VERS L’ORIENT – 20. au carrefour des empires

 

Vaste comme trois fois la France, l’Iran contemporain est souvent comparé à une immense forteresse d’altitude dominant le cœur du Moyen Orient, et c’est bien l’impression qui s’impose en ce milieu de journée hivernale, lorsque la route nationale traversant le Louristan quitte finalement les montagnes pour plonger brusquement vers l’immensité horizontale des vallées du Tigre et de l’Euphrate. Derrière soi, on laisse les hauts reliefs pour une grande part désertiques et arides constituant la totalité, ou presque, du territoire iranien. En contraste total, le Khouzistan que nous atteignons enfin au terme de ce si long voyage est une vaste plaine alluviale dont les cultures à perte de vue sont irriguées par le fleuve Karoun, venu de la montagne et qui rejoint directement le Chatt-El-Arab, juste avant le Golfe. Ceci forme une province à la fois marginale et atypique de l’Iran qui pourrait apparaître encore aujourd’hui comme une entité naturellement indépendante du reste du pays. Une fois franchis les ultimes cols du Zagros, on descend en effet sans transition aucune vers cette vaste antichambre alluviale de la grande Mésopotamie qui s’étend dans toute sa platitude et à perte de vue vers l’Irak à l’ouest, et au sud vers le Koweit, puis au-delà l’Arabie.

À ce moment, on est à bien moins de deux heures de route de la frontière politique Iran-Irak, alors infranchissable à tout voyageur. Le court et très clair briefing d’avant-départ qui a accompagné le remise du dossier de mission au Quai d’Orsay me revient alors en mémoire: rejoindre la mission française à Suse pour y travailler et séjourner des mois durant n’est pas une partie de plaisir, et impose une conscience aiguë des spasmes culturels et géostratégiques qui agitent particulièrement cette région hyper-sensible. En effet, dès la traversée des montagnes, les chasseurs bombardiers américains de l’aviation du Shah nous ont survolés à intervalles réguliers pour une guerre encore non déclarée, mais alimentée par de constantes tensions frontalières entre les deux nations; et ils se relayeront constamment au-dessus de nos têtes dans les mois suivants. Saddam Hussein a d’ailleurs désigné la région où nous pénétrons comme son ‘Arabistan’, et ses agents infiltrés y soutiennent une agitation populaire constante, attisant les tendances autonomistes locales et servant la convoitise non dissimulée du Raïs pour la plus riche des provinces iraniennes, et de très loin…

Bien que je garde constamment à l’esprit le devoir de réserve que m’ont inculqué mes tuteurs de mission, la conversation s’échauffe un peu à l’intérieur de l’habitacle de la Land Rover. Pensant  nous rassurer, Mohamad justifie qu’il faut bien protéger les champs pétrolifères iraniens de toute concupiscence, et montrer aussi à la population arabe peuplant le Khouzistan qui est le vrai maître du terrain. Sa virulence inhabituelle sur un tel sujet suggère que la légitimité Perse sur ce coin de Mésopotamie – si différent du reste de l’Iran – est non seulement loin d’être acquise aux yeux du voisin d’en face, mais aussi de la majorité silencieuse de la population locale ? Avec le regard du géographe et de l’historien, il faut bien admettre que la rupture paysagère que l’on vient juste de vivre au débouché des vallées du Zagros est brutale, et d’une évidence flagrante. Force est de se rappeler que l’on vient de traverser là une frontière naturelle majeure de l’Orient. C’est aussi une ligne de fracture culturelle essentielle, celle du face-à-face de deux civilisations en perpétuelle confrontation depuis des millénaires, mais qui ont aussi fondé conjointement son identité complexe. La spectaculaire barrière de la grande chaîne du Zagros d’où on dévale presque en un instant signale sans ambiguïté la ligne de front critique, l’éternelle interface entre peuples Aryens et Sémitiques[1].

Pour justifier mon statut de jeune chercheur arrogant, tout en ayant le souci de ne pas froisser un interlocuteur dont il faut tempérer l’autorité, j’argumente donc: dès la plus haute antiquité, venus de l’Indus et surgissant de ces montagnes, les premiers ont souvent  déferlé vers les plaines opulentes regorgeant de nourritures et de richesses produites par les seconds. Plus tard, l’Imperium Perse, parachevé par Cyrus le Grand, a fini par soumettre tout le Proche-Orient, jusqu’à la Mer Égée et à l’Egypte, instaurant pour des siècles l’un des plus vastes empires de l’Histoire, et se heurtant finalement aux portes des Cités grecques. Au cœur du Khouzistan, Suse, vers laquelle nous allons, était alors la véritable capitale de cet immense empire qui dura mille ans. C’est Alexandre le Grand qui en fit plus tard la reconquête en chemin inverse, jusqu’aux rives de l’Indus; il brûla Persépolis, mais c’est à Suse qu’il se posa en pacificateur, pour y organiser les célèbres noces de ses dix mille meilleurs guerriers avec les femmes d’ici, dans l’intention d’une fusion génétique et culturelle entre Orient et Occident. Mille ans plus tard, l’islamisation des mêmes immenses territoires les soumit pour longtemps au Califat de Bagdad, créant rapidement un schisme entre sunnites et chi’ites qui alimente jusqu’à nos jours une perpétuelle guerre de religion. Pendant tous ces millénaires, en Occident, il ne se passe rien, ou presque… En atteignant cette région, on est donc bien au carrefour de toutes l’effervescence créative des civilisations antiques, de leur brassage constant, de leurs fusions et de leurs éternels conflits. À la simple traversée de ces paysages, cela s’impose si fortement à l’imagination qu’on ne peut y voyager idiot.

La conversation fait ainsi le suc des voyages. Nulle part ailleurs, on dispose du loisir nécessaire pour ‘aller au fond des choses’, face à de demi-inconnus de rencontre. Sur le trajet ferroviaire d’Istanbul à Téhéran, les échanges avec les routards en chemin vers  Katmandou furent au fond assez futiles, purement ludiques, car biaisés par un jeu de rôles assez sectaire dans lequel une sorte de surenchère à l’utopie primait en réalité sur toute sincérité authentique. Ici au contraire, j’ai la nette impression de toucher enfin au réel de l’Orient, à sa totale complexité culturelle, à ses contradictions remontant à la nuit des Temps. Mohamad reste pantois face à la culture convaincante d’archéologue frais émoulu, mais déjà patenté que je lui assène. Lui rappelant avec l’aplomb de ma jeunesse  que je professe à la Sorbonne, il admet n’y avoir étudié que deux années seulement; et je réalise que je ne suis pas le premier de mes pairs à lui opposer des évidences scientifiques, et irréfutables, qui déstabilisent évidemment son argumentaire idéologique et, partant, irrationnel. Dès ce jour-là, j’ai conquis auprès de lui l’estime et aussi la méfiance que mon apparence ne lui inspirait pas, a priori; il sait que je mérite sa vigilance accrue à la dangerosité idéologique potentielle que porte une nouvelle génération de chercheurs tout droit descendue des barricades de mai 1968 à Paris !

Il est assez rare qu’au cours d’une randonnée routière, l’entrée contrastée dans un nouvel espace naturel soit aussi suggestive de repères majeurs d’Histoire de l’Humanité; c’est précisément le cas ce jour-là, alors que nous surgissons du dernier défilé de vallées du Zagros pour atterrir en Mésopotamie, et rouler ensuite sans discontinuer, et presque en ligne droite, à la rencontre du fantôme fossilisé de la plus puissante capitale de l’Ancien Monde, Suse. La région de basses plaines que nous abordons n’est pas seulement une anomalie évidente dans la physionomie globale d’un Iran exclusivement constitué de montagnes et de hauts-plateaux. Sur près de deux mille kilomètres, depuis le Kurdistan au nord jusqu’au Golfe vers le sud, il n’y a aucun hasard géologique à ce que l’essentiel des considérables réserves d’hydrocarbures s’échelonnent précisément au long de cette faille du Zagros, à la fois naturelle et culturelle. Déjà, au passage de ses derniers chainons, on a pu entrevoir par éclipses régulières derricks et torchères surgissant par instants derrière l’écran des montagnes. Une fois dans la plaine, en roulant vers Ahwaz, et suivant à distance le cours du grand fleuve Karoun, ces signaux industriels se multiplient de loin en loin; ceci rend manifeste l’attention hautement stratégique que l’Iran moderne porte à cette partie ultra-marginale, mais économiquement vitale de son territoire politique, sinon vraiment naturel[2].

—————————-  ( À SUIVRE  ——-  21. premier contact muet  ———-) ———————-
[1]   Ces définitions des deux principaux groupes linguistiques qui couvrent à l’ouest tout le Proche-Orient, Péninsule arabique comprise (sémitiques), et à l’est et au nord le grand Moyen-Orient (Aryens, de l’Iran à l’Inde et jusqu’à l’Asie Centrale) n’ont aucune connotation raciale, aujourd’hui complètement dépassée. Pour plus de précisions, voir les articles Wikipedia <Langues Sémitiques> et <Aryens>
[2]  aujourd’hui peuplé de plus de 3 millions d’habitants à large majorité arabe, le Khouzistan demeure le théâtre de tensions inter-ethniques et d’émeutes anti-gouvernementales largement instrumentalisées par plusieurs mouvements autonomistes ou même indépendantistes (dernières émeutes sanglantes en 2005). Après un siècle, avec le rétablissement de la dynastie Pahlavi puis l’instauration de la République Islamique, les statistiques ethniques y demeurent un secret d’État et font l’objet de manipulations tendant à minorer la présence de la communauté d’origine arabe. De 1980 à 1988 le Khouzistan a été le théâtre le plus sanglant de la guerre Iran-Irak, et a subi les destructions les plus graves et un exode massif de ses populations. Dans l’indifférence générale de la communauté internationale, l’immense site archéologique de Suse – classé au Patrimoine Mondial – a été ravagé par les aménagements logistiques lourds de l’armée iranienne.

VERS L’ORIENT – 19. roulette russe dans le Zagros

 

 

 

Roulant à tombeau ouvert au long des interminables avenues de la capitale iranienne encore plongée dans le noir, nous voilà embarqués dans la monumentale Land Rover– châssis long – chargée à bloc et jusqu’au toit de matériels et bagages divers. Passée la première vision très édifiante du paradis persan au sortir même de la gare centrale, l’immersion dans la réalité du pays commence, même si le train d’enfer imposé et le peu d’arrêts prévus n’y suffiront sans doute pas. Dans une tentative de dialogue avec Mohamad, on s’étonne que l’abominable spectacle initial des enfants abandonnés de Téhéran soit curieusement tolérée par les autorités, si jalouses de valoriser les bienfaits de la Révolution Blanche  du Shah; ceci au saut même d’un train international qui est un vecteur de sa propagande. La réponse – embarrassée – est qu’il s’agîssait d’une malheureuse coïncidence, tout-à-fait inhabituelle, et qu’il n’y a désormais plus de pauvres affamés dans le pays, sauf quelques ‘tziganes’ égarés (sic). Ces derniers auraient même la monstrueuse habitude de capturer quelques orphelins en bas âge qu’ils mutileraient pour en tirer meilleur parti comme mendiants… Dont acte. Tous comptes faits, le choix drastique qui m’est imposé d’un trajet routier vers le sud, qui s’annonce des plus inconfortables, aura au moins la vertu de nous rapprocher des réalités du terrain, encore mieux que le train. De la sorte, on verra bien quel degré de bonheur général a miraculeusement atteint une population convertie en une décennie aux bienfaits de l’occidentalisation à outrance…

Ali ‘le malin’, notre sympathique chauffeur, et Mohamad ‘le cauteleux’ sont les premiers archétypes de persans que je côtoie et que j’apprendrai à mieux connaître au quotidien dans les mois qui suivent. On peut difficilement imaginer physionomies et tempéraments plus dissemblables: chez le premier, une joie de vivre franche et un optimisme constant teinté de fatalisme; sous la douceur mielleuse du second, quand il s’adresse à nous avec déférence, on devine rapidement un être tourmenté et implacable dont toute la dureté surgira dès qu’il est en rapport avec ses compatriotes; et encore bien plus quand il commandera au personnel arabe ou aux minorités tribales employées en grand nombre par la mission de Suse pour les tâches subalternes. Pour l’instant, et en dépit de nos véhémentes récriminations  pour tenter de différer un peu le départ, il a su enrober de velours son refus sans appel de concéder un pouce supplémentaire de retard: dans sa version, notre venue au réveillon serait impérativement attendue, et un chaleureux accueil nous y serait tout spécialement préparé. Conscient de mon insignifiance comme jeune et nouveau venu sur cette mission archéologique de haute volée, tout ceci me laisse plutôt dubitatif; dès la première étape sur la route, et en aparté, Ali confirmera mes soupçons: en fait, nous transportons – outre des instruments de précision, des fournitures variées, une copieuse bibliothèque et d’autres choses moins avouables destinées au patron – des caisses de champagne venues spécialement de France par la valise diplomatique; Ali les a lui-même récupérées la veille à notre Ambassade et, pour notre chef vénéré, ce sont les seules vedettes réellement indispensables à la réussite de son fameux réveillon !

