaissance sociale ne passera jamais par une quête du profit financier, ni des avantages qu’il est supposé procurer. Il est ici utile de souligner combien son parcours a toujours réfuté les valeurs de la réussite matérielle et de l’aisance bourgeoise, voire de la fortune. Son mode de vie très strictement spartiate d’un bout à l’autre de son existence, et quels que soient ses pics d’aisance ou revers de fortune, montre à quel point il a toujours été authentiquement indifférent à l’argent comme étalon factice de la réussite. Malgré des périodes fastes assez longues pour cela dans sa période américaine, il n’a jamais constitué le moindre patrimoine durable et a surtout dépensé en voyages, et pour une vie newyorkaise confortable et élégante, tant que cela lui était donné.

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Reni-Mel, 1923 –  élégante new-yorkaise (esquisse)

C’est sur ces différentes bases, et dès l’âge de 19 ans, que Reni-Mel met donc en œuvre un véritable plan de carrière artisti­que qu’il adaptera d’abord avec opportunisme durant la Grande Guerre au gré des multiples rencontres de hasard, ou qu’il ne cessera de provoquer avec constance. De retour de sa tournée triomphale des USA en 1922 en compagnie de son grand tableau  »America », il repart s’y installer sans délai dès le début 1923; dans le vertige de sa soudaine notoriété médiatique et mondaine, il est alors persuadé de réussir et tente de consolider et pérenniser ses premiers succès dans une expatriation américaine qui ne peut être – à son sens – que définitive. Ensuite, résident permanent à New York pendant quatorze ans, il devra déchanter et gérer ses erreurs d’appréciation de départ, essuyer les déconvenues; mais néanmoins, jusqu’à la Grande Crise, une relative réussite enté­rine globalement la perti­nence du type de parcours qu’il s’était fixé, servi par un solide savoir-faire pictural dont il pouvait légitime­ment tirer quelque assu­rance, et des revenus irréguliers, mais substantiels. Ce n’est qu’à l’approche de la maturité au terme des années 1930, sous l’effets conjugués de la Grande Crise et de l’émergence de la nouvelle scène pictu­rale américaine, qu’il est confronté à un porte-à-faux esthétique et de carrière mal anticipé, auquel il avait pour partie échappé en quittant l’Europe au lendemain de la guerre.

Hudson x2Reni-Mel        –         Hudson River (1932)                                               Reni-Mel        –    New York Downtown (1957)

En tout premier lieu, ses ventes ont alors été freinées, puis stoppées par les effets de la Grande Dépression qui fait suite au Krach boursier de 1929 et ruine d’abord ses plus riches commanditaires américains, et bientôt ceux d’Europe. Avec son retour en France, puis la montée des périls et la venue de la seconde guerre mondiale, l’activité artistique de Reni-Mel se verra réduite pour plus de quinze ans. Ses ventes ne reprenant qu’après 1945, il pourra prolonger sa production d’une vingtaine d’années de plus, mais pour des commandes de plus en plus aléatoires et espacées; jusqu’au choc de la disparition de sa femme en 1969, qui le fait renoncer définitivement à peindre. Non sans coïncidence, ce renoncement intervient aussi juste en phase terminale de déshérence des salons traditionnels dont il était resté essentiellement dépendant, et juste avant qu’un marché planétaire et totalement financiarisé de l’Art contemporain  n’ait finalement commencé à imposer ses lois et ses standards à tous les artisans-créateurs de son espèce. À ce terme, une fois l’ecosystème ancien de la scène artisti­que tradition­nelle marginalisé puis éradiqué, l’œuvre jugée sérieuse, mais d’apparence trop classi­que de Reni-Mel tombe alors sans surprise dans l’oubli le plus complet. Aujourd’hui, c’est la qualité et la force intrinsèque de cette œuvre, spontanément reconnue par les experts qui y ont accès, ses thématiques inédites pour certaines et son inscription dans un siècle contrasté qui la rendent à nouveau attrayante, et pérenne, et lui redon­nent sa pertinence et sa place dans l’Histoire de l’Art. Cette œuvre – fina­lement aussi moderne qu’avait pu l’être celle d’artistes contemporains restés bien plus notoires que lui comme Edward Hopper – témoigne d’un engagement manifeste de Reni-Mel dans son époque, sans qu’il ait renoncé au mode d’expression figurative dont il était technique­ment sûr, et idéologiquement convaincu.

L’homme n’était ni romantique, ni cérébral; il fut seulement passionné, et certai­nement tourmenté par une vocation d’artiste délibérément assumée dès le plus jeune âge, et dont il lui semblait avoir tout fait pour évacuer d’emblée les voies les plus aventureuses. Mais  il se serait, bien sûr, volontiers épar­gné les vicissi­tudes, et la trop longue fin, plutôt amère pour lui. La postérité jugera s’il y a lieu de rendre sa production plus largement accessible au plus grand nombre. Ce dont on ne devrait plus être privé encore trop longtemps, maintenant que des musées notoires et d’éminents collectionneurs privés se portent à nouveau depuis un certain temps acquéreurs de ses œuvres.

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Reni-Mel, artiste-peintre – clés d’une œuvre (3)

Une détermination précoce vers l’Art

 

À l’orée du siècle dernier, en cette ‘’Belle Époque’’, quelle voie suivre pour un adolescent qui rêve d’accéder à une carrière picturale ? En ce temps-là, l’Académie des Beaux-Arts atteint le faîte de sa souveraineté esthétique et idéologique et ordonne sans partage les goûts et les styles. L’Institution veille à la perpétuation de canons esthéti­ques et moralis­tes d’antan, bi-centenaires, pour le moins. Cette puissance quasi-régalienne cantonne encore fermement Renoir et Monet à l’exil sanctionnant la dissidence subversive, et Cézanne ou Van Gogh sont rejetés encore bien au-delà de ces ‘’marginaux’’; quant à Picasso et Braque, encore ignorés, ce sont des proscrits absolus… Auparavant, cette Institution toute puissante des Beaux-Arts avait déjà ostracisé Manet ou Rodin pour leur trop grand réalisme, voire pour leur ‘’obscénité’’ (sic). En ce début du XXèmesiècle, elle déploie donc toute son énergie et son influence pour endiguer une subversion dont de rares activistes, « artistes maudits » selon l’expression consacrée, menacent son académisme intransigeant et son strict encadrement canonique du ‘’bon goût français’’. 

Pour les tenants de ce ‘’bon goût’’, et ce dès 1881, la pire subversion nihiliste a déjà pris la forme d’un mouvement dit des ‘’Incohérents’ ’[2] qui s’était alors mis à produire, expo­ser et commercialiser en grande pompe des travaux d’Art Brut, des ready-made ou des tableaux monochro­mes. Au début de la IIIème République, une décennie durant, leur Salon annuel connut une réelle audience et suscita la curiosité de certaines avant-gardes comme du grand public; les auteurs de cette provocation qui a fini par faire école ont donc préfiguré le dynamitage en règle de toute forme précédente d’art visuel en proscrivant la moindre quête de beauté. Un quart de siècle après, les suiveurs comme l’opportuniste Marcel Duchamp et tous ses disciples ne feront que plagier et récupérer sans vergogne – et sans s’y référer explicitement – ce mouvement historique initial en d’assez littérales et plutôt indélicates imitations [3].

À cette même époque, l’adolescent Léon Renimel est alors l’élève captif d’un enseignement artistique étroitement encadré par l’académisme officiel. Avant même qu’il n’ait saisi son premier pinceau, comme tous ses pairs étudiants, il sera donc tenu dans la stricte ignorance de la déconstruction déjà engagée des formes antérieures d’Art; de plus, son éducation familiale et son milieu social le renvoient spontanément à un système de valeurs esthétiques que rien ne lui suggère de contester, au contraire. Issu d’un milieu modeste et laborieux, orfèvre-apprenti le jour et étudiant le soir, le pro­metteur jeune homme absorbe donc d’abord une formation complète et classique aux Beaux-Arts. Dès l’adolescence, repéré pour sa dextérité graphique précoce, il est aussi orienté vers l’atelier d’Edouard Detaille, grand’maître de la peinture d’Histoire d’alors. Ce n’est évidemment pas à cet endroit qu’il aura connaissance d’avant-gardes marginales, qu’il a été assez probablement dissuadé d’approcher, en tout état de cause. Otage de son écosystème laborieux, centré sur les arts appliqués, il est donc soumis, comme son père aux tendances esthétiques à la mode, celle des Arts Déco et Nouveau; mais à l’abri du chaos culturel qui se profile pour le nouveau siècle dans le champ des arts visuels.

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Léon Renimel (c. 1908) – études préparatoires d’une commande de bijoux    © SR 1985
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Léon Renimel (c. 1908) – étude préparatoire d’un accessoire d’argent doré         © SR 1985

Le déterminisme social qui le conduit en priorité vers l’art graphique et l’orfèvrerie à partir des années 1910 résulte évidemment de son destin professionnel initial et de la dévotion qu’il cultive pour la figure paternelle. En dépit de ses dons repérés pour la peinture et de ses audaces de coloriste, et jusqu’à sa mobilisation pour la Grande Guerre, Reni-Mel ne s’exercera qu’assez accessoirement aux travaux de chevalet et restera essentiellement cantonné au pré-carré de l’artisanat d’excellence au service de la clientèle du Tout-Paris. Néanmoins, tout en collaborant principalement aux travaux de l’atelier paternel d’orfèvrerie, il aura déjà rôdé des premiers essais libres sur toile ou carton avant 1913, date à laquelle il est appelé au service militaire comme conscrit. Provisoirement ajourné de l’armée pour tachycardie, il disposera encore de près de deux ans de réserve pour continuer à se perfectionner dans son art. Ensuite, en première ligne des combats de 1915 à 1917, il ne cessera pas de dessiner ou de peindre des esquisses à la moindre occasion de repos. Après l’Armistice de 1918, toujours mobilisé sous l’uniforme pour trois ans encore, mais ayant définitivement opté pour la profession d’artiste à part entière, il restera sous l’influence constante de sa formation académique d’origine qui conditionnera son choix de sujets et l’expression sensible des situations et de ses états d’âme.

LRpt:269 Central Park 1922 - moyenne Def.
Reni-Mel (1923)   –  New-York, Central Park (esquisse)

À dix-neuf ans, dès ses premiers pas de peintre professionnel, il exprime donc avec brio son affiliation à une tradition picturale solide et maîtrisée. Mais il s’invente aussi d’emblée une manière de peindre libé­rée des pesants poncifs de l’académisme qui l’a cadré à l’origine; ce qui lui a d’ailleurs valu d’être très vite éjecté pour cause de ‘’déviance esthétique’’ de l’atelier de l’intransigeant et très réactionnaire Fernand Cormon. C’est cette déviance originelle d’avec l’académisme intégriste qui fonde d’emblée son style, immédiatement très person­nel; c’est aussi ce qui fait qu’il devient d’entrée de jeu reconnaissable et singulier. Mais son engagement artisti­que de jeunesse s’inscrit aussi dans une époque révolue où le choix d’une telle carrière était indissociable – à son sens – d’une reconnaissance sociale, et de l’ascension qui doit en découler. Pour lui, dès le départ, le métier d’artiste-peintre était donc conçu aux antipodes de la marginalité sociale, et devait rester circonscrit à des repères stables. Ceci lui imposa donc de se perfectionner sans cesse aux techniques anciennes, de se conformer à des principes esthétiques éprouvés, comme de s’insérer très tôt dans un processus d’expositions officielles (= les Salons); cette voie donnant accès à des récompen­ses honorifiques, elles-mêmes assorties de commandes publiques, principa­lement, et le plus souvent génératrices de mécénat privé en aval.

L’artiste débutant, mais déjà assez sûr de sa maîtrise, s’est déterminé d’emblée pour cette stratégie; intuitivement persuadé qu’il était que la commande privée directe n’était pas la clef initiale ouvrant à une carrière vraiment durable d’artiste-peintre. À ses débuts, le jeune ambitieux n’a donc pas cherché à commercialiser ses premiers travaux achevés, qu’il a qualifiés dans sa correspondance de guerre avec son père de « petit musée personnel« . Au contraire, il a parié sur le principe que sa future clientèle se développerait plus tard comme conséquence logique d’une notoriété d’abord construite sur un socle de validation institutionnelle; et que ses premiers chantiers rendus publics devaient lui apporter en priorité cette notoriété. Jusqu’au seuil de la trentaine, il se donna priorité à cet objectif avec un aboutissement dépassant même ses espérances: en 1922, il était pas seulement devenu un peintre connu et officiel en France, mais une véritable vedette médiatique aux U.S.A. ! Mais ce succès fondé sur deux œuvres monumentales seulement fut bien plus difficile que prévu à négocier lorsque l’artiste voulu vivre sa vraie vocation et se constituer une clientèle régulière  d’amateurs privés, ce qui exigea plusieurs années d’efforts de reconversion.