Enfin sortis des derniers faubourgs de la capitale, on fonce vers la ville de Qom, le haut lieu saint du Shi’isme. L’axe suivi est la voie routière majeure du pays, ce qui laisserait espérer que le semblant d’autoroute sortant de la capitale va se prolonger. Mais la désillusion est rapide: très vite, la route se rétrécit à deux voies pour la traversée initiale du haut plateau de steppes qui va jusqu’à Qom; et cela ne changera plus pour les centaines de kilomètres qui suivent à travers la haute chaîne du Zagros, de même qu’ensuite à travers la plaine de Mésopotamie. On aura toujours droit au même gabarit de mauvaise départementale, dans un état digne du tiers-monde, et avec une invraisemblable surcharge de trafic. En 1972, cette voie majeure du pays qui conduit vers Khoramabad, puis Ahwaz avant de rallier le grand port pétrolier d’Abadan a des allures de piste mal goudronnée. Elle suit encore le profil archaïque tracé bien des décennies auparavant par les ingénieurs de l’Anglo-Iranian Oil Company (l’ancêtre de la BP): c’est donc un étroit ruban d’asphalte mal stabilisé qui épouse sans fioritures les moindres reliefs d’un parcours particulièrement tourmenté sur plus de la moitié des 850 kilomètres jusqu’à notre destination. Même en terrain relativement plat au début, rouler à vitesse soutenue revient, pour les passagers, à encaisser un jeu continu de montagnes russes, sans compter les crevasses et nids-de-poule parfois géants qui les agrémentent; ni les rives de cette route dégradées par la fréquentation des poids lourds en surcharge chronique qui la parcourent en une file quasiment ininterrompue.

Une fois en montagne, le jeu du toboggan infernal passe du registre simple de l’inconfort constant à celui du danger permanent. En effet, dans la tradition particulière à l’ingénierie coloniale anglaise, les obstacles naturels ont été laissés en l’état pour établir la piste originelle. Ainsi, l’axe économique vital d’un des plus grands pays pétroliers, qui supporte alors jour et nuit l’intense trafic des convois de camions de tous gabarits n’a pas bénéficié du moindre aménagement qui pourrait reprofiler les pentes trop fortes, ménager la visibilité ou faciliter le franchissement des côtes et des cols… À l’époque, bien qu’on ne soit ni dans les Andes, ni dans l’Himalaya, cette route est donc sans doute l’une des plus meurtrières au monde. Ce que l’on ne va pas tarder à découvrir, dès la troisième heure, alors que l’on attaque l’essentiel du parcours, la longue et périlleuse traversée des Monts Zagros.

Déjà, dès le trajet initial vers Qom, et bien que la route de cette région soit souvent assez rectiligne sur des kilomètres, on a pu remarquer que l’absence de visibilité due aux replis de terrain et faux-plats rendait souvent notre conducteur aveugle dans ses hardis dépassements; et comme notre vitesse permanente est sensiblement supérieure à celle des trains de minibus et camions qui occupent en continu la voie de circulation nord-sud, nous sommes en dépassement perpétuel ! Comme on le comprend, nous roulons donc le plus clair du temps sur la file de circulation réservée au sens opposé; à tout moment, il faut donc pouvoir forcer à droite pour se rabattre en catastrophe dans un créneau imposé à l’intimidation. C’est parfois impossible: nous apercevant de plus ou moins loin, le véhicule venant en sens inverse se met alors à zigzaguer avec grand renfort d’appels de phare, puis se réfugie in extremis sur le bas-côté incertain dans un nuage de poussière et un torrent d’imprécations de son chauffeur à notre passage. Cette scène de pure routine se répètera des centaines de fois au long du chemin, juste pour nous faire regretter la sérénité relative de notre voyage ferroviaire des jours précédents.

Lorsqu’on atteint la montagne, avec les pentes raides où les trains de camions à bout de souffle doivent ralentir jusqu’au pas, et avec les virages en lacets enchaînés et les sommets de côtes et cols sans aucune visibilité, l’affaire se corse: il y a de moins en moins de refuges et même de bas-côtés autorisant les acrobaties précédentes; et de plus en plus souvent le choix se réduit au précipice d’un côté et à la paroi rocheuse de l’autre. Mais Ali le Téméraire, notre chauffeur aiguillonné par l’obsession de son tableau de marche ne change pas pour autant de style de conduite: il se lance donc systématiquement dans un jeu répétitif de roulette russe, doublant constamment dans les virages et les sommets de côte. Non sans difficultés: en dépit de la puissance relative de la grosse Land-Rover, la raideur des pentes et notre chargement la ralentissent aussi dans ces interminables moments de pure angoisse; sans compter les conducteurs des véhicules doublés qui prennent soin de ‘se coller le train’, ne laissant aucun intervalle à Ali pour se rabattre; ou bien, puisant dans leurs ultimes ressources mécaniques, accélèrent parfois au maximum pour ne pas perdre la face et exprimer leur testostérone outragée… Durant ces heures inoubliables de flirt constant avec la mort, après de vaines tentatives pour tempérer les ardeurs de notre jeune chauffeur, je finis par me résoudre à la fin inéluctable qui semble nous guetter. La densité et la régularité des épaves de camions et carcasses de minibus et taxis collectifs renversés qui jalonnent les bords de cette route maudite n’est pas faite pour contredire cette issue plausible. Dans les sections de plaine ou les vallées, il y a aussi une foule continue de cadavres d’animaux récemment explosés  par les confrontations suicidaires entre chauffards: chiens, chèvres et moutons, ânes, et même, en arrivant dans le sud, buffles et dromadaires. On peut supputer que la récupération de viande fraiche par les locaux limite cette macabre exposition aux seules victimes récentes de ce véritable holocauste.

Malgré ce spectacle permanent, à bord de la Land Rover  l’ambiance de l’habitacle est dominée par les ronflements profonds de Mohamad, calé à la portière sur son blouson roulé en boule, à ma droite sur la banquette avant; les deux passagers arrière, nichés entre les colis, sont également en plein sommeil. À ma gauche, seul Ali paraît se tenir presque éveillé au volant, et je tente tant bien que mal de lutter contre ma demi-léthargie pour entretenir la conversation avec lui. Dans sa bonne humeur communicative, il m’avoue avec une certaine fierté que – si nous arrivons à bon port ce soir, inch’Allah ! – il aura cumulé largement plus de trente heures de conduite pratiquement non stop et sans presque de repos ! Plus tard, je comprendrai que c’est une norme acceptable pour un chauffeur professionnel au Moyen-Orient; mais en tant que français, on reste pantois devant une telle inconscience du danger: même en 1972 où nos propres routiers n’étaient encore pas soumis à des contrôles horaires très stricts, de tels excès étaient devenus rares… L’avant-veille, Ali a en effet effectué seul le trajet de nuit en sens inverse, depuis Suse, pour venir nous récupérer à l’heure initialement prévue; notre retard important a été mis à profit par son pressurant patron, Mohamad pour le faire circuler toute la journée suivante un peu partout dans l’immense Téhéran et alentour, pour effectuer des dépôts et collectes de matériel; jusqu’à venir finalement nous cueillir à la gare pour en repartir aussitôt ! Durant tout ce temps, il n’a donc somnolé que quelques heures sur la banquette arrière de son véhicule de service… Voilà qui pimente un peu plus le jeu de roulette russe auquel je suis invité pour fêter cette veille de Noël vraiment atypique. Tiré de ma propre somnolence par l’instinct de conservation, j’aurais donc à deux ou trois reprises l’occasion de rattraper Ali par le col de sa chemise pour le redresser vivement; c’est qu’il a alors piqué du nez à la rencontre de son volant, rêvant sans doute déjà qu’il conduit un engin surpuissant capable de survoler d’un seul trait les files d’escargomobiles qui ralentissent son parcours de héros de la route …

L’initiation à la conduite ‘kamikaze’ est un volet parmi d’autres de l’intronisation aux logiques orientales. Au début de la semaine, j’avais déjà eu un léger avant-goût du style de conduite aléatoire des taxis stambouliotes, basé comme on le sait sur une science aigüe de la stochastique; en d’autres termes fondé sur un pari constant en vertu duquel  le hasard est généralement bienveillant, sauf une part inévitable d’accidents de parcours que la fatalité distribue à son gré… À cette période, à Istanbul, comme dans toutes les grandes villes encombrées du Moyen-Orient, la seule règle de priorité qui vaille est dictée par la hardiesse de chaque chauffeur, un usage sans retenue du klaxon et la baraka. Malgré un jeu constant de roulette russe, nous parvînmes tous intacts à destination au terme de cette route infernale de Noël 1972 vers Suse; tout comme un proportion somme toute raisonnable de ceux que nous avions doublés ou croisés en chemin. Des mois plus tard, je profitai d’une expédition commune avec Ali où nous nous relayions au volant sur les pistes absolument désertes du centre du pays pour le sonder enfin: « … dans notre premier voyage depuis Téhran, pourquoi t’engageais-tu toujours dans des dépassements trompe-la-mort ? » – Réponse de l’intéressé « mais c’est dans les longs virages et vers les hauts de côtes que tous les autres ralentissent » .

 

—————————–  ( À SUIVRE ——– 20.  au carrefour des empires  ——– )  ——————————

VERS L’ORIENT – 18. Téhéran by night

 

Contrairement à sa dénomination quelque peu abusive, il aura fallu vingt deux heures environ à notre soit-disant «Express» pour rallier la ville de Kayseri en Cappadoce centrale à celle de Van, aux approches de la frontière iranienne. Certes, une moyenne d’à peine plus de 40 km/h sur ce tiers du parcours peut être jugée indigne d’un express international ! Pourtant, en dépit des obstacles de force majeure imputés à la vindicte kurde, cette partie du voyage n’a finalement pas été la plus lente. Surtout que survient dans son final une traversée en ferry du grand lac de Van, avec embarquement d’une partie du convoi, locomotives et services exceptés. Cette rupture de charge, consécutive au choix fait par les constructeurs originels de la voie de ne pas affronter la topographie par trop accidentée de la zone sud du lac, impose des délais de manœuvre assez conséquents à chaque terminal du ferry. Avant l’aube du troisième jour, en atteignant la rive occidentale du grand lac, nous voilà donc transférés un peu par surprise et grelottants dans les vastes salons du gros ferry, tandis que notre voiture sleeping est engouffrée en soute aux côtés d’autres wagons de notre train entièrement démembré. De manière surprenante, et malgré la neige qui tombe plutôt dru, les grandes manœuvres logistiques, dont on ne voit rien, mais dont on perçoit le vacarme et les soubresauts lorsqu’un nouveau wagon est embarqué sont assez vivement expédiées; et le petit déjeuner est encore en cours quand on prend le large pour cette croisière de plusieurs heures vers le port de Van. Là, une fois débarqué, chacun retrouve assez vite ses quartiers dans un convoi recomposé où les locomotives, les wagons-restaurant et une partie des voitures de seconde classe ont néanmoins connu un échange standard entre les deux rives.

En repartant de la gare de Van en fin de matinée, il reste encore plus de 1.000 km à parcourir jusqu’à Téhéran, via Tabriz. La frontière proche est franchie sans s’arrêter en fin d’après-midi; sans grandes formalités non plus pour nous, des vérifications de passeports ayant été anticipées en cours de route. Par contre, dès l’entrée effective en territoire iranien deux heures plus tard, il semble que nos compagnons hippies réveillent tout le zèle des douaniers et policiers persans, en quête notamment de substances illicites, à ce que l’on finira par comprendre. Deux routards canadiens aux carrures impressionnantes de bûcherons (c’est trop beau, et pourtant vrai) finiront prématurément leur voyage prévu jusqu’aux supermarchés botaniques d’Afghanistan sous bonne garde dans le fourgon à bagages, et ne dépasseront pas la gare de Tabriz. Sûrement la dernière escale avant longtemps pour eux… Dans cette province de l’Azerbaïdjan iranien, malgré l’altitude, les reliefs sont moins accidentés que précédemment et le train  roule à une allure plus régulière, mais pas vraiment plus rapide. La nuit est profonde, et il glisse dans un paysage uniformément nappé d’un épais manteau de neige que seule balaye la lampe frontale de la motrice à vapeur qu’on aperçoit au gré des sinuosités continues du parcours. Peu ou pas de croisements avec d’autre convois, bien que la voie ferrée soit encore et toujours unique. Confortablement calé sous la liseuse du sofa de ma cabine, je poursuis et achève finalement la lecture du volumineux Quatuor d’Alexandrie  entamée en parallèle à d’autres ouvrages plus utilitaires dès le départ de Paris du Direct Orient, il y a une éternité semble-t-il…

L’escale de Tabriz – première grande ville iranienne sur notre route – a été franchie sans qu’on s’en apercoive, ou presque. Il faut dire qu’à l’heure du service de dîner, la nuit hivernale est déjà noire depuis longtemps, et qu’elle est d’autant plus avancée que le décalage avec l’Europe est maintenant très marqué. Enfin, à part la gare de cette métropole où notre convoi stoppe un moment sans s’attarder, et qui est bien chichement éclairée, on n’aperçoit rien de la ville elle-même, sauf quelques misérables lumignons de maisons à portée immédiate des voies ou les phares des rares voitures qui croisent au loin. L’absence quasi totale d’éclairage public et d’électricité dans la majorité des foyers et des commerces de cette première métropole iranienne rencontrée en chemin apparaît, au premier abord, comme une anomalie. Huit heures plus tard, Téhéran sera aussi plongée dans la même pénombre générale qui caractérise alors toutes les villes de ces régions, et à laquelle les occidentaux, débarquant de leurs propres cités, pourtant encore très raisonnablement illuminées à cette époque, ne sont absolument pas préparés. Après plusieurs mois de séjour et de déplacements dans le pays, on découvrira que dans l’Iran du Shah, où les castes supérieures vivent dans des quartiers réservés et équipés presque comme en Occident, seules quelques avenues principales sont jalonnées de lampadaires, les milliers de lampes à pétrole ou à carbure des petits commerces et de quelques particuliers assurant l’essentiel de l’éclairage local.