Sa doctrine de coups d’éclats picturaux et symboliques qui gouverna sa carrière dès son origine, généra aussi des effets pervers tout au long de sa vie. On peut imaginer ses conséquences contradictoires au lendemain de la seconde guerre, lorsque les systèmes de caution académique, encore bien vivaces dans sa jeunesse, furent poussés à l’agonie par la nouvelle donne du marché de l’Art. Pour sa part, Reni-Mel, créateur singulier éloigné du néo-classicisme, mais resté résolument figuratif n’avait pas fait le choix de la dissidence et de ‘’la vie de bohème’’. Dans les années 1960, toujours farouche opposant à l’abstraction, méprisant le recours aux facilités techniques de l’acrylique, navré de voir disparaître le  »vrai métier », il supportait peu de voir déroger aux conventions de représentation naturalistes; et il reconnaissait encore moins la qualité d’artiste à ceux qui exprimaient sans entraves des pulsions qualifiées d’irra­tionnelles, et pour des produits finaux jugés cacophoniques par la plupart de ses contemporains.

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[2]  fondé par Jules Levy en 1881 en réaction au Salon Officiel, alors en pleine crise, le Mouvement des Arts Incohé­rents s’est alors fait connaître aussi sous l’appellation d’Académie du Dérisoire . Pendant une courte décennie, son exposition annuelle a connu un début d’audience publique et médiatique. Il perdura sans grand succès jusque vers 1895 et il reste aujourd’hui considéré comme la véritable préfiguration historique de la plupart des avants-gardes et mouvements artistiques du XXème siècle. [Ref : Abeles & Charpin Arts incohérents. Académie du déri­soire  Dossiers du musée d’Orsay – RMN Editions 1992].
[3]  Usurpant honteusement la qualité d’inventeur des ready-made, Marcel Duchamp s’est borné à décliner très littérale­ment le concept de l’Exposition de 1882 des Incohérents, alors éditée en un catalogue qu’il a d’ailleurs reconnu lui-même déte­nir. Sa Roue de bicyclette (1913), son Porte-bouteille (1914) et sa célèbre Fontaine, un urinoir en porce­laine signé «R.Mutt 1917» y figurant en bonne place; ce sont donc sans conteste, trente ans plus tard, des redites plagiées des œuvres des pionniers de 1882, qui exposèrent aussi dès cette date une Joconde fumant la pipe très inspirante pour le peu scrupuleux Duchamp… Par la suite, les Surréalistes ressusciteront l’Art Brut, et bien d’autres de leurs inventions originales. Pour ce qui concerne les monochromes, Malevitch peint sa toile carré noir en 1913, et carré rouge en 1915, et il faudra atten­dre les années 1950 pour voir ressurgir et proposés comme ‘’innovation’’ par une critique inculte des tableaux monochromes sous les pinceaux de Lucio Fontana ou d’Yves Klein… né à l’aube de la Belle Époque, le mouvement des Incohérents avait donc déjà posé tous les principes de base nihilistes qui nourri­ront l’art moderne et contemporain – et surtout son marché lucratif – des décennies plus tard, et jusqu’à aujourd’hui.

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Reni-Mel, artiste-peintre – clés d’une œuvre (2)

Un parcours d’artiste à redécouvrir

 

Voici que ressurgit d’emblée l’éternel défi d’éclairer sans parti pris, et aussi fidèlement que possible, les ressorts profonds d’un artiste et de son œuvre. D’emblée, toute tentative d’essai biographique fait aussi surgir cette interrogation récurrente: quel concours de circonstances a bien pu le pousser à vouer complètement son destin au pari hasardeux de la création d’images, l’activité humaine la plus futile en apparence, et pourtant toujours captivante pour la majorité de ses contemporains ?

Et aussi comment éclairer au mieux les liens entre le parcours de cet artiste-là et son œuvre ? D’entrée de jeu en effet, la posture sociale de Reni-Mel et sa production correspondent assez peu aux stéréotypes atten­dus dans ce registre plutôt romanesque de l’activité humaine. Pourtant, de son vivant, sa personnalité charismatique et sa peinture n’ont jamais laissé ses contemporains indiffé­rents, loin de là; un demi-siècle ou presque après son retrait de la scène artistique, puis sa disparition dix ans plus tard, cette peinture s’impose d’ailleurs toujours aussi singulièrement au regard actuel. Les pages qui suivent vont donc tenter de  faire revivre un personnage attachant et haut en couleurs et d’éclairer les raisons pertinentes pour lesquelles ses toiles ou ses dessins ont toujours accroché et retenu l’attention, jusqu’à aujourd’hui. Sa carrière débuta vraiment il y a juste un siècle; mais, de son vivant, hormis quelques critiques de presse de circonstance assez élogieuses, aucune étude de fond ne fut écrite ni diffu­sée sur ce peintre qui a pourtant fait constamment preuve d’un réel talent de communicateur sachant assurer sa promotion. Au regard de la place non négligea­ble à laquelle il avait su accéder pendant une certaine période sur la scène artis­tique française et nord-américaine, l’absence de postérité critique reste donc paradoxale.

D’emblée, Reni-Mel avait joué l’audace et parié sur l’air du Temps dans une société totalement imprégnée de la « culture de guerre ». Le jeune artiste, engagé au combat en première ligne est en effet d’une génération immergée dans l’ambiance sociétale née de la défaite française de 1870 et qui perdurera au-delà du terme du conflit franco-allemand de 14-18. En 1917, au Front, il côtoie les Sammies et fraternise avec eux, concrétisant ses fantasmes américains d’enfance. Quelques années plus tard, à la faveur d’une seule peinture monumentale célébrant cette amitié transatlantique, il orchestre ainsi un tonitruant début de carrière qui lui apporte une soudaine et éphémère notoriété internationale. Mais le communiquant surdoué et autodidacte sera aussi piégé longtemps par son opportunisme des débuts: l’étiquette de « peintre militaire » qui le suivra tardivement est sans fondement statistique au regard de sa production; c’est en fait le simple fruit d’une conjoncture très passagère dont il provoqua lui-même l’adoubement avec pour seul objectif une reconnaissance immédiate de son talent d’artiste civil et une voie directe d’immigration aux États-Unis !

Issu d’un milieu populaire et laborieux qui le privait d’appuis et de réseaux dont pouvaient bénéficier ses jeunes contemporains bourgeois, Reni-Mel tenta intuitivement d’exploiter les codes sociaux bouleversés par la Grande Guerre. Il entreprit donc très tôt, de son propre chef et avec hardiesse, d’investir des cercles de pouvoir et d’influence. Ainsi parvint-il en quelques années à capter l’intérêt et le parrainage de personnalités d’influence, jusqu’aux présidents et généralissimes américains et français, ce qui lui valut les honneurs de grands organes de la presse et des actualités cinématographiques de part et d’autre de l’Atlantique. Puis, émancipée sans plus tarder de ses références militaires et historiques, sa peinture civile, fut régulièrement primée à l’occasion des grands salons institutionnels parisiens. Dès lors, sa production suscita les éloges sincères de chroniqueurs et d’experts indépendants, les acquisitions de musées et de collectionneurs et les inévitables aigreurs de certains confrères jaloux et médiocres.

En dépit d’une œuvre saluée depuis toujours par les observateurs avertis pour ses qualités et ses sujets souvent peu communs,  elle est tombée dans un relatif oubli après la fin d’activité de son auteur. Rien d’étonnant pour un artiste visuel du XXème siècle fidèle à la figuration réaliste et non présent sur le marché spéculatif; alors, nombre des collections publiques détentrices ont souvent choisi de mettre ceux-là au rancart de leurs réserve, privilégieant un art plus actuel ou « bankable« … Rien de surprenant non plus à l’éclipse de l’œuvre de Reni-Mel, puisque la majorité des tableaux qu’il avait cédé à des particuliers sont longtemps restés dans des résidences privées aux U.S.A. ou en Europe. C’est donc encore par hasard, par exemple à l’occasion d’une vente publique, qu’un collectionneur réputé ou un conservateur de grand musée repèrent aujourd’hui cet artiste d’une évidente singularité, pour l’acquérir opportunément à très bon prix. Mais les signaux précurseurs d’une résurgence d’intérêt sont là, après un demi-siècle d’oubli. Les collections nationales françaises, britanniques ou améri­caines, dont certaines détiennent ses œuvres de longue date manifestent à nouveau leur intérêt, et investissent même très significativement avant que le marché ne se réveille vraiment !

GlasgowReni-Mel                     Old Vannes (1927 / 1936) – Glasgow National MuseumFelvingrove Galleries

Certes, quantité d’artistes-peintres aussi dignes que lui de perdurer se sont ainsi trouvés engloutis dans les tunnels du Temps, même quand leurs œuvres restaient conservées quelque part, ou même encore exposées en bonne visibilité, ce qui est son cas. Homme d’une époque où l’exercice du métier de peintre de chevalet était encore conçu comme un artisanat individuel, Reni-mel n’a jamais anticipé, et encore moins préparé sa postérité. Assez paradoxalement, tout en œuvrant pour partie comme témoin visuel des grands évènements de son temps, il a toujours vécu au futur immédiat, et dans la seule inquiétude récurrente de la commande suivante; en somme, une vie d’artiste soumise au court, ou au mieux au moyen terme; bref, rien d’original en soi dans la manière de gérer une carrière comme la majorité de ses confrères… Après l’arrêt volontaire et définitif de sa production en 1969 et l’abandon de ses dernières responsabilités institutionnelles sur la scène artistique parisienne en 1973, l’absence de travaux critiques le concer­nant a donc facilité sa dispa­rition totale des écrans-radars de la fin du siècle dernier …

Sauf exception, les artistes visuels des temps passés auxquels il s’apparentait sont morts, pour la plupart, sans avoir éclairé ou justifié vraiment l’intimité de leur si étrange engage­ment dans la voie incertaine de la création; et, dans la plupart des cas, sans l’avoir élucidé eux-mêmes, d’ailleurs. Passée la disparition de ces auteurs, et avant de tenter leur biographie, leur œuvre  »décante » ainsi pendant quelques décennies, ce qui lui laisse le temps de  »s’auto-historiciser », en quelque sorte. On peut alors préjuger que celles qui ressurgissent et s’imposent à nouveau – y compris à contre-courant de l’art contemporain comme c’est le cas de Reni-Mel – ont quelques fondamentaux assez solides pour que cela advienne. Au-delà des repè­res factuels purement utilitaires que pourrait donc apporter le présent essai biographique, il accompagne aussi ce type de résurgence, qui se confirme désormais concernant cet artiste-là, précisément. Mais en dévoilant les ressorts de son engagement dans la voie créative voici un peu plus d’un siècle, cet essai éclaire aussi une posture sociale qui reste fondamentalement, pour le commun des mortels, ne l’oublions pas, une anomalie et une déviance [1].

Artiste de filiation classique, plutôt qu’académique, Léon Renimel est venu au monde alors que la scène artistique traditionnelle était déjà saisie d’une effervescence sans précédent. Né et élevé dans le Paris de la Belle Époque, il vit et grandit au cœur d’une métro­pole alors universellement considérée comme la capitale intellectuelle et culturelle du monde. Gustave Eiffel, Louis Pasteur, Clément Ader, Pierre de Coubertin, Marie Curie et des dizai­nes d’autres talents inventifs que l’on ne verra plus jamais rassem­blés à tel niveau et en tel nombre la font alors rayonner sur l’univers entier. Dans ce Paris, les grands maîtres d’un style pictural encore totalement régimenté par l’académisme sont aussi confrontés – à leur corps défendant – aux Impressionnistes, puis à des dissidence comme le Fauvisme; aux marges encore très périphériques, les premiers peintres cubistes et abstraits de manifestent même déjà… Comment l’adolescent Léon Renimel a-t-il envisagé son projet d’engagement artistique dans ce Paris-là, alors qu’il a déjà été repéré par ses premiers mentors, et qu’il est précocement déterminé à faire œuvre du savoir-faire académique qui lui a été inculqué par ses maîtres ?