Après Tabriz, bien que les paysages que l’on devine alentour dans le halo lunaire soient toujours très montagneux, le train roule plus régulièrement et sans les multiples arrêts impromptus du trajet turc; mais l’allure du convoi demeure désespérément lente, en dépit du tracé peu mouvementé de la ligne, mais à cause du ballast toujours aussi instable qu’en Anatolie, et pour les mêmes raisons sismiques. Il nous faudra donc la nuit entière pour rejoindre  finalement Téhéran que notre bien mal nommé ‘Express’ atteint finalement près de trois jours et demi après son départ d’Istanbul ! Cette dernière nuit à bord a été beaucoup moins enjouée et festive que les précédentes; pour de multiples raisons: l’arrestation des deux canadiens a évidemment jeté de ‘mauvaises vibrations’ chez nos compagnons routards; l’unique wagon-restaurant, désormais iranien, intégré au convoi pendant sa recomposition au sortir du ferry, n’a plus facilité comme avant les interminables rassemblements et reprises musicales improvisés des jours et soirées précédents; et la fatigue générale des passagers au terme d’une semaine ou plus de voyage peu confortable – sauf pour nous depuis Istanbul – a aussi accentué la léthargie générale… Au surplus, le débarquement au terminus de Téhéran ne dégage pas l’exaltation d’une arrivée euphorique: il a lieu vers les cinq heures du matin, sous l’emprise d’une sensation pâteuse de nuit écourtée et dans l’ambiance d’une gare à demi-déserte et glaciale. Tout cela est évidemment fort peu conforme au rêve d’Orient que l’on se faisait au départ de Paris, et qu’Istanbul a su si bien combler au passage.

Justement, l’atmosphère quelque peu sinistre de la gare centrale de Téhéran n’est pas une simple impression fugace de voyageur mal réveillé et frissonnant. Comme cela se confirmera plus tard, une fois l’immersion dans le pays acquise, cette atmosphère régnant dans la gare instille celle de la capitale qui l’entoure dans la pénombre; et aussi celle d’un pays tout entier soumis à un régime policier parmi les plus implacables du XXème siècle. Tout ceux qui, comme moi, ont itinéré en liberté surveillée dans les pays du bloc communiste à cette époque, ou ceux des dictatures d’Amérique du Sud savent ce que l’angoisse et la peur latente et perpétuelle qui en imprégnaient l’esprit des lieux avait d’envahissant, d’omniprésent et d’obsédant. C’est exactement l’irrépressible sensation que je retrouve à l’instinct en mettant le pied sur le quai pour mes premiers pas dans l’Iran des Pahlavi.

Le comité d’accueil de la Délégation Archéologique Française est composé de l’intendant, Mohamad, du chauffeur de la mission, Ali et d’un factotum non francophone, lui. Pour les quelques 800 km qui restent à parcourir jusqu’à Suse, la ligne de chemin de fer nationale – et très stratégique – venue de la Caspienne au nord, et qui relie aussi Téhéran aux champs pétroliers du sud pourrait faire parfaitement office de dernier relai de voyage jusqu’au Khouzistan. Au préalable, un brin de toilette et une escale de détente à Téhéran sembleraient tout indiqués après le long trajet accompli… Malheureusement, la pause d’accueil qui était effectivement organisée pour notre arrivée a été dévorée par notre retard, deux fois supérieur aux prévisions les plus pessimistes; le trajet vers notre terrain de mission se fera donc sans délai, et par la route, avec un départ immédiat, sans même le moindre petit déjeuner ! La veille au soir, l’horaire d’arrivée du Vangolü Express étant confirmée, ‘ le Grand Chef ’ a en effet exigé par téléphone depuis Suse que nous soyons absolument présents pour le réveillon de Noël, l’un des moments forts des rituels sociaux et typiquement post-coloniaux qui jalonnent la saison de fouilles de la très protocolaire mission française. Tétanisé par cette injonction du seigneur et maître, et sourd à nos vaines objurgations, l’intendant Mohamad nous entraine donc séance tenante et sous un crachin glacial sur le parvis de la grande gare, seulement éclairé par les lueurs du hall intérieur.

Le train des bagages de la princesse que j’ai escortée depuis Paris suivent sur le dos de multiples porteurs. À l’arrivée, Mohamad y a porté un regard entendu, en fin connaisseur des goûts féminins de son patron, et m’a jeté un clin d’œil presque complice. Cet équipage pléthorique et peu discret ne passe pas inaperçu, surtout des innombrables mendiants qui pullulent dans la pénombre à l’extérieur de la gare, où nous attend le gros Land Rover de la Mission; il est déjà pré-chargé d’un tas d’équipements et colis destinés à la base archéologique qui nous attend. C’est sur ce parking boueux en contrebas immédiat du parvis dallé de la gare, à quelques mètres des policiers en uniforme et en civil qui sillonnent en tous sens cette zone de capture potentielle, que se rue à notre rencontre une nuée de gamins en bas âge; ils sont crasseux, décharnés et intégralement nus par cette température mortelle. Cet essaim pitoyable hurle faim et misère, réclamant une aumône aux extraterrestres  nantis qui viennent de débarquer avec armes et bagages. Deux d’entre eux, d’à peine six ou sept ans, s’agrippent particulièrement; ils sont amputés, qui d’un avant-bras, qui d’une jambe; un troisième n’est que borgne et à moitié défiguré. Alentour, ils sont des dizaines, qui paraissent des nuées à assaillir – dans l’indifférence générale des locaux – les arrivants étrangers qui font charger à proximité leurs bagages dans les taxis. À l’arrière plan, la ville est plongée dans une pénombre ponctuée çà et là des mêmes lumignons faiblards déjà aperçus à Tabriz, entre lesquels circulent à la hâte des ombres d’habitants. Bienvenue dans la capitale de l’Empire Perse multimillénaire !

 

—————————–  ( À SUIVRE ——– 19.  roulette russe dans le Zagros  ——– )  ——————————

 

 

VERS L’ORIENT – 17.  aux sources de la Mésopotamie

 

 

Avant d’atteindre la province orientale du grand lac de Van, petite mer intérieure nichée dans les hauts plateaux arméniens et vaste comme un département français, on a d’abord franchi les hautes vallées de l’Euphrate, puis du Tigre qui prennent naissance au nord de la Turquie. Serpentant vers le sud à travers les monts du Kurdistan turc, les deux fleuves torrentueux à l’origine et devenus déjà amples vont diverger vers la Syrie et l’Irak pour se rejoindre finalement à 2500 km de là dans leur delta commun du Chatt-el Arab (littéralement ‘la rivière des Arabes’), avant de plonger dans le Golfe qu’Iraniens et Occidentaux dénomment Persique’ et leurs voisins régionaux, par pur esprit de contradiction Arabique, évidemment… Inutile d’insister sur la dialectique conflictuelle et millénaire que symbolisent ces dénominations. C’est aux approches de ce delta, tout au bout de l’immense plaine fertile de Mésopotamie que se situe le terme de notre voyage actuel, et il suffirait de descendre l’un des deux fleuves pour l’atteindre sans plus tarder, presque en ligne directe. Mais c’est bien sûr une vue de l’esprit et un rêve idéaliste de géographe; contournant la Syrie et l’Irak, la géopolitique nous impose alors un large détour, d’abord vers l’est jusqu’à Téhéran, puis plein sud en territoire iranien, côté rive gauche du fleuve Tigre qui fait frontière entre les deux belligérants.

Comme à Istanbul, lorsque j’étais campé sur la rive européenne du Bosphore face à un continent asiatique si proche, l’évidence géo-historique s’impose plus à l’est de l’Anatolie: c’est là, au cœur des monts d’Arménie, que l’Euphrate et le Tigre prennent leur source. En franchissant les vallées du haut cours de ces deux fleuves mythiques, nourriciers de la Mésopotamie, matrice commune de toute notre civilisation du Vieux Monde, il est impossible de ne pas fantasmer. La carte qui reste déployée en permanence sur la table de ma cabine me l’a annoncé, mais cela ne m’aidera pas à repérer à temps l’Euphrate que l’on croise sans vraiment l’apercevoir et à bonne vitesse à la tombée du jour; quant au Tigre, on ne le franchira que des heures plus tard, alors que tout le monde est en plein sommeil… Peu importe, puisque le rite initiatique s’accomplit cette nuit-là, qui permet à un jeune archéologue de tenir l’une des cornes de ce fameux ‘croissant fertile’ où tous les fondamentaux de notre monde actuel ont été inventés il y a dix-mille ans: l’agriculture et l’élevage, puis l’organisation urbaine et politique de la société, l’écriture, le calcul et les sciences, etc. Quelques jours plus tard,  on sera parvenu à l’autre extrémité du croissant, sa corne opposée en quelque sorte, à pied d’œuvre pour fouiller l’une des toutes premières métropoles connues de l’Humanité.

Paris est bien loin derrière, depuis un temps qui paraît déjà indéterminable, et en tous cas presque oublié. En cette époque bénie et encore incroyablement archaïque des années 1970, l’absence totale d’outil de télécommunication mobile – sauf dans l’armée – consacre la coupure d’avec ses repères familiers dès qu’on s’éloigne d’une cabine téléphonique fixe; ce qui impose la rupture avec nos proches demeurés au pays et accentue la distanciation. Même lors de l’escale impromptue à Istanbul, le coût dissuasif d’un appel vers la France n’a pas permis de renouer avec eux avant les longues semaines ou nos premiers courriers leur parviendront enfin depuis notre base reculée du sud de l’Iran. Au terme de près d’une semaine de voyage déjà ressentie comme une éternité, et au troisième jour de traversée des terres asiatiques, comme dans toute croisière dont le cours est assez long pour décrocher du quotidien, nous sommes donc installés dans une forme de routine rêveuse et déconnectée, pas tout-à-fait inédite en ce qui me concerne (j’ai expérimenté les interminables trajets ferroviaires entre Paris et la Pologne quelques années auparavant). Cette routine est ponctuée de visions pittoresques, d’échanges parfois animés avec certains passagers, de menus incidents, de lectures et de longues méditations oisives devant le spectacle qui défile en cinémascope et au ralenti à travers les baies du train; celui-ci a le bon goût de rouler plus souvent au pas qu’au trot, sur une voie de plus en plus brinquebalante, ce qui laisse tout loisir de savourer les paysages…

Durant le jour, chacune de nos cabines doubles propose un assez vaste salon encadré de deux sofas tendus de velours et se faisant face; l’espace dont les boiseries créent une ambiance surannée de cabine de transatlantique est  doté d’une table déployable de jour pour le travail, le jeu, prendre un thé ou une collation à volonté. Le soir venu, pendant le temps du dîner au wagon-restaurant, le personnel de bord convertit une moitié de la cabine double en chambre douillette pour la nuit. On peut même clore ou non la cloison mobile centrale pour s’isoler du demi-salon qui reste disponible en vis-à-vis, et fait alors office de dressing avec son cabinet de toilette particulier. Tout ceci suggère assez bien le mode de vie des anciens passagers de première classe de l’ancien prolongement asiatique de l’Orient-Express vers Bagdad et Le Caire. Les doubles cabines étaient à l’origine agencées pour des couples fortunés, ou pour une rentière voulant s’épargner la dépense d’une autre cabine pour sa gouvernante, ou encore pour un homme d’affaires ménageant l’intimité avec son jeune secrétaire, chacun disposant, la nuit venue, de son propre espace privatif dans ces mini-suites roulantes plus que confortables. La double porte centrale permettait aussi une reconfiguration instantanée en deux cabines isolées et autonomes pour les passagers individuels, ou les couples faisant chambre à part…

Chaque matin, comme autrefois, après avoir rangé nos literies et agencé avec une dextérité consommée la configuration diurne de chaque cabine, le personnel de la Compagnie spécialement affecté aux deux voitures Pullman de queue du convoi livre à domicile, et sur demande, un petit déjeuner roboratif de teneur très britannique. Dans la Turquie encore laïque d’alors, rien n’y manque, même pas le bacon grillé et les petites saucisses de porc tout aussi impur dont je serai bientôt sevré pour de long mois dans l’Iran shiîte… À longueur de journée et de nuit, ce personnel alimente aussi la chaudière à charbon qui ronfle en tête du wagon et lui assure une température ambiante quasi-équatoriale. À cette époque encore insouciante de toute économie énergétique, il faut donc ouvrir régulièrement les fenêtres toutes grandes pour brasser l’atmosphère avec l’air réfrigérant du dehors, jusqu’à ce qu’on ait pu enfin persuader nos zélés  chauffagistes de modérer leur ardeurs, surtout la nuit !

Outre leur lutte acharnée pour atteindre une torpeur excessive, les préposés qui se relaient au poste de garde pour contrôler les accès d’indésirables à notre territoire de privilégiés (!) assument aussi une mission contradictoire: en effet, pour le versant ‘froid’ de leur mission, il sont aussi en charge du dégivrage permanent des vitres et des marchepieds qui donnent à nos wagons après quelques heures de navigation dans le blizzard un air de transsibérien du meilleur aloi. Dans une pure veine de débrouillardise orientale, leur zèle à surchauffer couloirs et compartiments, même vides, empêche le givre de gagner trop de surfaces vitrées ! On finit donc par comprendre comment on peut s’éviter les pénibles corvées de dégivrage… Le poste de garde héberge enfin l’imposant samovar qui équipe chaque tête de voiture, et la fournit à longueur de temps, nuit et jour, en boisson traditionnelle – et stérilisée. C’est seulement une fois arrivé en Iran que je réaliserai qu’il est loin d’être l’instrument emblématique que j’imaginais limité à la seule culture russe: rien qu’en Iran, son omniprésence jusqu’aux rives du Golfe et sous la moindre des tentes de nomades jusqu’aux confins méridionaux du Balouchistan est un marqueur des civilisations du thé qui jalonnent depuis des millénaires les voies maritimes et terrestres de toute l’Asie.

Lorsque le convoi a été immobilisé plusieurs heures sans raison apparente, il est devenu impossible à notre chef de train de démentir plus longtemps que notre traversée du territoire d’action privilégié de la rébellion Kurde rencontrait quelques obstacles. Un moment dans la journée, quelques brefs échanges de tirs ont même été perçus à distance, et on a pu voir ensuite d’assez nombreux soldats turcs en armes converger depuis les crêtes voisines vers le convoi stoppé en fond de vallée, puis aller et venir le long de la voie. Pendant un moment, la plupart, longeant le ballast encadrent le redémarrage au ralenti et plutôt hésitant du convoi, puis finissent par disparaître lorsqu’il prend enfin un peu de vitesse, toute relative; certains embarquent alors en marche avec leur fusils et restent aux aguets sur les marchepieds sans souci apparent du froid glacial. Finalement, ces sentinelles d’escorte intègrent l’intérieur des wagons et effectuent un bref repérage dans les couloirs avant de prendre leurs quartiers dans l’un des fourgons à bagages pratiquement vides qui précèdent notre voiture. Peu après, en dépit de la réticence assez évidente du personnel de bord et d’échanges un peu vifs, une poignée de gradés se fait ouvrir d’autorité la seconde voiture pullman de première classe restée inoccupée depuis le départ pour s’y installer plus confortablement. À la guerre comme à la guerre…

Cette présence de militaires en alerte perturbe évidemment la convivialité qui s’était établie peu après le départ d’Istanbul et plombe immanquablement l’atmosphère. Toutefois, on observe qu’elle s’efforce d’être la plus discrète possible dans ce train international. Nul passager n’est empêché de circuler librement vers les wagons-restaurants qui sont autant un prétexte régulier de promenade tout au long de la journée et des soirées qu’un but de sustentation. Mais la promiscuité imposée par la configuration des lieux n’entraîne aucune familiarité, et encore moins une fraternisation entre nos compagnons routards et les jeunes turcs du même âge en uniformes plus rugueux et moins chamarrés qui assurent leur sécurité. Bien au contraire, les croisements de hasard dans les couloirs étroits s’opèrent dans un ballet silencieux et plutôt crispé; la présence à bord des hommes en kaki alimente aussi quelques commentaires antimilitaristes aigres (en anglais), et même radicaux de ceux qui se jugent otages d’une cohabitation forcée avec les pires représentants de la dictature en vigueur dans le pays. Pourtant, il n’y a guère que moi et deux étudiants slaves pour faire observer que les quelques iraniens en costume étriqué que l’on a vu venir des voitures de l’avant et parlementer avec les gradés turcs sont, à l’évidence, des agents de la Savak, la terrible police politique du Shah. Il faut avoir eu à faire avec leurs homologues du bloc de l’est – comme ce fut mon cas auparavant – pour détecter immédiatement ces scorpions, bien plus redoutables qu’un pauvre bidasse !

À cette annonce imprévue qui leur confirme une collusion des forces du Mal, le choeur des ‘ravis’ du Flower Power  se lamente de plus belle en une conférence improvisée au salon-bar. Éternelle contradiction de ces enfants gâtés que rien n’obligeait, après tout, à quitter leur doux cocon démocratique et consumériste pour partir traverser à leur gré, sans heurts ni désagréments moraux présumaient-ils, des pays perpétuellement voués aux conflits inter-ethniques millénaires, et soumis de toute éternité à la loi du plus fort. Vaste sujet qui relance dès lors le débat philosophique entre inconditionnels du Peace and Love  , et pour les longues semaines restantes avant qu’ils n’atteignent enfin les paradis himalayens ou ceux des rives du Gange, parfaitement idylliques et sereins, eux, comme chacun est censé le croire…

 

———————————- (  À SUIVRE ————- 18.  Téhéran by night  ————— )  —————————————–

VERS l’ORIENT – 16. expérience amniotique

 

 

 

 Passée la folle nuit de traversée des hautes vallées d’Anatolie centrale, le jour se lève sur de vastes espaces d’altitude faiblement enneigés qui n’offrent désormais que de très rares signes perceptibles de civilisation. En matière de panoramas vierges et sauvages, le rail a un net avantage sur la route, laquelle circule la plupart du temps en paysages plus domestiqués pour relier les points de peuplement, et traverse régulièrement agglomération et villages, même les plus modestes. Dans ces contrées accidentées, le tracé ferroviaire au contraire ne relie que les principales villes, très distantes les unes des autres; parfois même, il les évite carrément, quand sa trajectoire est astreinte en priorité par les contraintes du relief. On ne peut oublier aussi que notre ligne, tracée à l’origine par des ingénieurs militaires prussiens, puis britanniques à travers l’empire Ottoman, avait avant tout la visée stratégique de relier Constantinople à Bagdad, et non de favoriser les dessertes locales et l’épanouissement économique des communautés humaines traversées…

Sur notre trajet, en s’enfonçant en plein territoire Kurde, même les poteaux télégraphiques qui jalonnaient fidèlement la voie jusqu’ici semblent avoir disparu sur de longues sections du parcours, laissant penser que la pénurie de combustible de ces contrées déshéritées et sans la moindre forêt explique peut-être leur absence.  Pourtant, en dépit d’une réelle sauvagerie des paysages – forcément romanesque – dès que notre convoi stoppe en pleine voie, on est surpris de voir surgir du néant alentour en direction du train, et sans grand délai, bergers revêtus de leurs raides pelisses bouclées ou quelques femmes emmitouflées colportant leurs produits locaux. Immanquablement, au troisième jour de sa perte complète de repères, le passager occidental du train qui vit pour la première fois ce type de contact s’imagine alors facilement dans un western; la vision de ces visages jeunes, mais parcheminés par le froid, des interjections gutturales qui résonnent jusqu’aux montagnes proches et de ces costumes sortis de la nuit des temps: à coup sûr, autrefois à bord du Southern Pacific, la première rencontre avec les tribus indiennes des confins du Dakota devait avoir quelque chose de commun avec cela !

Très curieusement, passé le premier instant de surprise, ces rencontres imprévues et presque irréelles à mes yeux ne m’inspirent aucun sentiment d’exotisme, mais d’abord une sorte de malaise qui ne me quittera jamais par la suite, à chaque fois que je serai confronté dans mes incessants voyages, et même à domicile, à la sollicitation si ambiguë des pauvres saisissant l’opportunité du passage éphémère de quelques nantis… Au-delà, ce qui est insoupçonnable pour le néophyte que je suis alors, c’est que je vis là ma première rencontre fugace avec d’authentiques nomades, qui ne sont en fait pas des Kurdes, mais l’une des multiples minorités de souche originelle turco-mongole qui parcourent encore à l’époque cette vaste région montagneuse de l’est anatolien, carrefour millénaire de tous les grands empires de l’Histoire: ceux d’Alexandre, de Kubilaï Khan ou de Soliman le Magnifique… L’étrangeté de cette première rencontre, et les sentiments confus qu’elle remue en moi, sans que je sois alors capable de les décrypter, tient au fait que je vis alors – sans le soupçonner sur le moment – l’acmé de mon voyage initiatique vers l’Orient. En effet, il me faudra encore de longues décennies pour élucider peu à peu les origines de ma lignée maternelle, et les authentifier: mes lointains ancêtres de ce côté, probablement Kazakhs ou Tatars, sont bien issus des steppes d’Asie Centrale; d’ailleurs, l’unique portrait photographique que je détiens – par miracle – de mon arrière grand’mère montre un visage qui pourrait être autant Mongol qu’Inuit… Assurément, et sans que cela s’explique sur l’instant, en cette fin décembre de 1972, ceux qui surgissent de nulle part, poussant parfois de maigres troupeaux entre les plaques de neige, et se présentent aux fenêtres de mon wagon sont donc mes très lointains cousins. Il ne m’est pas nécessaire d’avoir décodé aussi clairement tout cela à l’époque pour percevoir confusément que mon intronisation à l’Asie, loin d’être un saut vers l’inconnu, paraît au contraire me replonger dans le bain quasi amniotique de mes origines génétiques, et même culturelles, au sens premier. À ce stade de ce  voyage initiatique, et sans pouvoir le rationaliser le moins du monde, je me sens en familiarité instinctive et naturelle avec un milieu qui devrait m’apparaître totalement étranger. Quelques mois plus tard, après une immersion quotidienne et continue dans le quotidien d’un Orient qui m’a absorbé sans peine, je commencerai à entrevoir – par contraste inverse – pourquoi j’ai ressenti depuis toujours un certain inconfort culturel et mental dans ma propre patrie occidentale de naissance.

À cette période-là, ce que j’ignore encore, c’est que ces tribus nomades ne devraient plus être encore là, à 2500 m d’altitude et plus au plein cœur de l’hiver anatolien. Depuis toujours, ces hauts plateaux ont seulement été les quartiers d’estive de leurs troupeaux; dès l’automne, ils descendaient auparavant vers la Mésopotamie pour y trouver des hivernages plus cléments et assurer le pâturage de leurs troupeaux.  Depuis les années soixante, les dictatures de la région ont dissuadé, puis interdit leurs migrations et les ont rendus prisonniers de leurs hautes montagnes; pas étonnant que leurs troupes décimées  viennent mendier aux fenêtres de ce train venu d’une autre planète… L’année suivante en Iran, nanti d’un laisser-passer très exceptionnel, j’ai pu pénétrer les réserves interdites à toute visite où le régime iranien d’alors tentait de sédentariser de force certaines de ses insaisissables populations nomades; j’ai alors commencé à comprendre que les traditionnels mouvements saisonniers de migrations de ces minorités perpétuellement itinérantes étaient empêchés, non seulement là, mais sur tout le Moyen Orient. Les cultures millénaires qui avaient parcouru et fécondé l’immense espace entre les sources du Tigre et le delta de l’Indus étaient en voie d’assimilation ou d’éradication définitive. L’Orient du XXème siècle a eu aussi ses Peaux-Rouges, et leur a infligé des recettes ethnocidaires éprouvées depuis un siècle outre-Atlantique…

Dans ces régions orientales de l’Anatolie, en l’absence de toute agglomération sur notre trajet, et donc de toute gare d’étape sur des centaines de kilomètres, les occasions d’apercevoir leurs habitants sédentaires sont pratiquement inexistantes. Pourtant les arrêts à répétition et en pleine nature de notre train ne manquent pas; ils sont plus rarement que la nuit précédente imputables à l’obligation de céder la voie unique à un convoi circulant en sens inverse; le plus souvent ce sont d’autres causes multiples qui les provoquent; elles nous sont rarement justifiées, et c’est en vain que l’on tente d’en saisir les clefs auprès de nos accompagnants. Même si les patrouilles militaires qu’on peut apercevoir sporadiquement au loin, et même l’escouade armée qui finira par embarquer à bord du train pour l’escorter au-delà de ces territoires à large majorité Kurde laissent peu de doute sur l’incertitude du parcours dans ces régions.