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[1]  D’après les récentes études de l’organisation ArtPrice, désormais leader mondial de l’information artistique, on peut estimer qu’environ un individu sur dix mille exerce actuellement à titre professionnel dans le domaine des arts visuels. En dépit de sa prolifération à notre époque jusque sur les continents émergents, ceci range encore cette famille de métiers parmi les plus marginaux au monde…

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Reni-Mel, artiste-peintre – clés d’une œuvre (1)

 

Présentation

 

L’œuvre picturale de Reni-Mel est singulière; comme fut unique en son genre la personnalité charismatique qu’il a campé sa vie durant, avec conviction et élégance. De son vivant, la majorité de ses pairs, ses multiples commanditaires et le public reconnurent la qualité de sa production; aujourd’hui encore, nul ne reste indifférent à cette œuvre, qui se distingue au premier coup d’œil, ce qui n’est déjà pas rien…  Singulier ? Il aurait sûrement préféré ce qualificatif à celui  »d’original », renvoyant trop à des conceptions de l’Art Moderne dont il a désavoué avec constance la dérive et les errements au XXème siècle. Hâtivement cataloguée dans les courants néo-réalistes et post-impressionniste, son œuvre y a sans doute puisé ses sources, pour une large partie; mais en près de soixante ans d’activité, elle a subi des influences et connu des mutations qui mériteront une exégèse moins sommaire. Jusqu’ici, l’absence d’études critiques sérieuses de cette œuvre ne lui a pas assuré la notoriété et la postérité qui lui revient sans doute.

Pour introduire ce libre essai biographique, première tentative du genre, précisons d’emblée ses objectifs et sa forme particulière, à la fois narrative et critique.  En effet, la longue vie de cet artiste ne fut ni linéaire, ni tranquille, et sans doute échappa-t-elle largement à son contrôle, pour un parcours bien plus aventureux que celui qu’il s’était initialement projeté. C’est évidemment ce qui la rendit passionnante; même si elle n’a pas suivi les voies erratiques, mais finalement plus attendues d’autres contemporains aventureux des arts visuels, plus provocants, qui avaient choisi pour leur part la déconstruction radicale de l’esthétique héritée du passé.

Aucun artiste, aussi libre soit-il, ne saurait échapper totalement à ses racines culturelles, à ses origines sociales ou ses déterminants familiaux, ne serait-ce – à l’extrême – que pour mieux les transcender, ou bien s’en affranchir plus ou moins brutalement dans son œuvre. D’entrée de jeu, on s’efforcera donc ici de donner le plus clairement possi­ble les sources, le fil directeur et les ressorts intimes de l’itinéraire professionnel et privé de Reni-Mel. L’un comme l’autre fusionnèrent dès l’origine dans le creuset infernal de la Grande Guerre et en ressurgirent, comme pour beaucoup de combattants d’alors, vers un destin imprévu avant 1914. De même, la perte très prématurée de sa mère encore jeune, l’admiration constante et sans borne qu’il voua à un père créatif et leur profonde estime et affection mutuelle, sa passion fidèle pour l’Armorique de ses ancêtres ont conditionné en permanence son parcours et son œuvre.

Assumant mon statut d’auteur-archiviste, mais aussi de témoin direct et permanent de sa vie quotidienne durant trois décennies, je peux me référer à des sources familiales vérifiées, sans lesquelles on saurait peu de chose aujourd’hui de la réalité du  parcours et de l’intimité de cet artiste, les témoins d’époque ayant désormais tous disparu. En redécouvrant l’homme et l’artiste, chacun appréciera à son gré l’imperfection relative de ce premier essai biographique, qui tente surtout de mettre en perspective une œuvre restée largement hors de vue jusqu’ici. Sans la présence et la faconde de son auteur, en retrait de la scène artistique depuis cinquante ans, il devenait utile de restituer l’essentiel de ce contexte. C’est ce qui m’a guidé, avec un souci prioritaire d’objectivité optimale,  comme avec le respect du lecteur que j’espère convaincre de s’intéresser plus avant à un créateur dont l’œuvre éveille toujours, et à juste titre, l’attention et même l’investissement d’une nouvelle génération de connaisseurs.

Serge RENIMEL, Docteur en Histoire de l’Art et Archéologie

 

Remerciements

À mon père Paul, filleul et légataire universel de l’artiste, qui a sauvegardé ses archives rescapées et avait transcrit fidèlement les mémoires orales de tradition familiale parfois séculaire. Chroniqueur et écrivain de talent, il aurait aussi pu être l’auteur de cette biographie, si son parcours vital n’avait pas été brusquement et bien trop tôt suspendu en 1988. Ce récit de filiation lui est donc dédié à l’évidence.    

À ceux de mes amis, proches et confrères qui, pour avoir découvert l’artiste à travers l’une ou l’autre de ses œuvres, m’ont encouragé à construire son catalogue raisonné exhaustif, tâche de longue haleine dont cette biographie est aussi la clef indispensable. Mention spéciale à Stephane Audoin-Rouzeau, qui m’initia à l’Histoire culturelle de la Grande Guerre, et m’a apporté, avec l’amitié dont il m’honore encore, son éclairage sur l’imprégnation perpétuelle de ceux qui y survécurent et la place de l’Art dans ce chaos.     