Il faudrait être d’une grande naïveté ou parfaitement inconscient des conflits ethniques qui sont consubstantiels à la longue histoire de l’Orient pour ignorer les tensions bien réelles qui ont différé notre départ d’Istanbul et qui perturbent maintenant la marche régulière de notre convoi. Toutefois, cette situation ne semble pas générer d’inquiétude particulière parmi les passagers occidentaux que nous côtoyons. Les vertus presque magiques du train au long cours agissent indiscutablement sur eux comme un lénifiant, et il ne règne à bord pas la moindre angoisse palpable – du moins en apparence; tout juste une légère attente plutôt curieuse de l’imprévu qui pourrait survenir à tout moment. En résumé, l’ambiance n’est quand même pas comparable à ce que l’on peut imaginer de l’insouciance supposée des passagers du Titanic, tout accaparés à leurs festivités nocturnes sur une mer d’huile, alors que leur navire fonçait à plein régime vers le fatal iceberg. Bien au contraire, à chaque arrêt intempestif du Vangolü Express au milieu de nulle part, nombre de curieux vont aux fenêtres du train, guettant vers le lointain les rebelles – supputés Kurdes par la rumeur – qui pourraient tenter de nous barrer la route, et peut être même nous prendre en otages. Au grand dam de l’équipage turc du train, la sympathie des passagers baba-cool européens et anglo-saxons va, à l’évidence, à la cause des rebelles, et nul ne suggère qu’on devrait pousser à fond la vapeur de nos deux motrices pour fuir en force cette zone d’insécurité et gagner au plus vite un refuge ‘civilisé’.

L’angélisme ambiant dans le ghetto occidental du train ne dit rien de ce que vivent les passagers turcs et iraniens logés dans la section avant, au-delà des wagons-restaurants… D’ailleurs, ceux-ci ont exceptionnellement mis leurs fourneaux en veille et suspendu le service, et les passagers sont dissuadés de circuler à volonté entre les voitures; à chaque ralentissement ou arrêt, il est fermement prohibé de descendre se dégourdir les jambes. Mais ces mesures de précaution sont prises avec calme et bonne humeur, comme si, à bord d’un bateau, on se préparait sans cérémonie à un petit coup de tabac… On découvre là ce qu’une boite de ferraille conçue par l’homme peut avoir de sécurisant dans notre culture, contre toute logique élémentaire, qu’elle glisse sur des rails, loin de tout, à plus de 2500 m d’altitude moyenne, ou surnageant de 6500 m des abysses marines glacées ! Dans les deux cas, c’est la sérénité qui l’emporte chez les passagers, avec la certitude d’arriver à bon port dans un cocon réputé invulnérable. Un demi-siècle plus tard, qui, parmi les plus de quatre milliards de passagers aériens actuels, ne songe pas, juste un quart de seconde avant le décollage, à l’absurdité absolue de prétendre qu’une enclume de 350 tonnes pourrait voler ?

 

———————— ( À SUIVRE ——– 17.  aux sources de la Mésopotamie ——– )  —————————-

VERS L’ORIENT – 15. patchouli et rose tyrien

 

 

 

Dès le premier jour de notre entrée en Asie, au cours de nos pérégrinations d’un bout à l’autre du long convoi et de nos premiers contacts de hasard engagés ‘au feeling’ avec certains groupes de voyageurs occidentaux, il se confirme bien que les passagers autochtones y sont effectivement en minorité. Par contre, plusieurs centaines de jeunes européens et américains chevelus et bigarrés forment l’essentiel de la communauté humaine embarquée à Istanbul. Dans une touchante unanimité, tous – ou presque – ne rêvent que d’atteindre Katmandou comme plaque tournante de leur destination orientale ultime, encore indéterminée pour la plupart d’entre eux.

Comble du romantisme, et fascinant bonus pour les recrues de fraîche date du Flower Power, dont certaines affichent naïvement des signes distinctifs vestimentaires encore un peu trop neufs d’aspect, quelques vieux routards approchant parfois la trentaine sont eux partis, il y a déjà des années, de San Francisco même! De provenances moins emblématiques pour l’époque, la plus forte proportion de cette population se révèle plus prosaïquement issue des Midlands, de Liverpool ou de Londres, et aussi des pays scandinaves et d’Allemagne; les français sont assez minoritaires, et il y a aussi un certain nombre de transfuges échappés du carcan encore verrouillé du bloc communiste de l’Est. À de rares exceptions près, les européens du sud brillent par leur absence, sauf quelques italiens et espagnols qui paraissent un peu égarés dans l’ambiance massivement anglophone et nordique du moment.

Avec le recul du temps, la candeur ambiante de ces tribus idéalistes peut sembler évidemment un peu dérisoire aux générations d’aujourd’hui. Pourtant, il faut bien admettre que nos compagnons de bord du Vangolü Express n’envisagent dans leur ensemble, et assez sincèrement, aucun projet de retour, que ce soit à court et même à plus long terme. Et que ceux qui y songeraient peut-être déjà se gardent bien de le laisser paraître; à supposer même qu’ils s’avouent aussi prématurément cette rupture sociale, dans cette première étape de leur ‘route’ personnelle, encore perçue à ce stade comme un engagement irréversible. Comparée au banal et pénible trajet du Direct-Orient sur le continent européen, la traversée de l’Anatolie instille dans chaque esprit, y compris le mien, l’espèce de sérénité qui ne s’impose qu’au cœur même du transport à longue distance, comme lorsqu’un navire a atteint la pleine mer et pris son rythme de croisière, et ses passagers établi leurs repères et leurs routines. Alors on se sent vraiment parti vers un ailleurs et l’on a plus vraiment d’urgence, voire d’envie immédiate à atteindre le terminus; bien au contraire, on se laisserait assez volontiers aller à souhaiter rouler à l’infini, jusqu’à épuisement de sa propre capacité de rêverie. Pour la première fois, je constate pleinement que ceux qui ne savent pas goûter à ce ‘lâcher prise’ n’ont définitivement rien compris à l’essence même du voyage.

Avec Annabelle, nous sommes les seuls passagers à bénéficier chacun d’une cabine double, dans l’un des deux spleeping-cars très cossus du convoi (l’autre restera intégralement vide d’occupants tout au long du trajet). Bien entendu, cela forme contraste avec le reste du train, constitué en majorité de voitures à compartiments assis, confortables, mais assez rustiques, et dont l’occupation est presque maximale. La position de queue de nos voitures de 1èreclasse, et la vigilance des deux conducteurs de Wagons-Lits qui se relaient jour et nuit pour en garder l’accès et nous y servir avec zèle nous isole des sections plus ‘populaires’ du train. C’est pour moi une première expérience vraiment étrange, n’ayant jamais été habitué au moindre privilège. Au surplus, deux vastes fourgons à bagages et marchandises interposés avant nos voitures en accentuent encore plus l’isolement; avant d’atteindre la dernière des voitures ordinaires qui inaugure l’entrée dans ce que je considère instinctivement comme le ‘corps vivant’ du train, il nous faut donc franchir cette zone neutralisée par un couloir latéral. Puis, jusqu’aux deux imposantes locomotives à vapeur qui nous tractent à la tête du long convoi, une série d’une bonne douzaine de voitures à passagers encadre le centre vital du Vangolü Express: constitué de deux wagons-restaurants Pullman capables d’accueillir sans discontinuer d’amples compagnies de convives, ce centre de notre village roulant est complété vers l’avant d’un demi-wagon qui héberge cuisines et cambuse, et où sont stockées les réserves et l’intendance. Une bonne douzaine de cuisiniers, serveurs et barmen se relaient pratiquement jour et nuit pour assurer un accueil et un service continus. On ne risque vraiment pas de mourir de faim, ni d’ennui dans ce train…

Lors de la première nuit à bord, nous avons tenté avec Annabelle une première incursion vers ces salles de restaurant, histoire de se remettre des émotions d’un départ un peu bouleversant. À ce moment, le fameux bagage des toilettes de ma compagne de route, resté en rade sur le quai de départ d’Istanbul, était préjugé définitivement perdu; mais pour les observateurs du rocambolesque embarquement des deux seuls passagers de 1èreclasse, c’est évidemment devenu un prétexte à commentaires tout trouvé, et l’occasion de nouer un peu ironiquement contact avec nous. Pour les passagers trop éloignés de la queue du train pour avoir assisté en direct à notre prestation théâtrale initiale lors de l’embarquement en panique, le ‘téléphone turc’ (ou ‘iranien’ c’est selon) a parfaitement fonctionné pour répandre la rumeur sur toute la longueur du convoi. Avant même de sortir de nos quartiers réservés pour une immersion dans la micro-société à la fois locale et nomade, nous sommes donc repérés et attendus sans grande indulgence. Il va sans dire que, vu de l’extérieur, l’aspect général de nos wagons-pullman et le decorum un peu suranné du personnel en uniforme qui nous est ostensiblement affecté dès le départ peut laisser augurer des intérieurs somptueux et un service exclusif. Même si la réalité des sleepings de 1ère Classe du Vangolü Express n’est plus à la hauteur légendaire des palaces roulants de l’entre-deux guerres, cela instaure d’emblée un clivage social très marqué avec le reste du convoi.

Escortés aimablement par notre conducteur sanglé dans son élégant uniforme à lisérés, bien décidé à manifester son autorité aux yeux de tous, et sa fierté d’avoir la sauvegarde de quasi-diplomates (!) envoyés en Iran par le Gouvernement français, nous remontons à sa suite les couloirs du train. Avec nos dégaines d’étudiants sages, nous ne passons pas inaperçus aux yeux de ceux qui nous inviteront plus tard à partager d’odorants enfumages qui contribuent à sceller les solidarités de cette communauté en rupture toute provisoire avec ses racines assez généralement bourgeoises. Mais, au premier contact, inévitablement, quelques quolibets impertinents, le plus souvent en anglais, fusent des portes toutes largement ouvertes des compartiments d’où émanent des touffeurs d’écurie et de peau de mouton à peine retraitée mêlant son odeur âcre du suin aux effluves entêtantes du patchouli; et la mise trop recherchée d’Annabelle est accueillie par quelques louanges parfois goguenardes, ou des sifflements admiratifs, qu’on peut aussi penser un peu ironiques pour certains. Ayant enfin atteint la première salle de restaurant, l’accueil y est plus indulgent de la part des troupes de hippies qui le peuplent à cette heure de pointe, pourtant fort tardive; assez vite, les échanges s’engagent dans un carré de plusieurs tables ou circulent les odorantes cigarettes orientales, les verres de raki et les bières frappées. On découvre aussi là, pour la première fois, la présence à bord de nationaux turcs, ainsi que de kurdes, et même quelques iraniens – des hommes exclusivement – qui restent évidemment entre eux et groupés par affinités linguistiques et même tribales, et repartent sans s’attarder, une fois leur collation terminée, vers l’avant du train qu’ils semblent occuper en majorité. Tiens donc ? Hasard des réservations ? Ou réitération du curieux phénomène d’apartheid ferroviaire déjà constaté entre travailleurs immigrés et routards sur le tronçon européen du parcours ?

En tous cas, les promoteurs de ce train de prestige reliant les deux capitales des puissances asiatiques les plus engagées dans l’occidentalisation l’avaient certainement imaginé bien autrement. Sans doute avaient-ils rêvé un « Orient-Express » des temps modernes convoyant l’élite cosmopolite des affaires et les forces vives de leur société civile, et non pas un ramassis de jeunes occidentaux en rupture de ban et en quête d’utopie juxtaposé – en parfaite étanchéité – à un prolétariat oriental migrant… La mixité sexuelle est évidemment limitée à la communauté occidentale, majoritaire à bord et très exclusivement blanche, à l’exception d’un ou deux musiciens venus des Caraïbes anglophones. Dans le microcosme de ce train qui convoie des centaines de passagers vers l’Iran, les premières classes restent désespérément vides, ce qui est habituel aux dires des employés de la ligne. Personne- sauf nous deux – n’à accès au quartier résidentiel strictement protégé de la queue du convoi, dont le nombre inaugural de voitures Pullman, l’an passé, aurait été rapidement réduit au strict minimum actuel. L’hospitalité que nos compagnons de route européens et américains nous offrent volontiers en seconde classe restera donc à sens unique, le passage vers la zone des sleepings  étant verrouillé depuis l’extérieur, un loquet intérieur nous permet seulement d’en sortir librement pour aller vers l’avant. En principe, ce passage entre les deux mondes doit être surveillé en permanence par l’un des employés de la Compagnie affecté au petit réduit de contrôle à la tête du wagon, et qui dispose de la clef carrée ouvrant le couloir et nos cabines lors de notre retour depuis les ‘quartiers populaires’. Heureusement, ces mesures d’apparence drastique se détendront bientôt avec la routine du voyage et la très faible charge de service que nous imposons en réalité au personnel de bord; ayant repéré que nous n’avons ni le profil, ni l’âge, ni le comportement de grands de ce monde, nos zélés cerbères du départ en profitent donc assez rapidement pour rattraper leur déficit de sommeil dans l’une des multiples cabines vacantes ou s’adonner frénétiquement à des parties de jacquet ou de dominos; ce qui permet à certains de nos récents et éphémères copains de deuxième classe de tromper leur vigilance, avec notre complicité active, pour venir découvrir le ‘fashionable district’ et partager dans le confort de nos salons quelques flacons de distillats d’origine anglo-saxonne, obtenues sous la table de l’obligeance vénale d’un serveur des wagons-restaurants. Mais, après un début de réunion où nous avons veillé à une certaine discrétion, la bonne humeur croissante de nos libations finit par atteindre un niveau de vacarme qui alerte nos gardes, entraînant l’expulsion sans ménagements de nos invités vers leurs réduits plus spartiates à l’amont du train. Nous sommes donc contraints de faire le chemin inverse, puisque rien – sauf les regards réprobateurs et mises en garde du personnel de veille – ne peut empêcher l’élite voyageuse d’aller s’encanailler dans les bas-quartiers du convoi !

Jusqu’à une heure très avancée de cette deuxième nuit à bord du Vangolü Express,  au sein d’une joyeuse communauté multinationale, nous rejoignions donc nos nouvelles connaissances pour rebâtir consciencieusement en leur compagnie, et de fond en comble, un monde décidément trop injuste et inégalitaire… Des heures durant, et en cette sympathique compagnie, d’abord au restaurant, puis dans quelques compartiments copieusement enfumés les palabres enflammées s’enchaînent jusqu’à l’épuisement. Les guitares à douze cordes et des percussions improvisées sur des valises et récipients variés soutiennent des reprises musicales des tubes pacifistes du moment, exclusivement en anglais comme il va de soi… Mais, peu à peu, l’enchevêtrement final des corps, poussant parfois jusqu’à de discrètes fusions, finit par éteindre les chansons et atténuer la ferveur des envolées politiques et philosophiques, qui cèdent le pas à des ronflements croissants, et aussi à quelques discrets gémissements sans ambiguïté. Dès lors, gagné par la torpeur, mais n’habitant pas sur place, je décide de laisser Annabelle à ses expériences de rapprochement interculturel devenu plus intime et sélectif – avec une ultime hésitation entre la Norvège et le Canada semble-t-il – pour regagner seul mes quartiers à l’arrière du convoi.

Arrivé là,  l’excitation née d’un abus de conversations passionnées et de boissons diverses qui m’avait poussé vers ma moëlleuse couchette me tient finalement en veille, et assez en alerte pour vivre finalement la ‘séquence émotion’ d’un duel angoissant entre deux trains affrontés sur la voie unique de circulation (cf. chapitre 14 précédent). Au petit matin, cette dramaturgie ferroviaire survenue au creux de la nuit ne semble pas avoir concerné Annabelle plus que cela. Et pour cause: occupée ou bien endormie dans son compartiment, elle dira ensuite ne s’être rendue compte de rien. Lorsqu’elle surgit de sa cabine double, elle affiche au contraire une distanciation on ne peut plus Zen pendant que je lui résume l’événement nocturne qui aurait pu nous être fatal. Ayant endossé un gilet fourré et rebrodé trop grand pour elle et fleurant l’omniprésent patchouli, son cou drapé d’une fine écharpe à ramages sur un fond rose tyrien, elle a ostensiblement amorcé un début de virage vestimentaire vers la culture hippie. Son œil de jais brille presque exagérément, et sa raideur habituelle de jeune fille gauche et plutôt empruntée a fait place à une langueur bienveillante toute nouvelle. Va-t-elle abjurer ses engagements professionnels et aller chercher, elle aussi, bonheur et illumination sur la route de Katmandou ? Bien que je ne sois investi d’aucune responsabilité de chaperon la concernant, je me figure tout de même un bref moment arriver seul sur le chantier de Suse et expliquer à notre très intimidant directeur, peu doué pour l’humour, que sa secrétaire lui a préféré, chemin faisant, un autre avenir avec un Viking bien bâti et trois fois plus jeune que lui…

La vision fugace du géant blond à longues boucles que j’entrevois se coulant derrière elle hors de sa cabine me confirme en effet la victoire nocturne au finish de la Norvège sur le Canada; le gaillard tourne aussitôt les talons et s’éclipse en catimini vers les ‘quartiers routards’ de l’avant du train, profitant au passage de l’absence de notre aimable cerbère de service, parti préparer notre petit déjeuner. Le Viking, en qui je reconnaîs l’un de nos animateurs musicaux d’hier soir, a sans doute contribué à la bonne humeur matinale d’Annabelle, et à sa conversion vestimentaire; en tous cas, il lui laisse provisoirement en dépôt son ample pelisse afghane en mouton retourné… À distance, il laisse dans son sillage de légères effluves d’herbacées orientales, assez clairement identifiables, qui expliquent aussi que l’éclat des yeux de ma compagne de voyage ne doit sans doute pas tout au khôl dont elle m’avait détaillé les vertus durant notre escale impromptue à Istanbul. Très inhibée au départ, cette compagne imposée m’avait plutôt mis mal à l’aise durant les premiers jours de notre voyage en commun; ce matin-là, me voilà plutôt rassuré des transgressions qu’elle commence à s’autoriser, selon toute vraisemblance. Pendant le petit déjeuner pris en commun dans ma cabine, dans une complicité discrète et de bon aloi, je l’encourage donc vivement à poursuivre sa fraternisation avec la seconde classe, et ses échanges linguistiques avec le presque sosie de Jim Morrison qu’elle a su y dégoter sans trop tarder! Les deux jours de voyage qui restent avant d’atteindre Téhéran ne peuvent que consolider une reconversion que je trouve tout à son avantage. Effectivement, lorsqu’on s’accorde le temps et la lenteur nécessaires, les voyages forment bien la jeunesse…

 

—————— ( À SUIVRE ——– 16.  expérience amniotique ——– )  —————————-

VERS L’ORIENT – 14. duels de locomotives

 

 

 

Après la Cappadoce, encore relativement peuplée de villages que l’on aperçoit de loin en loin, les paysages se désertifient progressivement jusqu’à s’ensauvager parfois complètement, des heures durant, pendant la seconde moitié du trajet à travers le Kurdistan turc. Parvenus sur les hauts plateaux orientaux de l’Anatolie, traversés pour partie durant la deuxième nuit, le tracé de la voie s’assagit en une longue sinusoïdale, qui chemine presque à plat, sans être rectiligne pour autant. Cela permet à notre train de reprendre une vitesse plus régulière, et même de tenter des pointes qui font haleter avec frénésie nos deux locomotives dans le silence profond de la nature environnante. À près  de 1.500 m d’altitude en moyenne, l’air extérieur est glacial et d’une sécheresse absolue, et la nuit d’encre laisse porter le regard à des distances considérables sur les vastes étendues pelées et inhabitées – en apparence seulement – dont je découvre pour la première fois l’ampleur et la désolation. Dans l’obscurité ambiante, que seules parasitent les faibles veilleuses de mon compartiment et du couloir adjacent, le moindre lumignon extérieur, même lointain, est immédiatement décelable. À plusieurs reprises au cours de cette nuit étoilée, on apercevra ainsi dans le lointain les lueurs un peu vacillantes de lampes à pétrole éclairant chichement un hameau perdu, ou ce qui semble tel; et même d’un feu ouvert réchauffant un campement de bergers, ceux que nous verrons mieux, le jour suivant, engoncés dans leurs épaisses pelisses bouclées, conduisant parfois leurs troupeaux jusqu’aux approches de la voie.

Mais, durant la nuit, ce qui est identifiable sans ambiguïté, la lumière précédant le son, c’est la puissante lampe frontale d’une locomotive ‘adverse’ fonçant à notre rencontre à vive allure sur la voie unique… La première confrontation de ce genre entre monstres d’acier se présente heureusement sans angoisse; nous sommes en effet déjà stationnés depuis un bon quart d’heure au moins sur une voie de garage parallèle à l’axe unique de circulation lorsque je repère dans le lointain le projecteur de tête du convoi arrivant en sens inverse. Quelques instants plus tard, on commence à percevoir le hurlement de son sifflet à vapeur, de moins en moins assourdi comme la distance diminue; quelques derniers kilomètres encore, alors que le puissant faisceau lumineux grandit à vue d’œil, et le souffle du croisement s’accomplit dans un grand vacarme. En dépit des sécurités ostensiblement prises pour dissuader tout risque de collision, la scène, très cinématographique, reste quand même un peu impressionnante. On ne peut s’empêcher de frissonner rétrospectivement en songeant aux centaines de kilomètres solitaires déjà parcourus par notre convoi sur cette voie unique au cours des heures précédentes, presque ‘à l’aveugle’ semble-t-il.

D’ailleurs, vers la fin de cette nuit mémorable, l’affaire prend tout son sel avec l’introduction inopinée de la testostérone des chauffeurs turcs de locomotives dans le petit jeu des croisements. Pendant la séquence hitchcockienne digne de la mort aux trousses qui s’annonce, et pour des raisons encore non élucidées pour moi, les nôtres et ceux d’en face semblent avoir soudain décidé tacitement de part et d’autre que, cette fois, aucun ne céderait le passage. Pression de vapeur à fond et tous sifflets bloqués, nous fonçons donc à la rencontre d’un adversaire aussi déterminé que nous à rejoindre au plus vite le Paradis promis par le Prophète ! Alerté par d’angoissants sifflements lointains, accroché à ma fenêtre grande ouverte malgré le froid, je réalise d’abord que le point lumineux que je vois grandir progressivement au loin est encore à distance plus que respectable; et qu’une illusion d’optique assez analogue à celle que j’ai déjà vécu en haute mer me le fait percevoir bien plus proche qu’il n’est peut-être en réalité. Il reste donc un peu de temps, semble-t-il, pour que l’un des deux convois accepte de ralentir et se gare comme on l’a déjà fait, pour laisser la voie libre au plus prioritaire… Néanmoins, aucun des deux trains ne ralentit, et tout concourt à une issue en catastrophe. Des pensées paranoïaques m’assaillent vraiment: un signal d’arrêt obligatoire et de mise en garage au prochain refuge a dû être grillé par l’un ou l’autre des compétiteurs, ou bien il n’a pas fonctionné à temps ? Ou encore l’un des chauffeurs a identifié – grâce à sa table horaire embarquée – l’un des vis-à-vis honnis qui lui impose depuis des mois au même endroit sa priorité de passage, au prétexte de son retard systématique sur son tableau de marche ? Que sais-je ? Celui d’en face a peut-être un jour jeté un regard en biais sur la femme de l’autre, alors qu’elle lui apportait sa gamelle au dépôt des locomotives? Bref, c’est peut être une affaire d’hommes, à régler sérieusement entre moustachus… Et nous en serions alors devenus les otages impuissants…

La séance d’intimidation réciproque et la montée d’adrénaline auront duré un bon quart d’heure d’éternité, à n’en pas douter l’un des plus intenses de ma vie, pourtant déjà aventureuse et même ponctuée d’accidents. En réalité, après coup, et selon la version de notre crédible chef de train, l’adversaire, trop rapide, avait sans doute loupé la précédente zone de délestage où il aurait normalement dû se garer et stationner pour nous libérer le passage; du coup, il ne lui restait plus qu’à foncer pour atteindre à temps, si possible, le prochain garage – peut-être à une bonne dizaine de kilomètres plus loin – en nous invitant à ralentir par force signaux. C’est bien ce qui s’est passé, sauf que, de leur côté, nos propres chauffeurs, pour des raisons mystérieuses tenant probablement à leur parfaite connaissance de la ligne, des vitesses et des distances, n’ont pas semblé mollir un instant dans leur course devenue folle aux yeux des passagers totalement impuissants que nous étions.

Trois jours plus tard, à peine descendus du train en gare centrale de Téhéran, nous étions embarqués sans la moindre transition en direction du Golfe, dans la grosse Land Rover de la mission archéologique de Suse (v. chap. 17 – ‘Cap au Sud’). Roulant en permanence à tombeau ouvert et pied au plancher, le tout jeune chauffeur iranien – que je connaîtrai bien mieux plus tard – doublait systématiquement et sans visibilité les files de bus et de camions dans les virages de montagne, comme juste avant les sommets de côtes. Malgré la torpeur consécutive à la semaine passée dans le train et le manque de sommeil consécutif, je vécus donc dans une terreur perpétuelle et sans mot dire les 850 km de route nocturne, puis diurne pour atteindre la province méridionale du Khouzistan. À cent reprises, et même bien plus, nous nous retrouvâmes nez-à-nez, à pleine vitesse, avec des véhicules lourds ou légers tous klaxons bloqués… De brusques embardées à l’ultime seconde par l’un ou l’autre des chauffards affrontés, en général vers le fossé, nous sauvèrent la vie in extremis autant de fois que nécessaire. Durant ce trajet de la mort sur l’axe routier unique et principal à deux voies simples traversant alors tout l’ouest du pays, les trois passagers iraniens de notre véhicule n’exprimèrent aucune inquiétude; certains dormirent même la plupart du temps d’un sommeil paisible, car ils avaient fait la même très longue route en sens inverse la veille même.