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Par convention, pour l’ensemble de cet ouvrage, la dénomination d’État-Civil ‘’Léon Renimel’‘ est limitativement employée pour les seuls faits de vie privée et liens généalogiques de l’intéressé. Le pseudonyme ‘’ Reni-Mel  » qui est l’appellation d’usage exclusive (sans prénom) qu’il avait adoptée dès l’âge de 19 ans et pour toute sa carrière profession­nelle, comme sa vie sociale et même privée, est donc systématique­ment privilégiée dans tous les autres cas.
Par ailleurs, pour lever toute confusion dans le cours du texte ou les références, le père de l’artiste (1860-1935) et son neveu et filleul (1921-1988), tous deux prénommés Paul sont respectivement désignés comme PaulSr. [senior] et PaulJr. [junior].
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Lire la suite « Reni-Mel, artiste-peintre – clés d’une œuvre (1) »

VERS L’ORIENT – 22. arrivée en Susiane

 

Au terme de leurs longs trajets, souvent jalonnés de dangers de toutes sortes, les voyageurs des millénaires passés qui atteignaient enfin la plaine de Susiane étaient forcément saisis d’une émotion particulière. Être enfin en vue de la principale capitale du monde civilisé d’alors, succédant aux mythiques Uruk, Ninive et Babylone, c’était atteindre l’Orient tout entier en son cœur même. Sans surprise, en cette veille de Noël de la fin du XXèmesiècle, cet imaginaire fonctionne encore parfaitement pour moi; l’exaltation qui me gagne alors n’est pas le simple soulagement de toucher au but de l’épuisante randonnée qu’on nous a imposée, mais le sentiment de vivre densément une expérience unique dans une vie. À cet instant précis, la chance unique qui m’a été proposée de partager les révélations  archéologiques souvent spectaculaires du grand site de Suse commence vraiment à prendre corps. Toutefois, appelé à exercer mes jeunes talents et une technologie de télédétection d’avant-garde, pour l’époque, sur les vestiges de l’immense palais de Darius le Grand, je ne peut même pas soupçonner ce que le destin me réserve dans les jours suivants: à peine à l’œuvre, être à l’origine d’une découverte hors normes que seuls des sites de l’envergure de Suse ne permettent que deux à trois fois par siècle !  [1]

Suse capitale millénaire de l’Empire Perse ? L’année précédant ce voyage, les fêtes somptuaires de Persépolis, simple siège symbolique du pouvoir Achéménide,  avaient attiré l’attention des médias du monde entier sur l’Iran. Les opinions publiques occidentales, et surtout leurs jeunes générations sous emprise marxiste-léniniste nourrissaient alors une vision plutôt hostile au Régime absolutiste et pro-américain gouvernant ce pays, dont la dynastie régnante s’autocélébrait avec faste, sous le prétexte approximatif de la fondation de l’Empire Perse quelques 2.500 ans auparavant. À cette occasion, le Shah, Reza Pahlavi, revendiquait dans ses discours sa légitimation d’héritier direct des empereurs Cyrus et Darius, et pour lui-même le titre de ‘Rois des rois’ qu’ils avaient reçu assez légitimement après avoir unifié et pacifié tous les territoires s’étendant de l’Indus à la Méditerranée; ce qui était bien loin de la confuse réalité géopolitique des années 1970 au Moyen-Orient… Elle était alors rabougrie à un territoire iranien sous tutelle de la CIA et à un jeu de dupes du Shah, pactisant en coulisses avec l’U.R.S.S. lors au faîte de sa glaciation post-stalinienne…

L’événement grandiose des fêtes de Persépolis – dont l’invité d’honneur était le Président du Soviet Suprême de l’URSS entouré de quelques faire-valoir du Gotha décadent d’Europe – n’associait en rien la population iranienne à son autoritaire souverain; il était programmé à l’usage principal de sa communication externe et s’est déroulé, pour l’essentiel, sur le site de ruines antiques perdu dans le désert du Fars, dans un camp retranché dit ‘du Drap d’Or’ sous très haute surveillance armée. Le peu de population rurale résidente dans un rayon de 50 km avait été déporté, et la campagne visible à distance depuis la route suivie par les invités venant de l’aéroport de Shiraz équipée de fausses  façades d’usines factices en provenance directe d’ateliers de décors français ! À des centaines de kilomètres de là, il est facile de comprendre que les iraniens ordinaires n’ont pas perçu grand’chose des effets collatéraux de cet événement. Néanmoins, selon Mohamad, trois mille cinq cent écoles, consacrées à  diffuser la Révolution Blanche, auraient été construites dans tout le pays. De même certaines infrastructures cruellement manquantes, tel l’aérodrome flambant neuf de Dezful que nous atteignons. De fait, ces créations ne sont pas non plus dépourvues arrières-pensées stratégiques: au pied des montagnes, à proximité de la zone frontalière de l’Irak, ces pistes ne sont certainement pas à usage civil prioritaire; pas plus d’ailleurs que l’autoroute aussi neuve qui relie brutalement l’aéroport à la vaste agglomération voisine d’Andimeshk, et qui, la traversant ensuite de part en part, a éventré sans la moindre fioriture les quartiers historiques de cette ville !

C’est une vision stupéfiante que cette saignée parfaitement rectiligne et horizontale sur des kilomètres qui a été opérée assez récemment – de toute évidence: juchées sur leurs collines des centaines de maisons anciennes, certaines même plutôt cossues, en sont restées carrément sectionnées au bulldozer par le milieu , comme les collines qui les portent; et les habitants continuent à en occuper les pièces épargnées, en équilibre et à ciel ouvert sur le précipice de la nouvelle voie impériale! Un baron Haussmann iranien est passé par là et a tranché dans le vif: ces quartiers traditionnels auparavant inextricables, et sans doute sujets à émeutes récurrentes n’ont qu’à bien se tenir désormais. D’ailleurs, pour bien parapher cette opération d’urbanisme chirurgical sans nuances, chaque entrée de la ville sur cet axe impérial est ornée d’un arc monumental portant la couronne et un slogan à la gloire de la Perse éternelle; pour confirmation, en amont et en aval d’anciens chasseurs-bombardiers réformés ont été érigés sur des socles de béton en plein élan d’envol aux deux grands ronds-points qui verrouillent la ville. Vue la topographie naturelle du désert qui environne l’agglomération, on se dit naïvement qu’il aurait sans doute été plus judicieux, et moins traumatisant pour les résidents et leur patrimoine architectural remarquable, d’aménager un contournement périphérique. En termes d’infrastructures à moderniser, il y avait aussi certainement une plus grande priorité à améliorer le pitoyable réseau routier venu de la montagne. Mais c’est la vision bien naïve de celui qui, débarquant dans un pays sous dictature conjointe du Shah et de l’Oncle Sam a encore quelques mois de séjour devant lui pour se déciller…