Un mois plus tard, alors que j’avais gagné la totale confiance de notre vénéré directeur, j’eus le droit tant espéré de convoyer une équipe au volant de la grande Land Rover sur les pistes d’altitude conduisant aux zones tribales du cœur de l’Iran. À l’étape du soir, j’osai alors questionner avec tact notre jeune chauffeur attitré qui conduisait l’autre véhicule de l’expédition: « dis-moi Ali, quand tu nous a amenés depuis Téhéran le mois dernier sur cette route tellement dangereuse, pourquoi doublais-tu des files entières au moment le plus risqué ? » – Réponse (en français) de l’intéressé: « parce que c’est là justement que tous les autres ralentissent« .

Alors, mes pensées revinrent au duel des locomotives vécu auparavant en Anatolie, et je réalisai qu’à ce moment-là ma rationalité d’occidental n’était pas encore prête à accepter une conversion immédiate à la rationalité orientale, qui me devenait pourtant chaque jour plus familière et naturelle depuis mon arrivée.

 

————– ( À SUIVRE ——— 15.  Patchouli et rose tyrien ——— )  ——————–

VERS L’ORIENT – 13. au cœur de l’Asie Mineure

 

 

 

La longue péninsule que l’immense continent asiatique projette à la recontre de l’Europe balkanique est indistinctement dénommée Anatolie ou Asie Mineure par les géographes. Aujourd’hui, ceux qui prennent un avion depuis Francfort, Londres ou Paris vers l’Orient absolument factice des émirats du Golfe la survolent en moins de deux heures, sans même l’apercevoir. Cet aveuglement n’est que justice, puisque ces touristes-zombies, si typiques de notre temps, vont aller séjourner dans le vide sidéral d’un désert culturel absolu dont les identités millénaires ont été anéanties. Pour eux, la plupart en tous cas, Babylone est une fiction hollywoodienne, le calcul sophistiqué a sans doute été inventé par Bill Gates, et l’agriculture nourricière par un ancêtre de Monsanto… Nul besoin d’un parcours initiatique préalable, d’une lente imprégnation de la fabuleuse richesse historique, humaine et paysagère que propose le Proche-Orient dès lors qu’il s’agît seulement de passer directement d’un shopping center européen à un mall de grand luxe de Dubaï !

Avant de mériter la découverte en profondeur du Moyen Orient, notre berceau commun de civilisation – désormais en voie d’extinction – la traversée à allure humaine de l’Asie Mineure n’est donc devenue utile qu’à un nombre très restreint de slow-travelers. C’était déjà le cas un demi-siècle en arrière, même si le voyage aérien n’était pas encore accessible au plus grand nombre. À rebours des évolutions et rétrospectivement, plutôt que le train, pourtant si lent et romantique, je choisirais carrément aujourd’hui de rallier Istanbul à Suse par la route et en un mois ou plus, et non en une courte semaine comme lors de mon premier voyage de 1972. Je tenterai alors de suivre les quelques 4.000 km de l’ancienne voie royale ouverte il y a 2600 ans par Darius 1er pour relier Suse, la capitale de son empire achéménide, à  Byzance. On peut toujours rêver d’un retour à la raison du petit peuple turc, et d’une pacification de la Syrie, deux des conditions élémentaires pour rendre cette région à nouveau fréquentable… Même si la route multimillénaire de l’empire Perse s’est dissoute dans le paysage anatolien de longue date, son parcours attesté – dicté en grande partie par la topographie historique et naturelle – a été à peu près repris par les ingénieurs allemands qui établirent la liaison ferroviaire depuis Berlin vers Constantinople, puis jusqu’à Bagdad. Et une route, souvent réduite à l’état de piste longe toujours la voie de chemin de fer, ne s’en écartant que pour la rejoindre un peu plus loin…

Le chemin parcouru à travers l’Asie Mineure par Alexandre le Grand est à peu de choses près le même. Parti de sa Macédoine natale à la conquête du monde connu à son époque, il pénétra l’Anatolie et la traversa à coup de victoires sur les Perses jusqu’à l’est de la Cappadoce. Quelques années plus tard, au terme de ses épiques campagnes menées jusqu’au confins de l’Hindou Kouch, lui aussi revint vers Suse, un an avant sa mort, pour s’y marier avec une princesse perse, le même jour que le firent dix mille de ses compagnons d’armes ! La fusion génétique de l’Orient avec l’Occident ! Comment s’embarquer à Istanbul pour reprendre en grande partie cet itinéraire jusqu’au lac de Van vingt cinq siècles plus tard sans laisser jouer son imagination ? Les lectures qui attendaient dans mon bagage pour ce long trajet étaient alors plutôt le Quatuor d’Alexandrie qu’Hérodote. À coup sûr un choix d’initiation littéraire aux charmes de l’Orient plus distrayant pour un jeune universitaire saturé de lectures sérieuses; mais je n’avais pas vraiment besoin non plus d’être vraiment érudit sur le périple inouï du jeune roi macédonien pour sentir que j’allais suivre ses traces jusqu’à ma destination finale. Et ce fantasme historiquement fondé suffit largement à mettre mon imagination en ébullition alors que je m’installai à bord du Vangolü Express à destination de l’Iran. À l’époque de son lancement en 1971, selon la volonté politique conjointe du dernier Shah d’Iran et de la junte militaire turque, ce train international de prestige emprunte un tracé lourdement chargé d’histoire contemporaine; dès sa mise en service au début du XXème siècle, il a entre autres bien servi la ‘pacification’ du Kurdistan, puis facilité la déportation en masse des Arméniens…

Tout au long de sa lente traversée de l’Anatolie, durant les jours et les nuits qui nous séparent encore de Téhéran, nous aurons largement le loisir d’explorer le train dans ses moindres recoins; et même de pousser jusqu’au pied des deux locomotives de tête lors d’un des multiples arrêts prolongés du convoi en pleine nature. Même si notre train n’est plus d’un luxe comparable à certains de ses ancêtres des années Trente qui reliaient Constantinople à Mossoul, Bagdad ou Beyrouth, d’où on pouvait ensuite gagner Haïfa par la route, pour repartir à bord d’un autre train vers Le Caire. Au tout début du XXème siècle, la mise en chantier par les Allemands du fameux Bagdadbahn leur avait garanti l’accès au pétrole du Kurdistan irakien; et puis, en plein conflit mondial de 1914-18, les troupes anglaises ont chassé celles du Kaiser du terrain proche-oriental. Dès lors, pour consolider leur main-mise sur l’ensemble de la vaste région, les britanniques parachevèrent le développement du réseau ferré  commencé par les allemands. Cela en fit les principaux bénéficiaires, en interconnexion avec l’Orient Express venu de Londres et Paris, et les convois plus ordinaires quotidiennement voués au transport de leurs troupes, de leur administration coloniale et du précieux pétrole. Sans être spécialiste en géopolitique, chacun sait combien l’établissement de réseaux ferroviaires a toujours été dénué d’innocence, et n’a jamais engendré les conséquences bénéfiques que nous sert systématiquement leur légende dorée: sur un autre continent, les dix millions d’amérindiens qui peuplaient les grandes plaines d’Amérique du Nord et la population équivalente de bisons ont payé le prix fort de ce ‘progrès civilisateur’ …

Complètement achevée dans les années 1930, la ligne ferroviaire traversant intégralement l’Asie Mineure, que nous empruntons à notre tour, constituait donc le tronc commun d’un réseau stratégique reliant l’Europe impérialiste au Proche-Orient colonisé en mettant à profit la déliquescence du vaste empire Ottoman, avant son démembrement final. Dans l’entre-deux-guerres, les Britanniques ont particulièrement rêvé de prolonger ce tronc commun anatolien, puis syro-irakien vers le Grand Sud, jusqu’au cœur de l’Arabie, et vers l’Est jusqu’à l’Inde; on devine bien pour quels motifs… Ce projet n’aboutira jamais complètement, et des relais par transport automobile demeurèrent indispensables entre les différents tronçons de voie ferrée restés déconnectés les uns des autres. En 2017 encore, le redoutable nouveau Sultan d’Ankara a clamé haut et fort sa volonté d’accélérer la modernisation de l’historique voie qui traverse la Turquie de part en part, pour constituer le couloir privilégié de liaison de la Nouvelle Route de la Soie entre les pays ex-soviétiques d’Asie Centrale regorgeant de précieuses matières premières et l’Union Européenne [1].

Pourtant, hier comme aujourd’hui, les reliefs tourmentés de l’Anatolie n’ont jamais été particulièrement propices à l’implantation facile et rectiligne d’une ligne efficace de chemin de fer, tout au contraire. Lors de sa construction à partir de 1903, cela imposa un tracé particulièrement tortueux à cette ligne à travers près de 2.000 km de montagnes et hauts-plateaux que l’on avait pas les moyens d’équiper intégralement des centaines d’ouvrages d’art qui auraient été souhaitables; limitations techniques aussi, en raison des tremblements de terre à répétition qui agitent sans discontinuer ces régions. Du coup, il y a un demi-siècle, le trajet encore originel depuis Istanbul vers l’Azerbaïdjan iranien demeure très sensiblement rallongé, en temps comme en distance, par les circonvolutions de la voie sur de multiples sections du parcours. En effet, il faut bien permettre au train de gravir des pentes acceptables, de passer les cols escarpés et de contourner des massifs culminant parfois à plusieurs milliers de mètres. En contrepartie ‘touristique’ pour ainsi dire, ce parcours ralenti et hautement pittoresque offrait bien sûr aux passagers du Vangolü Express dont nous étionsune expérience scénographique sans égal.

Mais, plus on avance vers l’Orient, plus le parcours serpentant dans les fonds de vallées subit aussi un roulis imprimé par la voie rendue élastique par un ballast déstabilisé par les mouvements telluriques constants qui l’affaissent et le gondolent sur des kilomètres. La très haute sismicité de l’ensemble de l’Anatolie est dûe – comme on le sait – à l’affrontement très actif de collision quasi permanente de la plaque africaine et de son vis-à-vis eurasiatique. Concrètement, les constantes convulsions du sous-sol triturent donc routes et voies ferrées, ce qui peut créer de sérieux obstacles à la circulation sur ces dernières; et oblige l’exploitation à jalonner le parcours de dizaines d’équipes d’entretien chargées de réparer en permanence, de jour comme de nuit parfois, les sections endommagées, ralentissant d’autant le parcours des convois.

Avec le tangage marqué et répétitif de nos wagons, notre traversée de l’Anatolie s’apparente donc à plusieurs reprises à une croisière maritime sur mer formée plutôt qu’au cheminement parfaitement lisse qu’on est en droit d’attendre d’une solide et stable voie d’acier… Pendant ses longues séquences de ralentissement pour franchir des segments de parcours particulièrement endommagés par les micro-séïsmes, ou en cours de réparation, notre train marche souvent au pas, au point que certains passagers bravaches se risquent à en descendre pour se dégourdir les jambes un moment en le suivant à pied ! Depuis Ankara, malgré le peu d’escales ‘officielles’ de l’Express International jalonnant les 1.500 km semi-désertiques qui restent encore à parcourir jusqu’à la frontière iranienne, on va passer plus de temps en ralentissements et arrêts intempestifs qu’à rouler, même à faible allure. Ce qui explique qu’il nous ait fallu le même délai pour franchir l’Asie Mineure que pour traverser, en train classique également, et à la même époque, l’ensemble des Etats-Unis coast to coast !

 

——————– ( À SUIVRE —–  14.  duels de locomotives —— ) —————————-

 [1]  le nouveau couloir ferroviaire inauguré en 2017 à partir de Kars, près de la frontière orientale turque ira à Tbilissi, la capitale Géorgienne, pour rejoindre ensuite Bakou le grand port d’Azerbaïdjan sur la Mer Caspienne. Ce corridor qui réunit les pays à dominante ethnique turque (Géorgie, Kazakhstan, Ouzbékistant, Tadjikistan, Turkménistan et Turquie) contourne soigneusement l’Arménie indépendante.

 

VERS L’ORIENT – 12. fort comme un turc…

 

Sur la rive asiatique, l’agglomération d’Istanbul des années 1970 n’est encore pas très étendue et on en est assez vite sorti; ensuite, le train roule un bon moment en parallèle à une route dont le trafic assez dense se signale par les flots de phares automobiles qui la balisent à distance. Lorsque cette route vient finalement tangenter au plus près la voie de chemin de fer, notre contrôleur accourt vers moi pour signaler qu’un taxi roulant à tombeau ouvert et klaxon bloqué nous lance des signes désespérés et hurle par sa fenêtre ouverte pour qu’on fasse stopper notre convoi. De toute évidence, notre chauffeur d’Istanbul semble s’être lancé à notre poursuite ! Le contrôleur du bord affirme qu’il est hors de question d’arrêter ce train international sans urgence absolue et avant le premier arrêt régulier programmé à mi-chemin d’Ankara, à 300 km de là… Sourd aux objurgations quasi-hystériques d’Annabelle, qui a été prévenue, et aveugle à la liasse de dollars qu’elle agite en appât sous le nez du contrôleur, il rejoint ses collègues penchés aux fenêtres pour commenter entre eux la folle chevauchée qui leur est offerte en spectacle. Après un moment qu’Annabelle vit comme une véritable torture, les tracés de la route et de la voie ferrée se dissocient, et on perd de vue notre héroïque poursuivant. Il s’est écoulé une vingtaine de minutes depuis le départ du train, et celui-ci a atteint sa sage allure moyenne de croisière du début du parcours, soit 70-80 km/h en pointe au mieux; elle diminuera presque de moitié dès que nous atteindrons les voies à la fois instables et enneigées de l’Anatolie centrale, mais pour l’instant le Vangolü Express fonce vers l’Orient à toute vapeur.

Le train semblant prendre encore un peu plus de vitesse, l’espoir qu’une voiture nous rejoigne au premier arrêt d’ici le milieu de la nuit relève désormais de l’utopie. Au-delà de la cinquantaine de kilomètres déjà parcourus depuis la gare de départ, on imagine mal aussi que le chauffeur d’un taxi urbain – quelle que soit son âpreté au gain – puisse s’engager dans une dangereuse route de nuit à aussi longue distance et sur un pronostic de réussite aussi improbable.

Peu à peu remis de nos émotions du départ mouvementé et du dernier épisode de fol espoir, nous prenons enfin possession de nos confortables cabines doubles du wagon-sleeping de 1èreclasse dont nous sommes les uniques passagers. Chacun de nous dispose d’une de ces cabines doubles qui font salon, et dont un côté est converti à la nuit en confortable chambre à coucher disposant même d’un coin-toilette individuel. Dans un délai assez court, Annabelle surgit en tenue de soirée de sa cabine mitoyenne de la mienne, larmes séchées et remaquillée. Sans doute pour conjurer ses émotions, elle manifeste le besoin pressant de se rendre au wagon-restaurant, ce qui me convient opportunément, malgré l’heure tardive. Nous apprendrons bien vite que les deux wagons-restaurant et demi qui constituent le cœur névralgique du train en son centre  assurent, bien entendu, un service complet et continu de jour comme de nuit. C’est là que nous passerons à intervalles réguliers de longs moments de convivialité avec les autres passagers qui peuplent les voitures de seconde classe et sont tous ‘on the road’ vers leurs propres mirages orientaux, en direction symbolique ou réelle de Katmandou où ils se sont collectivement donné rendez-vous dans un futur encore indéterminé pour la plupart d’entre eux…

Attablés dans les effluves de kebabs qui grillent sur les foyers à charbon flambant sans retenue ni le moindre souci de sécurité à l’extrémité du wagon-restaurant, nous avons vite fait de nouer les premières connaissances avec des voisins canadiens ou finlandais, pour commencer. Partageant avec eux nos premières impressions devant les rakis ou bières glacées habilement renouvelées par les serveurs, nous nous éternisons d’emblée dans cet endroit chaleureux. On échange banalement sur nos origines et les diverses expériences du début de parcours. L’épisode de notre embarquement ‘à la volée’ au départ d’Istanbul, auquel nombre de ces passagers ont assisté fait des gorges chaudes; l’anecdote de la valise orpheline et de la tentative du taxi stambouliote pour nous rejoindre fait florès, et Annabelle elle-même – les boissons de réconfort aidant sûrement – semble avoir consommé son deuil et être même à deux doigts d’en plaisanter.

Assez tard nous regagnons l’arrière du train dans une certaine euphorie, en traversant les nombreuses voitures à compartiments d’où émanent des odeurs de patchouli, et où la fête nocturne bat souvent son plein. Parvenus à bon port, dans le contraste du silence feutré de notre voiture-pullman, on ne remarque pas tout de suite que le train a ralentit sa progression. Bientôt, il freine par intermittence, puis plus longuement et finit par stopper au milieu des faibles lumignons d’approche d’une gare secondaire. Côté cabine, ma fenêtre donne seulement sur la nuit noire; mais côté couloir, s’offre un spectacle surréaliste: à distance, on aperçoit en effet le balayage cahotique des phares d’une voiture en train d’approcher notre convoi par le travers des rails et d’escalader les ballasts du petit triage qui précède la gare, et où notre wagon de queue est à l’arrêt depuis quelques minutes. Mais notre taxi d’Istanbul – car c’est bien lui – ne parvient plus à franchir les obstacles les plus proches de notre train. Éclairé par les lanternes-torches des employés du train, le chauffeur termine donc à pied son invraisemblable parcours en charriant sur l’épaule la volumineuse valise restée en rade sur le quai de départ d’Istanbul! Nous ne sommes pas seuls à assister au final de cette héroïque course-poursuite de plus de trois heures, et les applaudissements fusent des fenêtres de l’arrière du train ou s’agglutinent les spectateurs désormais au fait du fin mot de l’histoire.

Cet hommage spontané est amplement mérité pour cet homme qui a probablement risqué sa vie pour mener une chevauchée aussi déterminée. Effectivement, au bas du marchepied, lorsque je finis par pouvoir saisir ses mains pour le remercier chaleureusement, il a le teint gris de terreurs accumulées et il tremble de tous ses membres de l’excitation des dangers – bien réels – qu’il a du affronter tout le long de sa route infernale. Mais, après ces courts instants de retrouvailles, dans le lointain, nos deux locomotives sifflent vigoureusement le rappel à l’unisson; et notre long convoi s’ébranle déjà sans transition, au ralenti, avec ses mouvements d’accordéon entre wagons. Alors, s’enfonçant dans la nuit, le héros du moment regagne son taxi abandonné entre deux voies proches. Avant cela, il m’a fièrement rendu, et sans même compter, les deux-tiers de la liasse de dollars que je lui tendais, juste le prix sommairement estimé de la longue course, assorti d’une forte prime de risque; avant de s’éloigner, il m’a fait traduire par notre contrôleur qu’il n’avait besoin que du prix de l’essence qu’il devait à son employeur. À ses dires, le reste est un cadeau de bienvenue aux étrangers, juste pour la beauté du geste et la fierté ottomane.

Notre contrôleur, qui est au principal le chef-conducteur des Wagons-Lits jouit à bord du train de toute l’autorité que lui confère son statut, confirmé par le port de l’élégant uniforme sombre et du képi galonné de la Compagnie. C’est celui-là même qui s’était refusé à faire stopper le convoi peu après le départ d’Istanbul, seulement pour faire grâce aux caprices d’une futile élégante parisienne. On peut comprendre l’intégrité de cet employé modèle… Néanmoins il n’est pas peu fier de l’exploit de son compatriote. Nous sommes en Orient, où tout reste possible, même l’inimaginable. Installés dans mon compartiment-salon, à l’abri d’oreilles indiscrètes, ce même conducteur nous explique donc en confidence qu’il a brièvement interrogé le chauffeur du taxi sur les causes de son acharnement à nous rejoindre aussi loin et la manière dont il s’y est pris pour faire stopper le convoi en pleine nuit. En fait, en l’absence de toute communication mobile possible à l’époque, la clef de l’exploit, c’est le sens collectif de l’honneur des taxis et porteurs de la gare d’Orient d’Istanbul. Tandis que notre chauffeur s’élançait héroïquement et à corps perdu à notre poursuite, chacun s’est mis, comme convenu avec lui en un éclair, à activer ses réseaux de contact et à faire téléphoner dans toutes les gares du parcours, jusqu’à ce qu’un beau-frère de cousin de l’un ou l’autre, agent de service dans l’une d’elles, finisse par accepter de ‘dresser l’embuscade’ qui obligerait le train à stopper illégalement quelques minutes. Par chance, la trajectoire de la route nationale et de la voie ferrée vers l’est ne se dissocient que de loin en loin et la voiture, surtout poussée à fond, roule bien plus vite que le train sur ce parcours, ce qui a permis au chauffeur d’anticiper à vue le passage du convoi, et son arrêt espéré.

Bien plus tard dans l’existence, en Extrême Orient, je vivrai souvent au quotidien l’obsession permanente de mes vis-à-vis asiatiques de ne surtout pas ‘perdre la face’, quelles que soient les circonstances. Ma première initiation à cela remonte à ce premier passage par Istanbul, à cette anecdote de la valise oubliée sur un quai et à la chevauchée héroïque d’un chauffeur de taxi turc. Le sens de l’honneur à la chinoise n’existe pas chez nous; il commence bien à Istanbul, dès la porte occidentale d’accès à l’Orient franchie.

 

———————  (  À SUIVRE —–  13.  à travers l’Asie Mineure  —– ) —————-

VERS L’ORIENT – 11. un départ mouvementé

 

En début d’après-midi du deuxième jour d’escale, le charme d’Istanbul est brutalement rompu alors que nous repassons un court moment à l’hôtel pour le contact informel prévu l’avant-veille avec notre représentant consulaire local. Il nous attend fébrile et nous avise alors de ne plus nous éloigner en restant joignables, car le train pour Téhéran serait susceptible de repartir plus vite qu’initialement programmé. De fait, deux heures plus tard, la réception de l’hôtel nous somme de plier bagages toutes affaires cessantes et nous fait embarquer dans un de ces massifs taxis locaux au profil surranné.

Pour atteindre la gare de Haydarpasa (ou gare d’Asie) sur l’autre rive du Bosphore, il existe un très commode bac piétons qui peut vous déposer direc­tement au débarcadère du parvis maritime de cette gare. Mais le chauffeur, jugeant sans doute que le volume des bagages d’Annabelle rend cette solution pratique incompatible, prend l’option d’affronter les embouteillages sur notre rive et d’aller embarquer son taxi avec charges et passagers sur le grand bac principal qui traverse bien plus au nord. Peut-être est-il aussi motivé pour faire chauffer son compteur dans une course bien plus longue et lucrative ?

Malgré sa dextérité à se départir des inextricables thromboses de la circulation, il lui faudra plus de deux heures et demies pour faire le long et tortueux chemin, files d’attente au bac à l’heure de pointe et traversée comprise. Enfin parvenus à destination, il ne reste plus que quelques minutes pour traverser le grand hall de la somptueuse gare néogothique, trouver et atteindre le bon quai et embarquer au complet avec armes et bagages dans le train! À la descente du taxi, nous sommes immé­diatement happés par un employé de la Compa­gnie des Wagons-lits, totalement paniqué par notre retard, qui rameute les porteurs alentour pour prendre en charge nos multiples bagages. Suivis d’un essaim galopant de porteurs et d’employés de la gare surexcités par le défi, et malgré une traver­sée de l’esplanade extérieure et du hall au pas de course, nous arrivons au bout du quai pour voir la lanterne rouge du dernier wagon de notre train s’éloigner: le Vangolü Expressvient de démarrer, pile à l’heure !

Dans le concert de hurlements qui vient des poursuivants du train, les fenêtres des derniers wagons se garnissent de spectateurs qui encouragent la cavalcade. Ce sont eux aussi qui récupèrent à la volée les bagages d’Annabelle que leur passent les porteurs qui semblent plus s’en soucier que de la propriétaire elle-même, que j’ai maintenant perdu de vue. À bout de souffle, mais sans cesser ma course, j’ai empoigné en marche le premier marchepied venu après le fourgon de queue et réussi à m’engouffrer dans le couloir du dernier sleeping-car. Depuis la descente du taxi, j’avais gardé mon sac de randonnée au dos et mon volumineux sac de voyage à la main que l’un des coureurs du quai m’aide à récupérer in extremis. Pendant ce temps, des gaillards solides et complaisants ont saisi à bras-le-corps (surtout le corps…) ma frêle compagne de voyage pour la propulser dans le wagon à la suite de ses valises.

Tracté par la vapeur, le long et lourd convoi a heureusement mis un certain temps à gagner en vitesse pendant cette folle séquence, forcément intermina­ble pour ceux qui l’on vécue. Il roule encore à allure modérée dans la toute proche banlieue de la ville quand Annabelle éclate en sanglots: elle vient de contrôler les bagages regroupés à la diligence des employés du bord depuis les différents points de chute où le hasard les avait fait atterrir: il manque la plus grosse des valises ! Sollicité, le contrôleur tente de la convaincre dans son anglais approximatif que les porteurs turcs étant d’une intégrité au-dessus de tout soupçon, le bagage ne saurait se perdre, et qu’on fera téléphoner dès le prochain arrêt à Ankara pour s’assurer qu’il a bien été consigné à la Gare de départ. Annabelle ne veut rien entendre de ces propos lénifiants, que j’appuie évidemment, elle ne songeant qu’à la catastrophe d’être privée de toutes ses tenues ‘habillées’, malencontreusement regroupées dans cette seule et principale malle-valise…

Pour ma part, je ne nourris in petto aucune illusion, et suis d’emblée persuadé que les dépouilles de la belle ont d’ores et déjà été étalées à même le quai de départ pour un joyeux partage entre les porteurs devenus pillards, aucun n’ayant reçu la moindre gratification dans la folle précipitation d’embarquement; pas plus que le chauffeur du taxi d’ailleurs, qui doit ruminer le montant perdu d’une course si prometteuse à l’origine. Ces mauvaises pensées me seront bientôt retournées par les faits de la manière la plus cinglante. Le voyage sur le continent asiatique débute à peine, et il reste encore bien des choses à appren­dre de la réalité orientale…

 

—————-  (  À SUIVRE ——-  12.  fort comme un turc…  —— ) ——————–