A la sortie de Dezfoul, sur l’autre rive de la rivière, il reste à peine une trentaine de kilomètres à parcourir dans la plaine pour atteindre enfin notre but final. Les deux villes presque jumelles d’Andimeshk et Dezfoul deviendront bientôt pour moi une destination, ou un passage obligé d’excursions plus lointaines les jours de repos, lesquels se révèleront à l’usage bien moins nombreux que prévu. Revenu à maintes reprises à Dezfoul au cours du séjour, j’ai pu en apprécier les ressources authentiques et l’artisanat foisonnant de son vaste bazar labyrinthique. Le spectacle des centaines de tapis séchant sur les berges de la Dez après avoir été foulés et refoulés à merci est inoubliable: comme celui des mêmes tapis précieux accumulés à l’entrée des stations-service pour que les camions les culottent à l’envi de leur roulement incessant. Seul, ou en compagnie de collègues masculins, français ou iraniens, j’ai toujours trouvé au bazar un accueil distancié, mais sans la moindre tension; mais c’est là aussi qu’avec deux collègues de la mission, aristocrates iraniennes totalement occidentalisées, nous avons été suivis, puis houspillés de manière de plus en plus pressante par une nuée de gamins hurlant crescendo des insultes peu amènes. L’épisode s’acheva dans une fuite éperdue, sous une lapidation en règle chaudement encouragée par les adultes du quartier venus en renfort de leur progéniture…

Après cette violente expérience m’est revenue en mémoire la première et frappante impression visuelle de la première traversée d’Andimeshk au long de sa plaie autoroutière axiale encore toute fraiche. Cette agression contre une population à large majorité arabe et culturellement à fleur de peau contre le Régime réformateur a préfiguré pour moi ce qui deviendra manifeste, les mois suivants. Globalement, une hostilité latente du peuple de la rue, que j’ai perçue en de multiples occasions, envers les signes occidentaux de modernité; pour autant, je n’ai jamais été pris à partie lors des longues randonnées en minibus que j’effectuais volontairement seul, et hors des sentiers battus dans une bonne partie de l’Iran profond. La Susiane m’a servi très efficacement de sas d’apprentissage, parce que j’y travaillais sur un chantier dur et entouré au quotidien de dizaines de manœuvres de toutes origines ethniques, sédentaires et nomades. Clairement, il est donc ici hors de question de schématiser jusqu’à la caricature les réflexes organiques d’une population d’une telle diversité culturelle, et parfois même religieuse, bien qu’unie – sauf exceptions – autour d’un sentiment national [2]. Ces réflexes de fidélité à des traditions sensiblement différentes, mais toutes orientales par essence, sont celles d’êtres réfractaires à la modernité mentale qu’on voulait alors leur imposer du haut du Palais Impérial, et des couloirs de Lengley…

 

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[1]  (à paraître) …voir : 24. épilogue
[2] L’iran compte officiellement 102 ethnies différentes et 5 religions, sans compter les multiples dissidences sectaires. Jusqu’aux années 1960, la proportion de non-sédentaires dépassait environ un cinquième de la population totale. Depuis, l’inflexible répression du nomadisme par les régimes politiques successifs a considérablement réduit cette proportion.
[3] grand prophète de l’Ancien Testament et de la Bible Hébraïque, Daniel fut longtemps conseiller de Nabuchodonosor, roi de Babylone. Après la conquête de la Mésopotamie par Darius, il est associé à ce nouveau pouvoir. Son tombeau authentique est établi à Suse, capitale de l’Empire Perse, et reste aujourd’hui un haut-lieu de pèlerinage œcuménique pour tous les croyants du Moyen-Orient.

 

—————————-  ( À SUIVRE  ——-  23. Noël au château  ———-) ————————-

VERS L’ORIENT – 21. premier contact muet

 

Aucune pause n’a été consentie depuis les huit heures au cours desquelles notre vaillant chauffeur, parfois au seuil de l’assoupissement, n’a jamais renoncé pour autant à sa recherche prioritaire de performance maximale. Mettant à profit l’accalmie relative d’une route qui s’assagit soudain en abordant la plaine, et étant parvenu à tirer Anabelle de son profond sommeil parmi ses précieux bagages, nous nous coalisons pour exiger de Mohamad une halte hygiénique et réparatrice. Un modeste village de piémont avant la ville d’Andimeshk trouve son agrément pour nous permettre de prendre enfin pied au sol après ces heures interminables de randonnée sauvage non stop. Ce modeste village quelconque de bord de route se présente comme une escale privilégiée pour les routiers rescapés de la traversée précédente des montagnes qui y stationnent en nombre; il est constitué de quelques rangs de maisons basses en pisé ou de parpaings de ciment brut et affiche ainsi le répétitif standard rural de toute cette région, y compris avec sa pompe à essence et son imposant panneau publicitaire Coca-Cola tout-à-fait dignes de la mythique Route 66… L’accueil est austère: pas de cafeteria ou équivalent à cet endroit d’apparence à peine civilisée, et pourtant relai évident de voyageurs sur un axe majeur de circulation. Seules quelques baraques foraines paraissent distribuer du thé et des en-cas aux passagers de minibus et aux chauffeurs routiers qui s’y agglutinent.

Cette option ne convient visiblement pas à Mohamad; et il guide Ali pour un arrêt devant une maison d’apparence tout-à-fait banale, un peu en retrait de la route principale. Cela attire instantanément une nuée d’enfants curieux, presque tous vêtus de l’uniforme règlementaire et très british d’apparence de l’école qu’ils viennent sans doute de quitter, vu l’heure: pour les garçons, pantalon, chemise blanche et cravate; pour les filles corsage, jupe plissée sombre et socquettes blanches, le tout étrangement redrapé sous de longs tchadors gris foncé à ramages tout aussi tristes, hâtivement resserrés sur ces tenues par trop occidentales… En arrêt à distance respectable de notre véhicule, ce comité d’accueil plutôt silencieux jette des regards biais sur notre descente, chuchotant des commentaires ou feignant une souveraine indifférence devant cet équipage exotique pour lui. Au premier abord, aucun geste de sympathie ou d’hostilité ne se manifeste; il n’y a visiblement pas de harcèlement à redouter de ces enfants, si différents en apparence des premiers auxquels nous avons été confrontés au petit matin au sortir de la gare de Téhéran. Puis arrivent bientôt des adultes locaux, déambulant comme par hasard dans les parages, et affichant une feinte indifférence; rien que des hommes, tous imberbes et vêtus d’une longue chemise de coton plus ou moins clair, portant par dessus des vestons avachis par l’usage. Certains affichent une barbe drue, mais seulement naissante, dont je comprendrai la provocation ultérieurement: c’est la manifestation de ces croyants zélés à qui la Loi civile en vigueur interdit tout signe trop ostensible de leur foi, voire de leur fanatisme; comme elle impose l’uniforme aux écolières, sans pouvoir réprimer vraiment qu’elles sortent leurs tchadors de leurs cartables, pour s’y envelopper aussitôt le portail de sortie d’école franchi…

En ces premiers instantanés de prise de contact avec la réalité profonde de l’Iran d’alors, les femmes que l’on aperçoit au loin gardent leurs distances, et même louvoient pour nous éviter. Aucune ne semble vraiment voilée, même si les amples foulards flottants qu’elles portent négligemment, à première vue, sont promptement ramenés sur le bas du visage et du corps dès qu’un regard semble focaliser sur l’une d’entre elles. C’est une vision vraiment nouvelle pour nous: dans ces années-là en effet, en France, aucune femme n’est voilée, à l’exception des religieuses catholiques; et il ne viendrait même pas à l’idée de nos ménagères d’origine maghrébine de garder pour sortir le court fichu clair qu’elles portent accessoirement chez elles pour ‘faire la poussière’… Alors, à ce moment-là, dans ce village où je débarque, il m’est bien sûr impossible de décoder ces jeux exotiques de grands voiles, qui évoquent des réflexes infantiles de pudeur bien surprenantes chez des femmes largement adultes. En découvrant cela, on a la sensation d’être brusquement immergé dans un jeu de rôle plutôt pervers.

Après les angoisses de la route meurtrière, pour cette première pause que l’on rêvait relaxante, une certain sentiment de malaise est palpable. Mohamad négocie on ne sait quoi, dans sa langue mais avec le ton autoritaire et cassant que l’on commence à découvrir chez ce Janus, et il est assez évident qu’il contribue ainsi à accentuer la tension ambiante: les habitants ne s’y sont pas trompés, ils ont bien réagi à l’instinct à un style qui évoque la terrifiante police politique du régime, la Savak dont je finirai par me voir confirmer plus tard certaines accointances de notre intendant. Comme dans tous les régimes totalitaires, il y est sans aucun doute contraint du fait même de son emploi au contact permanent de l’ambassade française et de la venue constante à Suse de chercheurs et d’invités de toutes origines qui exigent la plus grande vigilance… Bref, en attendant, l’intervention de Mohamad nous donne enfin accès à une collation improvisée chez un particulier réquisitionné, et instaure un cordon sanitaire vis-à-vis de toute tentations de familiarité entre la population locale et nous, enfants compris. Malgré tout, à l’arrivée de galettes de pain chaud et de thé venant d’une maison voisine, tentant de détendre l’atmosphère, je vante sobrement l’authentique hospitalité orientale qui nous est si aimablement offerte; mais la sèche injonction de notre mentor à l’adresse de l’homme qui livre cette frugalité se passe de traducteur: ayant alors appris seulement quelques rudiments de farsi, je n’ai néanmoins aucune peine à saisir grosso modo qu’elle est indigne des seigneurs français tout juste débarqués de leur lointaine planète ! Après quelque temps, les effluves de charbon de bois venus de l’extérieur nous préviennent de l’arrivé imminente sur la table de kebabs parfumés posés sur un lit de riz safrané où gît un carré de beurre et un jaune d’œuf, prêts à être incorporés: un plat à la fois rustique et raffiné, digne de notre jeûne prolongé depuis près de 24 heures et de notre rang de dignitaires étrangers en herbe ! Ce plat traditionnel que je découvre pour la première fois deviendra un ordinaire quasi-quotidien pour les mois suivants, sans que je m’en lasse jamais.

Dès ce premier moment d’immersion réelle, j’ai immédiatement compris qu’il faudrait saisir ensuite toute occasion d’échapper à la tutelle de notre mission officielle pour découvrir sans filtres la réalité de ce pays; ce qui fut fait en excursions non autorisées les jours de repos, suivies au retour de colères froides et rappels à l’ordre sans aménité du grand patron ! Ainsi, quatre mois plus tard, assistant clandestinement et à mes risques et périls – de jour seulement – aux rituels publics de l’Ashoura, la grande fête annuelle de l’Islam shi’ite, je mesurerai combien cette première halte routière improvisée lors de mon entrée dans cette province si particulière d’Iran m’avait déjà offert un avant-goût des profondeurs de ce pays. Comme la démonstration vaine d’un régime voulant occidentaliser à marche forcée une population modelée par ses traditions séculaires et voulant espérer la voir renoncer à ses convictions et ses réflexes organiques. Quelques années plus tard, le régime ‘éclairé’ du Shah disparaissait sans éclats et les horloges culturelles de l’Iran se recalaient bien vite et presque naturellement plusieurs siècles en arrière; du moins pour la plus grande partie de sa population, élites sociales exclues. Dès lors, les comportements du quotidien, à peine étouffés et demi-voilés un court moment, reprenaient ostensiblement leurs plein cours, signes de religiosité et de totale discrimination sexuelle en tête. La Révolution Blanche avait été inspirée au pouvoir en 1960 par la CIA et relayée par une aristocratie et une classe dirigeante iranienne sortie des universités occidentales et totalement coupée des réalités sociales et mentales de son propre pays. Logiquement, elle n’a constitué qu’un entracte parfaitement artificiel d’à peine une décennie dont l’extrême précarité s’est manifestée à mes yeux dès ces premiers contacts avec l’Iran réel; et mes longues conversations avec les authentiques princesses et filles de hauts ministres qui venaient pour des stages distrayants sur nos chantiers archéologiques ont confirmé d’emblée l’ampleur définitive du fossé des convictions. Partant, l’impuissance du régime du Shah à modifier un tant soit peu les mentalités et comportement sociaux était flagrante; pour moi, elle était même manifeste immédiatement après quelques minutes seulement dans le bouillon de culture d’un village posé au carrefour de deux mondes, entre Zagros et Mésopotamie.

 

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